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Ligne 12, 00h33

C’est l’un des derniers métros vers le Grand Nord, la rame est fatiguée, semi-déserte. A Saint-Lazare montent quatre jeunes lascars : l’un fume, l’autre suce sa canette, un troisième tient le portable qui crachote une daube syncopée, le quatrième se tait mais le premier l’invective – eh, pédé.
Changez rien les gars, le cliché est parfait.
Une dame derrière eux s’en va s’asseoir au fond de la rame, elle descendra à Trinité. Les autres voyageurs s’en foutent un peu, résignés.

Mon voisin descend à Pigalle, un couple sort aussi. Les banquettes sont maintenant libres. Celui qui fumait tout à l’heure s’installe à côté de moi, pieds sur la banquette [note pour un futur téléfilm : faire monter une musique d’angoisse]. Deux autres s’affalent en face. Le quatrième est resté en retrait. "Eh, enculé", dit le premier. Mais l’insulte est molle, elle sent l’habitude et la fatigue. L’autre se retourne. Il sourit. Il est plus jeune, 15 ans je dirais, et une vraie tête de petit malin. C’est lui qui me parle en premier.
- Eh, Monsieur, pas vrai qu’on doit pas parler comme ça ?
- Vas-y, bouffon !
- Hein, M’sieur ?
- Ben, non…
Le petit m’a tiré un mot, il a l’avantage
- L’écoutez pas, de toute façon c’est un gros con.
A mon tour de sourire, les paumes en l’air. Il comprend.
- Ah ouais, vous avez raison, pas comme ça.
- Voilà.
- Hey, M’sieur, vous avez pas un euro ? lance un des gars de la banquette d’en face.
- On dit pas ça non plus, les gars.
C’est le premier qui vient de parler. Il ne prend plus la pose. Spinoza dirait qu’on commence à composer. Il enchaîne.
- Vous rentrez du boulot, Monsieur ?
- Eh non, j’y vais.
- Ah bon ? Mais vous faites quoi ?
- Ben, j’écris.
- Vous écrivez quoi ?
- Un livre… (ok, je suis resté un peu dans la pose)
- Ah ouais, et ça paie bien ?
- Non.
- Putain, c’est ouf, vous faites quinze ans d’études et ça paie même pas ?
- Non. Mais j’écris des articles aussi, dans des journaux, ça paie mieux.
- Ah bon.
- Eh, Monsieur ? reprend le gamin, c’est quoi là, le truc que vous avez, sur le nez ?
Je n’ai rien sur le nez. Il est un peu cassé, je le touche à l’endroit de la fracture, on pourrait se mettre à parler de foot mais apparemment ce n’est pas ça.
- De l’autre côté, enchaîne mon voisin. C’est une cicatrice ?
A sa voix je sens que le mot « cicatrice » est nimbé d’une aura glorieuse. Mais je ne me connais pas de cicatrice.
Alors lascar n°1, celui qui fumait tout à l’heure et que je conchiais en silence, lève sa main droite, index en avant, et lentement l’avance vers moi. Contact.
- Là…
Tout à l’heure je regarderai dans la glace. Une toute petite trace rouge à la base du nez, à gauche. Ces gamins ont une vue perçante.
- Vrai ? Vous saviez pas ?

Mais déjà Jules Joffrin m’appelle. Je me lève, déçu d’interrompre l’échange (j’aurais pu ne pas).
- Bonne nuit les gars.
- Travaillez bien, Monsieur.

Merci, mec. Merci, gamin. Je vais essayer un peu, rien que pour vous, tiens. Même si ce n’est pas très bien parti - je n’ai aucune envie de chercher une conclusion pour cette note.

Commentaires

  • Ma parole, tu cherches vraiment à faire de la peine à Finkielkraut, avec tes lascars sympathiques ?
    (je n'ai pas écouté la radio ce matin, mais je suis sûr que quelque part Finkie a expliqué que la neige et le verglas c'était la faute des jeunes à casquette).

    A mon avis, cette note ne peut pas avoir de conclusion (à moins de vouloir sombrer dans le moralisant, la commisération et/ou la sociologie de bazar)

    Finalement, tu n'as pas grand chose à voir avec Charles Bronson, alors ? (moi aussi, j'avais du mal à trouver une chute à mon com) (solidaire est mon karma)

  • C'est bien, les notes sans conclusion. Free notes... :0)

  • C'est pas des "lascars sympathiques", c'est juste l'histoire d'un type en face d'eux qui n'a pas peur. Et qui du coup qui leur enlève le seul pouvoir d'action et de visibilité qu'ils ont encore dans cette société. Et la chute de l'histoire, c'est qu'ils acceptent de s'en voir désaisis de ce petit pouvoir, parce qu'eux non plus, soudain ils n'ont plus peur du type en face et de sa différence.

  • C'est à ce moment là que Victor Hugo et Thierry Jonquet se sont installés sur des transats et ont commandé des cocktails multicolores, avec de petits parasols dans les verres....

  • > Sam : Finkie prend-il jamais le métro ?
    (ça devrait être obligatoire dès lors qu'on cause dans le poste)
    Et pour la chute - c'est exactement ça.

    > Sophiek : free jase!

    > Cécile : n'en faisons pas un héros non plus, hein. mais j'ai trouvé qu'elle était très cinématographique, cette fin. Un film à voir en plein air, avec Victor et Thierry.

    (Sam, Cécile ; Cécile, Sam)

  • c'est fou comme les gens aiment qu'on ne les prenne pas pour des débiles.
    c'est un truc que je fais, à moitié consciemment, je demande mon chemin, l'heure, à des "lascars" et je les remercie très poliment. généralement, ça les surprend quand même un peu.

  • @Sam, 2ndFlore : Quand vous voulez pour une toile avec Victor et Thierry. Je les aime beaucoup ces deux là.

  • Et je les imagine, ces lascars, retrouvant leurs potes, tout fiérots : "Eh les mecs, vous savez quoi ? On a tchatché avec un écrivain dans le métro !" (mettre en verlan les mots de votre choix)

  • Oui, c'est aussi difficile qu'il n'y parait de communiquer avec des décrocheurs. Faut tout de même être sur ses gardes. Pas aussi facile pour une femme d'agir ainsi.

    Accent Grave

  • > Ema : j'adore jouer à ça aussi !
    (bonus track : avant hier, dans l'escalator de la porte de clignancourt, trois lascars entreprennent un quinquagénaire portant une marque de sport : "M'sieur, ça existait déjà à votre époque, adidas ?"

    > Cécile : malheureusement Victor vit sur une île, il revient en 2012

    > Laurent : je reste un peu dubitatif... cela dit, l'essentiel est là : il y a juste qqch à décoincer, de part et d'autre. un jour, le climat général finira bien par changer

    > Accent grave : j'ai vu des dames, des vraies, imposer un respect étonnant ; j'en ai vu d'autres s'enfermer dans le mutisme, moi-même j'avais bien envie de les baffer...

  • Le plus difficile dans ce genre de rencontres, assez courantes, c'est quand on rate le code, et donc parfois aussi le coche:) Par exemple, le lascar a l'impression qu'on l'a «mal guetté», alors qu'on le regardait tout simplement… Il faut alors souvent faire des acrobaties verbales pour rétablir la situation (ou bien c'est moi qui m'y prends mal!)

  • Quand ça part comme ça, je ne vois pas qui saurait bien s'y prendre!
    De quoi se demander si la douceur est vraiment invincible...

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