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Second Flore

  • En attendant le #metoo de l'édition...

    ... un peu de nuance.

    mary gaitskill, faites-moi plaisir, l'olivier, moiaussiOh que ça fait du bien !
    Quinn, quinqua viré de sa maison d’édition à New-York pour "conduite inappropriée" (dans l’édition? ça alors, ce n'est pas ici que ça arriverait), et qui ne comprend pas ce qu’on.
    Et Margot, sa meilleure amie, partagée entre sa compréhension pour les jeunes accusatrices et sa loyauté envers Quinn - si attachant, si entier, si vivant, même si c’est vrai que...

    108 pages et autant de nuances de la zone grise, deux personnages sur un fil dans un monde qui bascule et que Quinn s'obstine à ne pas voir changer. 108 pages qui ne jugent pas mais qui creusent, et qui se lisent d’une traite en louant à chaque page la finesse de Mary Gaitskill.
    Comme quoi, pas besoin d’écrire 500 pages, ni même 111, pour faire un grand roman américain.

  • Le répondeur (où l'on se pose quelques questions)

    luc blanvillain, le répondeur, quidam, comédieLe livre était sur la table et me regardait depuis plusieurs semaines.
    Des amis grands lecteurs m’avaient promis humour et finesse ; le résumé laissait en effet imaginer une comédie pleine d’esprit : l’histoire d’un "romancier célèbre et discret", qui pour fuir les sollicitations et réussir enfin à écrire tranquillement "son texte le plus ambitieux et le plus intime", engage un imitateur précaire pour répondre à sa place au téléphone.

    Il y a quelques années, je m’en serais léché les babines par avance. Mais cette fois, j’ai bloqué. Est-moi ? Est-ce l’époque ? Chaque fois que je regardais le livre, la même question me revenait :

    Y a-t-il quelque chose dont le monde ait moins besoin que d’un roman sur un écrivain célèbre ?

    Je voyais déjà les inévitables réflexions sur l’écriture et la place de l’écrivain (pitié), et ce petit milieu du livre qui s’acharne à croire que le monde tourne autour de lui alors que c’est exactement l’inverse.

    Et puis, comme le monde a encore moins besoin de procès d’intention que de mises en abîme, je l’ai ouvert, ce roman.
    L’humour, je l’ai vu dès la première page. La finesse n’était pas loin. Le sérieux, dans les marges, avec un sourire en coin. Et surtout, Le Répondeur n’est pas un livre sur l’écriture. Le grand-romancier est là, bien sûr, mais comme une caricature de comédie. Le vrai personnage, c’est Baptiste, l’imitateur. Qui ne doit pas seulement imiter, mais aussi improviser. Que répondre à ces inconnus qui, tous, tombent dans le panneau ? Au père de l’écrivain, par exemple, qui est justement le sujet douloureux du livre en cours. Ou à sa fille, artiste frivole et tellement séduisante. Ou encore à ce petit con de journaliste qui tente de séduire la fille pour approcher le père en exclusivité.

    Le Répondeur n’est pas un livre sur l’écriture : c’est une vraie comédie bourgeoise - et des plus réussies. Certes, on pourra se demander si le monde a encore besoin de comédies bourgeoises. Et pourquoi pas ? (Sou)rire ne peut pas lui faire du mal - surtout quand l’auteur glisse en passant quelques réflexions assez malines sur notre rapport aux autres. Quand l’esprit de sérieux menace de nous étouffer, prendre l’air est salutaire.
    Et avec Luc Blanvillain, il est frais juste ce qu’il faut.

    Le Répondeur, Luc Blanvillain, éd. Quidam

     

  • Saisons en friche

    (qui a dit que ce blog était en friche ?)

    sonia ristic, saisons en fricheDu précédent roman de Sonia Ristic, j’avais écrit qu’il composait une fresque en seulement 200 pages. Je vous jure, Madame la juge, que je ne savais pas que l’autrice avait en tête une véritable fresque, des années 80 aux années 2020 ! C’est pourtant ce qui semble s’annoncer, et tel Michel Houellebecq - qui, lui, semble s’être arrêté aux années 2000, je dis youpi.

    Saisons en friche n’est pas la suite des Fleurs dans le vent. C’est l’esprit qui reste, et le cœur, et le chœur de personnages, venus d’un peu partout pour faire vivre Paris dans ses marges, dans ses rêves, dans ses bars.

    Une bonne dizaine de protagonistes se croisent dans le roman, mais le vrai héros de l’histoire, c’est le squat. Une friche occupée par un collectif d’artistes, qui s’organise tant bien que mal et qui tente de résister à l’implosion et aux promoteurs.

