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Second Flore

  • Indésirable (La France rurale, by Larher)

    erwan larher, indésirable, quidamC’est l’histoire d’un personnage étrange qui arrive dans un village où personne ne l’attend… Vous pensez avoir déjà lu cette histoire ? Détrompez-vous. D’abord parce que Sam est un.e protagoniste pas comme les autres : iel est intersexe - vous en connaissez peut-être dans la vraie vie, dans les romans, pour ma part, c’était une première. Quant aux habitants de Saint-Airy, le bled où Sam pense avoir trouvé la maison de ses rêves, on ne savait même pas que ça existait. Alors bien sûr, ça jase, on aimerait quand même savoir si c’est un gars ou une gonzesse qui a eu l’idée saugrenue de retaper la « maison du Disparu » pour en faire un lieu culturel.

    Mais ne vous fiez pas à la couverture : « Indésirable » n’est pas un roman sur l’intersexualité. C’est d’abord un très bon roman sur la France rurale - pas celle des cartes postales ni celle du journal de 13h, non : la France rurale à l’heure d’internet et du glyphosate, de "L’amour est dans le pré", des réseaux sociaux et des militants écolos. Avec son maire, son notaire, ses deux boulangers, son bar (son proprio, sa serveuse, ses habitués), son supermarché et son épicerie bio, quelques intermittents du spectacle ou du bâtiment, et l’assureur qui couche avec - mais je ne voudrais pas tout dévoiler.

    Malgré la défiance générale, Sam tient à son projet, iel se fait des alliés… et finit par se mettre en tête, avec quelques plus jeunes, de bouter ce maire hostile à tout changement.

    Et là, vraiment, vous n’avez jamais lu ça. Parce que la politique dans les romans, franchement, c’est presque toujours raté, et souvent consternant, avouons-le, quand ça se veut progressiste. Mais Larher sait de quoi il cause (il vit une partie de l’année dans un bled qui ressemble furieusement à St-Airy (je serais curieux de savoir comment le livre y a été lu, tiens)) et il tient son affaire, et tous ses personnages, leurs alliances et leurs trahisons, leurs fols espoirs et leurs petites lâchetés.

    Bref : si je dis qu’on tient là le grand roman de la démocratie locale, je crains de ne donner envie à personne. Mais je vous promets de l’action, du suspense, un souterrain mystérieux et un vol en ballon pour prendre de la hauteur et voir à quoi elle ressemble vraiment, cette France éternelle.

    Bravo camarade.

    Erwan Larher, Indésirable, Quidam éd. (2021)

  • Tongue-in Chic(k)

    agnès mathieu daudé, la ligne wallace, flammarionAlfred Wallace : explorateur et naturaliste, vous connaissez ? Moi non plus. Contemporain de Darwin, il a parcouru le monde pour étudier l’origine des espèces, il en a retenu les mêmes conclusions que Darwin sur la sélection naturelle mais l’histoire n’a retenu que le nom de son cadet - sorry mate, il n’y a pas de place pour nous deux dans ce manuel...
    Il a existé, vraiment - au XIXe siècle il était même assez célèbre… Mais La ligne Wallace n’est pas un roman sur Wallace, ou très peu.

    Amos, jeune chercheur français, s’est expatrié au nord de l’Angleterre, au sein de l’obscure et farfelue Fondation Wallaciana pour la biodiversité, pour écrire une biographie romancée du grand homme. Il n’arrive pas à écrire, observe son environnement en naturaliste sans trouver goût à grand-chose, saute allègrement les repas et occasionnellement Elizabeth, l’énigmatique épouse de son patron.
    - Et, heu… C’est tout ?
    Oui, ou presque.

    Mais chez Agnès Mathieu-Daudé, ce n’est pas le pitch ou les rebondissements qu’on attend, c’est la façon de l’écrire, le goût du détail et de l’absurde, l’humour à froid et le détachement impitoyable dans l’analyse du milieu - la petite société de Durham et cette Fondation Wallaciana, son patron mégalomane et ses philanthropes acquis au greenwashing.

    J’ai pensé en lisant à Julia Deck, à Caroline Lunoir, à Maria Pourchet aussi. Il y aurait presque là un courant, si le mot existait encore (les tongue-in-chicks ?). Comme une école française de l’observation fine et du détachement ironique - mais une ironie douce, avec du sens et du doute, une façon de voir plutôt que de savoir, rien à voir avec cette ironie 90s des Beigbeder et consorts, cette désinvolture qu’on disait post-adolescente et qui n’était qu’une autre forme de fin de siècle, cette Génération Canal+ qui est aussi un peu la mienne, qui a bien vu arriver la catastrophe et s’est contenté de ricaner.

    L’époque a pris un sacré coup de vieux, depuis lors - ou de jeune, c’est selon. Elle exige du sérieux - c’est peut-être ça, me dis-je en écrivant, que j’aime tant en lisant ces autrices : parler du monde avec l’air de ne pas y toucher, être sérieux sans en avoir l’air, c’est peut-être la plus élégante politesse qu’on puisse avoir aujourd’hui envers ses lecteurs.

    Bien à vous

    Agnès Mathieu-Daudé, La ligne Wallace, Flammarion, 2021

  • Normal People (roman 2 / série 1)

    Normal People, Rooney, L'OlivierÇa avait été un des bonbons du premier confinement, quand on pressentait seulement que la vie normale n’allait pas reprendre de sitôt : la série Normal People, variation assez fine sur l’amour, l’amitié et « l’autre moitié » impossible.

    Avant d’être une série, Normal People était un roman, de Sally Rooney, qui vient de sortir à L’Olivier. Je l’ai ouvert par curiosité, et je me suis retrouvé à le terminer en une nuit, comme on binge une série - mais les effets secondaires de mal aux yeux + malaise général + culpabilité. Roman 1 / Ecran 0 !

    L’histoire en bref : dans le Connacht irlandais, Marianne et Connell entament une liaison secrète. Elle est riche et asociale, lui est le fils de la femme de ménage - et la vedette de l’équipe de foot du lycée. Ils se perdent, se retrouvent à la fac, se reperdent… Bref : du classique. Mais pas seulement.

    L’adaptation de la BBC était plus que fidèle au roman. Si vous l’avez déjà vue, ce sera comme la revoir avec un choix d’angles différents - et tout ce qu’une caméra ne pourra jamais vraiment capter : le sentiment de dégoût de soi, le complexe de classe, la sensation sur les doigts d’une brique de lait qu’on sort du frigo, ou d’une main qui s’aventure dans votre caleçon quand vous ne bandez pas vraiment. Car il est beaucoup question de sexe dans Normal People, sans la moindre recherche d’érotisme. Sally Rooney l’intègre à son histoire avec un naturel qui enverra se rhabiller à peu près toutes les autrices (et les auteurs) de new romance.

    Et si vous n’avez pas vu la série ? Ce sera encore mieux. En tournant les pages, j’avais en tête la Marianne et le Connell de la série - parfaitement incarnés, tout en retenue, à la fois ‘normaux’ et singulièrement beaux. Mais pour vous, ils seront comme vous les imaginez, et ce sera encore mieux. Roman 2 / Ecran 0.

    J’ajoute un dernier point, technique : rarement j’avais lu une science aussi consommée de l’ellipse et du flashback - à peine 300 pages pour nourrir 12 épisodes de 50', chapeau ! Née en 1991, Sally Rooney maîtrise avec une parfaite fluidité les modes Rewind et Fast-forward - franchement, je crois qu’on pourrait étudier ce roman dans les écoles d’écriture. Et le mode Play est pas mal aussi, vous verrez.

    Bref : bon week-end, en attendant le retour à la vie normale, si elle existe. Et bonnes lectures.

    Sally Rooney, Normal People - Ed. de l'Olivier (trad : Stéphane Roques)

  • Pierre Jaune et roman noir

    le guilcher, la pierre jaune, goutte d'orEt boum. Il y avait bien longtemps qu’un roman ne m’avait autant donné envie de me remettre à la fiction, tiens.
     