    « Untel a oublié de sortir les poubelles, une autre a laissé un bordel innommable dans la salle blanche, Truc s’est servi dans le stock de boissons du bar sans le recharger (…) Il y a des drames et des pleurnicheries. L’utopie n’est pas tout à fait au point non plus, mais malgré tout c’est la joie qui domine. »

    Saisons en friche, c’est l’histoire d’un lieu et de ses habitants éphémères, qu’on suit au squat comme à la ville, au tournant de 2010, et comme dans le précédent roman de Sonia Ristic, ça déborde de vie sans déborder de mots. C’est un portrait de groupe - le nôtre, un peu, le Paris d’avant les attentats mais où la scène était prête, déjà, un Paris bien plus vrai que celui des beaux quartiers.

    J’ai compris que le squat du roman s’inspirait d’un lieu réel : le Théâtre de verre, du côté de La Chapelle.
    Je me souviens de ce bal populaire qu’ils organisaient, le dimanche, et où ai passé quelques-uns des plus belles fins de week-end qu’il m’ait été donné de vivre dans cette ville : un esprit bon enfant, un mélange comme on en trouve peu, la fête tranquille, simple et joyeuse.
    Je viens de voir que le lieu existe encore. Avec d’autres gens, sans doute, mais toujours un festival, et un bal populaire.

    Lisez le livre, et allez voir.
    Ou dans l’autre sens.
    Mais faites les deux, vous verrez, l’hiver passera mieux

    Sonia Ristic, Saisons en friche, ed. Intervalles

  • Le pays des pas perdus (G. Kapllani)

    Kapllani - Pas perdus.jpgEn pleine lecture des pages 111 de la Rentrée, quelques grandes tendances se dessinent, et parmi elles : l’omniprésence de la famille, le retour (timide) du politique et le thème toujours croissant des migrations.
    Gazment Kapllani n’a pas attendu 2019 pour mêler ces thèmes, et bien plus encore. Depuis son ‘Petit journal des frontières’, j’ai lu tous ses romans. Ils composent une sorte de variation, à la fois simple et brillante, sur le thème du départ, de l’accueil, du retour, de l’art de chercher sa place et de s’en faire une quelque part…

    ‘Le Pays des pas perdus’ oppose deux frères dans une ville d’Albanie : celui qui est parti (aux Etats-Unis), celui qui est resté. Le père vient de mourir (autre grande tendance 2019), et celui qui naguère a fui le pays revient quelques semaines. Les têtes ont changé ; la ville, elle, si peu, toujours secouée de vieilles histoires - des histoires qui bien sûr vont rattraper les deux frères dans le final.

    ‘Le Pays des pas perdus’ mêle l’histoire des deux frères et celle de leur ville, Ters. Avec eux, avec elle, c’est toute l’histoire moderne des Balkans qui se dessine - la fin de l’Empire Ottoman, les guerres, le régime communiste, la révolution de 1990…
    En lisant, je me suis pris à penser que si on imaginait un sequel au fabuleux 'Pont sur la Drina', d’Ivo Andric, ce pourrait bien être ce roman-là.
    M. Kapllani, décidément, bravo. Et vivement le suivant.

    Gazmend Kapllani, Le pays des pas perdus - éd. Intervalles
    (trad. Françoise Bienfait)

     

  • La Maison, Emma Becker

    Emma Becker - La Maison.jpgChère Emma Becker,

    Un jour, me rappeliez-vous dans votre dédicace, je fus votre premier. Le premier journaliste à vous interviewer : c’était à la sortie de Mr, et c’était pour Standard - paix à l’âme de ce magazine qui n’en manquait pas.
    Je doute que cela vous ait beaucoup ému, je suis sûr que vous saviez déjà qu’il y aurait d’autres livres, et d’autres interviews. Et puis, nous n’étions pas totalement inconnus : nous nous étions déjà croisés dans les pages, puis le boudoir burlesque d’une revue gentiment licencieuse nommée Stupre.

    Je me souviens encore de ce que vous disiez à la toute fin de notre entretien :
    Je veux un jour ouvrir un bordel à Berlin. Un bordel à l’ancienne, comme chez Maupassant. Un endroit classe où les hommes viendraient bien habillés et où les filles aimeraient vraiment baiser. Je sais, c’est une utopie… Mais je vous préviens : si je n’ouvre pas ce bordel, je deviens sexologue.