    Un flic pas très gauchiste infiltre une communauté d’activistes sur une presqu’île bretonne. Alors qu’il progresse lentement et commence vaguement à s’intégrer, une catastrophe nucléaire à La Hague entraîne l’évacuation de tout le nord de la France. Les chevelus décident de ne pas bouger, le flic reste avec eux. La suite ? Entre conflits et survie, des bribes du monde extérieur parviennent encore quelque temps du pays qui tente d’organiser le chaos (échos parfaits avec cette année 2020) , puis c’est le blackout, et les convictions droitières du narrateur qui commencent sérieusement à s’étioler…
     
    Mais je ne vais pas raconter le roman, seulement rappeler qu’il est bon de lire une fiction enrichie en rebondissements sans pour autant être saturée de clichés. Que la structure d’un roman noir permet décidément toutes les variations de couleur. Et que si les puristes regretteront peut-être l’absence de ‘travail sur la langue’, d’autres pourront en remercier l’auteur pour cette fluidité impeccable qui n’est vraiment pas donnée à tout le monde.
    (je ne citerai pas les deux romans que j’ai ouverts (presque) au hasard avant cette Pierre Jaune, disons juste que certains livres en disent moins sur le monde que sur l’absence de travail de leurs éditeurs)
    Bref : bravo à l'auteur, et à son éditeur, et vive la fiction clairvoyante !
     
    Geoffrey Le Guilcher, La Pierre Jaune, éd. de la Goutte d'Or

  • Lunch-box

    (en attendant la réouverture des restaurants...)

    lunch-box, de turckheim, gallimardUne amie qui met autant de bon sens que de bonne humeur dans le monde de l’édition dressait l’autre jour ce triste constat : « Le thème des livres fait tout, on ne parle plus de la façon dont les histoires sont racontées ». J’aurais du mal à lui donner tort.
    J'ai pensé très fort à elle en lisant cette Lunch-Box. Le thème ? On s’en fout. Disons, une petite communauté franco-américaine à Long Island, secouée par un événement qu’on se gardera de préciser. Tout le sel est dans l’écriture, pétillante, inventive, élusive, surprenante parfois - bref, tout le meilleur d’Emilie de Turckheim, formidable conteuse qui avance sans recette et dose les épices avec un talent rien qu’à elle.
    Je ne saurais trop recommander l’expérience de plonger dans le livre sans lire la 4e de couverture (perso, j’ai arrêté de les lire) comme on commanderait le menu du jour sans regarder l’ardoise au resto (soupir).
    « Lunch box », idéal télétravail, vous me donnerez des nouvelles du dessert !
    Bon appétit
  • L'enterrement des Etats-Unis d'Amérique

    ohio, markley, recoursé, albin michelIl y a quelques années, avisant les tables d’une librairie parisienne, une amie québécoise (Annie Rioux, bisou) m’avait demandé : « Mais qu’est-ce que vous avez donc, vous autres Français, avec la littérature américaine ? »
    Bonne question.
    Je lui ai raconté l’étonnante dialectique de répulsion/fascination pour les Etats-Unis, ce tropisme atavique de nos critiques pour l’Amérique-qui-doute-d’elle-même, notre habitude confortable du français-traduit-de-l’américain, cette langue à part qui nous guérit de la passion française pour le style (et l'un des derniers refuges du passé simple que délaissent les auteurs français), et cette crédulité un peu snob qui voudrait qu’un roman made-in-USA, un peu comme les machines-outils allemandes, soit forcément de meilleure qualité que ce qu’on pourrait faire chez nous.
    Ce qui n’est pas toujours faux, loin de là.

    Mais on en revient tout de même un peu, du Great American Novel, non ?
    500 pages contractuelles, certes on a ici de grands traducteurs qui savent rendre ça digeste, mais quand même, les chapitres de 20 pages minimum et le détour obligé par les ancêtres immigrants ou l’aieul hobo sur les routes des années 30, on commence un peu à en souper. Pour ma part en tout cas, je n’y arrive plus, à moins de me limiter à un ou deux par an - après tout le monde est vaste, et la chair n’est pas assez triste pour qu’on ait envie de lire tous les livres.

    … Et donc, pour commencer l’année, ce ‘Ohio’ dont j’entends des merveilles depuis septembre. Je ne vais pas en faire une critique, tout a été dit ou presque. Je précise simplement qu’il n’y a pas d’aieul hobo, seulement des va-et-vient constants et assez savamment orchestrés entre le début des années 2000 et les années 2010 (attention à l’overdose de flashbacks, quand même) (quand ce n’est pas un flashback d’overdose). Et oui c’est réussi, réaliste, cru et charnu à la fois, l’écriture avance sûre d’elle sans en faire trop tandis que les protagonistes sont saouls ou défoncés (ou les deux). A ce niveau, ce n’est plus l’Amérique qui doute d’elle-même, c’est un prélude à l’enterrement des Etats-Unis, un pays entier accro aux opiacés et qui ne croit plus en grand chose d’autre qu’en la prochaine ordonnance d’Oxycontin.
    « Le mythe a dévoré son enfant », dit un personnage à propos de l’ex star de foot US du lycée. ‘Ohio’, c’est le mythe américain qui se bouffe lui-même dans la petite ville de New Canaan.

    Un jour sans doute, on datera de 2020 l’année où l’Amérique a abandonné son leadership, l’année aussi où au-delà des doutes elle s’est crashée elle-même. Il n’est guère question de politique dans ‘Ohio’ mais j’y pensais assez fort en voyant hier les images du Capitole. La fascination et la répulsion - et en même temps l’envie d’aller regarder ailleurs quand même.

    Allez, on pourrait essayer de faire de 2021 celle du grand roman français - en attendant de pouvoir de nouveau aller voir ailleurs si par hasard on n’y serait pas.

    Bonne année !

    Stephen Markley, Ohio (Albin Michel), brillamment traduit-de-l’américain par Charles Recoursé

     

  • Et si nous offrions à notre Président un score soviétique ?

    En janvier 2015, pour arrêter de m’énerver en ligne contre quelques « anti-Charlie », je m’étais amusé à me glisser pour 48 heures dans la peau d’un d’entre eux.

    J’ai commencé par aller me balader sur des sites d’amateurs de quenelles (Manuel Valls venait de faire fermer le théâtre de la Main d'Or). Elles n'ont pas tardé à me mener vers des vidéos d’Alain S. et/ou des sites de la galaxie Sputnik et cie. Puis je suis retourné à la lecture des médias mainstream, avec en tête ce postulat : « si j’étais un anti-Charlie, aurais-je l’impression d’être un courageux dissident dans un pays totalitaire, façon URSS ? »
    … Je dois dire que ça marchait assez bien.

    Ensuite il y a eu le Bataclan et les postures guerrières, puis les lois travail et les premières « nasses » policières… Le parallèle fonctionnait de mieux en mieux.
    Puis est arrivée la Macronie, et avec elle le passage à une autre échelle. Cette fois il y avait un « grand leader », la culture de la censure ne se cachait plus (pas seulement au gouvernement), et avec le « moi ou le chaos » comme seule stratégie politique et un simulacre de jeu parlementaire, on commençait s’en rapprocher vraiment. Attention : je ne dis pas que nous vivons dans un pays totalitaire (je mesure tout l’écart qui nous sépare de vraies dictatures) - je dis simplement qu’on en retrouve des mécanismes. Et de plus en plus.