    Vous aviez 20 ans, et je l’avoue, je n’y avais vu qu’une réponse joliment bravache. J’avais tort.
    Nous nous sommes revus, de loin en loin (savez-vous qu’il m’arrive encore parfois de manger l’aligot là où…? mais pardons, je m’égare), puis vous êtes effectivement partie à Berlin. Vous avez publié votre deuxième roman, Alice, dont je crois savoir qu’il ne fut pas épargné par la critique. Tel est le lot, je le crains, des jeunes autrices lancées très tôt dans l’arène médiatique - ces "nouvelles Françoise Sagan" à qui tous les Beigbeder du monde ne font jamais de bien. C’était injuste, car le livre comportait des pages magnifiques. Mais c’est ainsi.

    L’ironie veut que j’aie lu le roman à Berlin, à l’époque, sans me douter de vos activités à deux quartiers de là.
    J’avais appris - me l’aviez-vous dit vous-même ? - que vous travailliez dans un bordel. Mais allez savoir, naïveté confondante ou pruderie atavique, je ne pensais pas que vous y officiiez comme prostituée. Cela, je ne l’ai compris qu’en ouvrant la porte de La Maison.

    Mon doigt se pose sur la sonnette ; à l’intérieur, étouffée, une trille désuète, un chahut de petites filles qui s’interrompt brusquement et reprend à mi-voix. J’entends déjà les pas de la Hausdame mais, dans le bref instant qu’il lui faudra pour se faufiler entre les filles, je remplis mes poumons de l’air qui stagne sur le palier, cet art qui est déjà un philtre (…) Dans dix ans, lorsque l’open space aura changé vingt fois de locataires, qu’on aura fait et refait les peintures, il y aura toujours sur ce palier cette odeur que personne ne pourra expliquer - sinon les Berlinois qui se souviendront des queues sorties dans la pénombre des chambres et des chattes lavées à grande eau, à grand bruit, dans les bidets depuis longtemps détruits.
    (La Maison, Emma Becker, Flammarion, p. 63)

    Ainsi donc, vous avez franchi le pas. On me dit qu’ici ou là, on vous reproche de l’avoir fait "pour l’expérience littéraire" (car je vois qu’il fait partie de ceux dont on parle, et je m’en réjouis - pour vous, et pour lui - on parle si mal de sexe, d’ordinaire, dans ce pays, vous ne trouvez pas ?). Je vous connais peu, mais je sais que c’est faux. J’imagine qu’entre la pute et l’écrivaine, pendant deux ans, les rapports n’ont pas été simples. Il reste quelques traces de ces débats intérieurs dans le livre, elles sont parfois maladroites, on vous les pardonnera volontiers. Car de bout en bout, La Maison m’a semblé honnête - et je l’écris ici dans son sens le plus noble.
    Honnête, et neuf. Car la littérature a depuis longtemps figé l’image de la prostituée - double image : celle de la fille paumée victime d’infâmes trafiquants, et celle de la pute au grand coeur qui a tout compris de la vie.
    C’est peu de dire que vous passez au large de ces deux clichés, pour montrer une facette que l’on voit si rarement : celle de la pute qui choisit son métier, celle qui doute, celle qui règne - et puis, la vie d’un bordel, non pas au temps de Maupassant mais au XXIe siècle. En parlant de votre expérience, vous parlez aussi des hommes en général et des clients en particulier, des Albanais qui tiennent cette maison concurrentes, et des autres prostituées de la Maison. C’est qu’on ne parle jamais de celle qui joue à Candy Crush en attendant le client qui ne vient pas ; de celle qui accepte un dernier client malgré la fatigue, pour le plaisir de battre un record ; ou de celle qui se démaquille avant de sortir et croise dans la rue un de ses réguliers.

    Parmi les pages que j’ai préférées, je crois, il y a celles qui se situent à la frontière entre les deux mondes : celui de la Maison et celui de la rue - ce moment où le client tombé amoureux de Gita la découvre avec un ami, un vrai, et comprend qu’ils vont coucher ensemble et qu’elle en aura envie (c’est page 115 et c’est dommage, si près de la 111).

    … Et donc, je le redis : cette Maison a peut-être parfois les cloisons qui branlent, mais pour ma part, je n’avais jamais lu ça. En cette période où les débats s’hystérisent (si on peut encore utiliser ce mot), il comporte une vraie sagesse - une sagesse qui n’a pas peur des mots crus, et qui parle du sexe comme on devrait parler de tout, sans rien cacher sous des draps, des gloussements, ou des mots un peu trop beaux. Et je vous dis merci, en vous souhaitant que cette Maison de papier ne manque pas de visiteurs.
    A la vôtre.

     

    (au fait, le savez-vous ? j’ai toujours votre Septentrion)

  • Pourquoi les hommes fuient ?

    (bonne question)

    larher, pourquoi les hommes fuient, tiens, oui, pourquoiCher Erwan,

    Je dois te l’avouer, tu m’as fait un peu peur - et je parle bien de ton tout dernier livre, hein (sorry).