    Cette image floue de 2015 est en train de devenir une réalité de plus en plus nette chaque jour : il y a décidément dans la Macronie quelque chose de l’URSS des années 70 et 80, quand le système était déjà bien grippé.
    Parce que l’URSS, ce n’est pas seulement le parti unique et le musellement des dissidences, ou la passion pour la surveillance. Ce n’est pas seulement des règles de gestion administrative qui conduisent inévitablement au pire (salut à toi, gestion de l’hôpital public). Ce n’est pas seulement la nomenklatura (salut à toi, ISF) ou l’inflation d’apparatchiks qu’on retrouve aussi bien dans les ministères que dans les grandes entreprises. L’URSS, c’est aussi une bonne dose d’absurde, avec l’étrange coexistence (‘en même temps’?) d’un cynisme froid (salut à toi, referendum) et d’amateurisme confondant.
    Sur ce plan, la gestion de la pandémie a fourni de beaux exemples - et je crains que ce ne soit que le début. Et depuis quelques semaines, on dirait qu’ils font exprès de fournir de l’eau à mon moulin soviétique. Jean-Michel Blanquer et son "Avenir Citoyen", Marlène Schiappa et ses "prodiges de la République"… C’est presque magique !

    Je ne sais quel nom on peut donner à ce système. Assurément, il faudrait un nom nouveau, et balayer des références à un passé d’il y a près d’un siècle. Quand on aura trouvé ce nom, on aura fait un pas important.
    En attendant, dans les prochaines semaines, faites l’expérience : imaginez-vous dans un régime façon URSS. Vous verrez, ça marche plus souvent qu’on ne pourrait le croire.

    … Et sur ce, Joyeux Noël.

  • La Rentrée vue par les pages 111 : statistiques absurdes et édifiantes sur la littérature française en 2020

    prix de la page 111, statistiques 2020Chaque année depuis 2015, le département Statistiques du Prix de la page 111 se livre à une analyse cliniquement statistique des pages 111 de la Rentrée littéraire francophone, en quête de grandes tendances et de détails piquants.
    Ce qu’on retiendra de 2020 ? Que jamais les pages 111 n’avaient autant parlé au (et du) présent, qu’on y est (beaucoup) moins malade qu’en 2019… et que la 2e Guerre Mondiale est (enfin) terminée. Voyons ça dans le détail.

    1. LA NARRATION EN 2020

    • Narrateurs : la 3e personne toujours devant

    Ce qui m’étonne le plus chaque année, quand je compile les stats des pages 111, ce n’est pas ce qui change : c’est ce qui ne change pas.
    Et donc, comme tous les ans, le "elle" et le "il" l’emportent de peu sur le "je" : 50 % contre 46 % ("tu" et le "nous" restent marginaux).
    A noter : pour la 1e fois cette année, j’ai compté cette année 54 protagonistes masculins pour 46 protagonistes féminins (quand la narration n’est pas omnisciente, bien sûr - ce qui n’arrive que dans 15 % des cas) ; à voir si ça évolue l’an prochain.
     

    • Temps de narration : présent à mi-temps

    C'est une tendance de fond : la narration au présent progresse inexorablement (51% contre 50% l’an dernier - en 2015, il n'était qu'à 43%).
    Le passé simple limite la casse avec 26 % contre 23 % en 2019. Mais en 2015, on le trouvait sur plus d’1/3 des pages. Lente érosion.

    A noter le recul du passé composé (enfin) tandis qu’imparfait et plus-que-parfait restent stables à 14 %.
     

    • Localisation : hic

    73 % des pages 111 de 2020 se passent (au moins en partie) en France. Vous me direz : pas surprenant. Eh bien, si !
    Depuis 2015, on comptait 40 % de pages dont l’action se situait au moins en partie à l’étranger. Une stat étrangement invariante, qui venait démentir de façon flagrante un vieux préjugé sur une littérature un peu trop gauloise. En 2019, on avait atteint un pic avec 42 %. Mais en cette dernière année d’avant-Covid, il faut croire que les auteurs français avaient déjà limité leurs voyages : seules 36 % des pages ont un décor étranger. On ne serait pas surpris que a tendance se poursuive l’an prochain. A suivre.
     

    • Epoque : … et nunc.

    C’est LE changement de 2020. Alors que bon an mal an, les pages 111 se situent toujours à 60 % dans le présent, cette année, boum : 73 %. On ne compte plus que 26 % de pages tournées vers le passé. Et ça, c'est historique.
    Là encore, le suspense est total pour 2021 : les écrivains auront-ils fui dans le passé ou s’attaqueront-ils aux questions d’aujourd’hui (voire de demain) ? RV dans un an.

    2. LES THEMES 2020

    On ne va pas se le cacher : à lire plus de 200 pages 111 à la suite, on sort toujours un peu déprimé. L’humour y est rare - mais il est là, tout de même, entre les lignes dans les meilleures pages, titillant le lecteur, échappant aux statistiques… Mais globalement, disons-le : ce n’est pas la joie - et ce n’est pas la faute au Covid, puisque tous ou presque avaient été écrits avant...
    En bref : on rit peu dans ces pages 111, et on pleure deux fois plus (5 rires en 2020, 9 larmes). On y baise encore moins que les autres années, on s’y embrasse à peine plus (7 baisers, dont 5 sur la joue). Et pour le reste, en vrac ou presque...
     

    • Scoop : la famille recule (enfin) !

    Le motif qui revient le plus souvent reste celui de la famille... mais jamais elle n’avait été aussi peu présente : on la retrouve dans 23% des pages 111 ; en 2019 (année record), c'était 45% ! Allez savoir, les auteur.es ont peut-être senti qu’on était allé un peu trop loin.
    Autre curiosité : jamais il n’y avait eu aussi peu d’enfants qu’en 2020, ni aussi peu d’école. Nous nous garderons de toute interprétation.
     

    • Les thèmes qui montent 

    En vedette en 2020 : le travail (13 %), l'amour (11 %), mais aussi la solitude et le mal-être (11%), et le terrorisme, quasi-absent l’an dernier et qu’on retrouve dans 4% des pages. Autres faits saillants : jamais on n’avait vu autant de personnages en plein changement de vie (7%)… et jamais on ne nous avait autant détaillé la façon dont ils étaient habillés (13 %). Sans qu’il y ait de lien entre les deux, notez.
     

    • Les thèmes qui montent mais trèèèès lentement :

    La littérature, reflet de son époque ? Il y a encore du boulot, et sacrément. Deux exemples :

    - Les auteur.es se mettent enfin au web et aux smartphones, mais ça reste timide (5%). Dans les romans de 2020, on trouve encore plus de télévisions que d’ordinateurs. Et on n’envoie de mail ou de sms que dans 2 pages sur plus de 200...

    - D’année en année, la nature est plus présente : en 2020, on la retrouve dans près d’une page sur 10… Mais comme l’an dernier, la transition écologique et les enjeux environnementaux sont totalement absents des pages 111. On trouve des véhicules à moteur dans 11 % des pages, pour seulement 2 % de transports en commun. Il y a encore du boulot.
     

    • Les thèmes qui ne bougent pas

    Comme toujours (mais vraiment, toujours), la littérature et/ou l’écriture reviennent dans 1 page sur 10...
    ... tout comme la guerre (10 %).
    MAIS ! Cette année, miracle : la 2e Guerre mondiale semble enfin terminée. Alors qu’invariablement depuis 2015, elle figurait dans 4 à 5% des pages, elle est quasiment absente en 2020. Certes, on trouve toujours une petite mention de nazis dans un coin, ou une comparaison à la Shoah, mais comme thème principal : 0. Basculement historique.
     

    • Les thèmes en baisse

    - Ironie de l’histoire : jamais les personnages des pages 111 n’avaient été en aussi bonne santé physique que cette année : on ne compte plus que 5 % de malades, contre plus de 10 % l’an dernier. La mort elle-même ne rôde que dans 10 % des pages, contre près de 15 % en 2019.

    - Depuis 3 ans, la question des migrations passionnait nos écrivains. On ne la retrouve plus que dans 3 % des pages. La religion aussi intéresse moins (2,5 %). Et le sport plus du tout (1,5 % contre 5 % en 2019). Mais le thème qui s’effondre le plus, c’est celui du voyage (1%). Dire que ces livres avaient été écrits avant le Covid !