    Parce qu’une scène d’ouverture où un écrivain vieillissant cherche à séduire une jeune femme en l’invitant dans un restaurant chic, disons-le : je me suis cru dans un de ces romans qu’on publie encore à Saint-Germain-des-Prés pour faire plaisir à des auteurs qui ont depuis longtemps perdu leur inspiration.
    Ah oui, vraiment, j’ai eu peur. Pendant au moins… deux pages. Puis la jeune fille en question a dégainé son portable, et son ironie, et direct le livre a décollé. Et il n’a atterri, reposé sur ma table, qu’une fois atteint le point final.

    Entre temps, j’avais eu l’occasion d’avoir peur une seconde fois, parce que, va savoir, les histoires de jeune femme qui cherchent leur père ne me passionnent pas - si j’avais un psy je lui en causerait peut-être, mais je n’en ai pas et j’avais ton livre entre les mains, alors j’ai continué, confiant. J’avais raison. Parce que j’ai retrouvé le sens de la narration de L’abandon du mâle en milieu hostile. Parce que, depuis Marguerite n’aime pas ses fesses, je te trouve vraiment bon dans la multiplication des points de vue. Parce que tu connais la musique et que ça s’entend, et que ce livre était comme un voyage dans un pays que je n’ai connu que de loin. Parce qu’on y trouve moins de ces mots compliqués dont tu te délectes tant et qui me font parfois l’effet d’un stylo qui fuit. Et parce que, depuis ton tout premier roman, je suis admiratif de cette façon de glisser un peu de fantastique dans le roman, juste en passant, pour créer le mystère et dire cent choses en quelques phrases.

    Bref : je sens que je t’ai fait un peu peur, quand je t’ai écrit que j’avais été heureux de trouver en Pourquoi les hommes fuient était une sorte de synthèse de tes romans précédents - une sorte de Larher classique, offrant mille points de fuite.

    J’aurais dû te dire que ce livre était comme un best-of.

    Ça n’aurait pas été faux.

    Bravo, hombre !

    Erwan Larher, Pourquoi les hommes fuient, éd. Quidam
    (lien avec extrait, bravo à l'éditeur)

  • Michaël Fœssel - Récidive 1938

    Michaël Foessel - Récidive 1938Magistral.
    Michaël Fœssel replonge dans l’année 1938 en lisant la presse de l’époque (Paris-Soir, Le Populaire, Je suis partout…), pour suivre pas à pas la chute de Léon Blum et la chute du Front populaire, les accords de Munich, les décrets-lois du gouvernement Daladier pour « remettre la France au travail »…
    Jamais il n’établit de parallèle avec 2018 - il n’en a pas besoin, ils sautent aux yeux d’eux-mêmes : le durcissement des lois sur les étrangers et le droit d’asile, la rigueur économique, le contournement du Parlement pour légiférer par décret au nom de l’efficacité… Tout cela, Fœssel ne l’invente pas : c’est dans les journaux de l’époque. Tout comme les camps de rétention pour les réfugiés, et les débats passionnés sur les « fausses nouvelles ».

    Le dispositif est parfait, les 170 pages d’une limpidité absolue. La prochaine fois que tu entendras un intello inutile faire des phrases sur les heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire, fonce donc lire Fœssel. C’est tout aussi sombre, mais c’est drôlement éclairant.

  • Sigolène, Bruce et les autres

    Sigolène Vinson + Bruce Springsteen = <3L’étang de Berre : la Méditerranée côté usines, des bidons de chlore dans la forêt, les touristes en filigrane, et des villes, et un chenal, et des habitants. On découvre Jessica et son fils, deux vieux pêcheurs, deux frères inséparables, un docteur, des amis, des fantômes, la vie qui va et qui, un jour, bascule.

    Il faut du talent, pour écrire les milieux populaires sans jamais juger ses personnages, loin de la fausse empathie compassionnelle qui dégouline souvent des romans français. Du talent, et de la sensibilité, et de la sagesse.

    Sigolène Vinson a les trois, et bien plus que ça.

    Elle cite George Harrison dans ses remerciements, mais si j'osais une comparaison, j'irais chez Springsteen. Le Bruce de The River, celui qui vous campe une vie entière en trois couplets. Maritima est plus long que ça, il installe durablement l'ambiance et promène son lecteur dans tous les lieux de ce petit monde, mais sur le traitement des personnages, sur la finesse des sentiments, il y a quelque chose, oui. Sigolène Vinson vous serre le cœur en deux phrases et vous fait sourire en une seule ligne.

    Plongez donc.

     Sigolène Vinson, Maritima, ed. de l'Observatoire, 298 p.