    BREF !

    Je pourrais continuer longtemps encore, dire qu’on se drogue moins en 2020 (1,5%) mais qu’on boit plus (10 %). Qu’on trouve un peu moins d’animaux (7%) et autant d’argent (5%), qu’on y voit trois barbes, deux moustaches et une calvitie, quatre gilets jaunes, trois François et deux chevreuils…
    ... Mais les chiffres peuvent-ils vraiment témoigner d’une production littéraire ? De cette année, on peut aussi retenir qu’il y a eu des gens qui se transforment en animaux, un vol de pantoufles au Luxembourg, un incendie dans une boîte de nuit, des tailleurs d’épées sur une île déserte, un enfant enfermé dans la niche d’un chien, un piège à lapins dans une forêt, un gagnant du loto qui échappe à la police, un braquage, des schizophrènes inquiétants et des cartons de bites qu’on met en rayon, des fleurs qui changent de nom, de la douceur infinie, un céleri moisi et une voix de colorature.

    On peut dire qu’elles parlent de tout ces pages 111. Ou de rien, c’est selon. Si vous voulez mon avis tout à fait subjectif : c’est un peu des deux.

    A l’année prochaine.

  • Éloge du métèque : vive l'existentialisme

    abnousse shalmani, éloge du métèquePendant longtemps, très longtemps, je n’ai pas compris ce qu’on attendait des étudiants dans la 3e partie d’une dissertation. Thèse, antithèse, synthèse, je voyais bien, mais après avoir dit blanc puis noir, à quoi servait-il de conclure gris ? Et puis un jour, ce devait être en fin de Terminale, j’ai fini par entrevoir la lumière : merde au gris, il s’agissait d’introduire un concept nouveau qui faisait voler en éclats l’opposition basique entre noir et blanc. Un peu de couleur, au fond, et de quoi s’amuser en C un peu après l’académisme de A et B.
    J’y ai repensé cette semaine enlisant cet Eloge du métèque haut en couleurs, signé d’Abnousse Shalmani qui décidément, depuis son premier roman, a le don de me regonfler d’énergie au meilleur moment.

    Le métèque, ce n’est pas seulement l’étranger, c’est le déplacé - géographiquement souvent, socialement parfois. On connaît la chanson, entre les racines perdues et l’intégration impossible dans un nouveau pays, ou un nouveau milieu. Thèse : si l’étranger ne renonce pas à ses racines, il est suspect. S’il cherche à y renoncer, on l’y renvoie toujours à un moment ou à un autre. Abnousse Shalmani explore ce dilemme, mais pour mieux le faire voler en éclats. Car face à ceux qui voudraient assigner en permanence l’étranger à ses origines, elle oppose la liberté du métèque - celui qui, parce que pris entre deux mondes il ne saura jamais qui il est réellement, se libère de la tyrannie de l’identité et crée sa propre liberté. Le métèque ne se contente pas d’être, il agit, il emmerde conservateurs et réactionnaires parce qu’il n’a pas le choix. Il ne réclame pas des droits, il conquiert des espaces de liberté.
    Shalmani - Meteque - Masques.jpgEt ça fait un bien fou d’ouvrir les fenêtres en grand comme ça, en ces temps sombrement essentialistes où tout se fige, où la question bornée de l’identité tend à occuper toute la place abandonnée par le politique - à droite comme à gauche - et où le débat public se révèle souvent aussi fécond qu’une bataille de tranchées.

    Éloge du métèque vient rappeler avec flamboyance que personne ne se résume à ses origines, qu’on est d’abord ce que l’on fait - dans le monde et avec les autres, malgré eux parfois mais toujours vers quelque chose, même si le but est (presque toujours) impossible à atteindre.
    Bref : la métèquerie est un putain d’humanisme, et disons-le, on en a sacrément besoin.