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Second Flore

  • Décarcérer

    L’envie de lire est revenue !
    Et après
    le confinement, allez savoir, parmi tous les livres qui m'attendaient, j'ai eu envie de lire sur la prison :

    Lhuissier, Décarcérer, Rue de l'Echiquier- Un essai : "Décarcérer", de Sylvain Lhuissier - 80 pages et pas une ligne de trop : c’est nerveux, c’est sourcé, c’est éclairant en diable. 59 % de récidive, l’échec est criant. Et cette question lancinante : en construisant des prisons, lutte-t-on vraiment contre la délinquance ou fabrique-t-on de nouveaux délinquants ?
    (c'est aux éditions Rue de l'Echiquier, dont la collection "Les Incisives" est peut-être ce qu'on fait de mieux en matière de pamphlet - du contenu féroce mais jamais gratuit, un papier aussi solide que l'argumentation, et un prix raisonnable (10 euros). bravo)

    laissez-nous la nuit, clavière, grasset- Un roman : "Laissez-nous la nuit", de Pauline Clavière, basé sur le témoignage d’un chef d’entreprise qui se retrouve en taule du jour au lendemain, broyé par la machine. Les caïds et les autres, les trafics en tous genre, la dope et les psychotropes, les surveillants complices, ripoux et martyrs, les parloirs, la trouille, la débrouille : tout y est, 600 pages qui s’étalent un peu mais étonnamment fluides, édifiantes au final.

    … Et après lecture, une même conclusion : dans 95 % des cas, la prison ne sert à rien - au contraire. Et il serait bien temps d’arrêter de mettre le problème sous le tapis, parce que le tapis commence à peser sacrément lourd.

     

  • Incident sur notre petit bout de galaxie

    Ah, ce presque-enthousiasme au tout début du Confinement - c’était frustrant en diable mais on allait pouvoir lire tous ces livres qui qui suppliaient depuis si longtemps qu’on s’occupe d’eux dans la bibliothèque.

    … et puis non, je crois que nous avons tous vécu ça, ou presque : l’envie comme atrophiée, les yeux engourdis, l’esprit au ralenti. Picorer, oui. Se plonger, non. Vous aussi ?

    Je crois bien avoir mis 3 semaines entières à lire un polar de Jean-François Parot - certes, c’est écrit avec la grâce d’un hippopotame, mais l’auteur n’était sans doute pas seul en cause.
    (pour des raisons tout à fait professionnelles que je pourrai dévoiler d’ici quelques mois, j’avais envie de polar historique - je me suis consolé avec les Enquêtes rhénanes de Jacques Fortier (salut Vlou))
    J’ai fini par retrouver un peu de fluidité dans la lecture avec les beaux jours et les Années d’Annie Ernaux, et l’intelligence implacable des Garçons de l’été de Rebecca Lighieri.

    incident galaxie.jpgEt puis, au sortir du Confinement, j’ai retrouvé un livre qui m’attendait depuis mars comme un sourire en coin d’outre-Covid.
    Incident au fond de la galaxie, d’Etgar Keret, est un recueil de nouvelles - un des plus fourmillants que j’aie lu depuis longtemps.
    Des nouvelles d’ambiance et des nouvelles à chute, tantôt réalistes, tantôt absurdes (souvent les deux à la fois), toujours symboliques. Mention spéciale aux aventures d’un amoureux timide qui en pleine pénurie aimerait acheter un petit gramme d’herbe pour une fille à qui il n’ose pas demander de sortir, et qui se transforme en un After Hours de Scorcese en plein Jérusalem. Et la palme à ces riches californiennes qui partent en quête de mendiants à qui donner toujours plus - deux romans complets en moins de 15 pages, je dis bravo.
    (quant à cet échange de sms qui se développe en feuilleton entre les nouvelles, je pense que je piquerai l’idée s’il me vient un jour d’écrire un recueil)

    Vive les nouvelles quand elles se déploie en bouquet pour parler du monde : le voilà, l’incident dont j’avais besoin.
    Maintenant, je peux relire des romans, je crois.

    (à suivre...)

  • Traduit de l’anglais par…

    (yours truly)

    holiday, tm logan, hugo thrillerLongtemps, je me suis levé de bonne heure en me disant qu’un jour, je deviendrais traducteur.

    Certes, il aurait fallu le faire savoir au monde, mais je n’osais pas lui dire, j’avais peut-être peur qu’il me rie au nez.
    Et puis, chemin faisant, j’ai traduit quelques petits textes dans cette novlangue managériale qui n’est pas exactement de l’anglais (ni du français), j’ai vu le grand Charles Recoursé au travail quand il se battait avec David Foster Wallace… Alors j’ai commencé à lire autrement les romans traduits de l’anglais - j’ai commencé à grogner chaque fois que je devinais l’anglais sous le français, je ne pouvais m’empêcher de penser « et moi, j’aurais écrit quoi ? », j’ai même imaginé un jour d’écrire un roman dans cette langue singulière qu’est le français-traduit-de-l’anglais.
    J’ai fini par comprendre que le traducteur doit surtout se faire oublier. C’est peut-être ça que j’aimais. Peut-être pour ça aussi que pendant des années je suis resté un traducteur clandestin - des bouts de roman par-ci par-là comme un ghost-rewriter, histoire de faire mes armes et de confirmer que oui, j’aimais ça.

    Je savais qu’un jour je traduirais un roman - le problème, c’est qu’aucun éditeur n’était au courant. Jusqu’à ce qu’un jour, au détour d’un déjeuner, je finisse par en parler à une fée - Adeline Escoffier, attachée de presse et maintenant beaucoup plus chez cet ogre d’Editis. C’est elle qui m’a mis en contact avec Bertrand Pirel - éditeur et aventurier chez Hugo.
    Bertrand m’a appelé un jour d’été 2017, il avait une façon de parler des livres qui donnait envie de dire Oui tout de suite, et ça tombait bien : il avait sur le feu un projet si urgent qu’il nécessitait plusieurs traducteurs en parallèle, ça parlait de foot, est-ce j’en prendrais un bout ? Je n’ai pas hésité.
    Cette petite aventure m’a permis d’admirer Bertrand Pirel au travail (confidence : il y a qqs années de cela, je me suis fixé pour règle de ne plus travailler qu'avec des gens sympathiques ET compétents; ils ne sont pas si nombreux; Bertrand, lui, coche ces deux cases à un très haut niveau) ; elle m’a donné envie d’en faire plus… Et puis le livre n’est jamais sorti, ni la VF ni la VO, bloquée par son auteur de l’autre côté de la Manche. Un jour, qui sait.
    A ce stade, je commençais à penser que je resterais à jamais le traducteur maudit, celui qui travaille dans l’ombre et dont les œuvres ne voient jamais la lumière.

    Et puis, la lumière est revenue. L’été dernier, en pleines vacances, Bertrand m’a proposé de traduire un thriller. Holiday, c’était le titre. TM Logan, l’auteur. Le pitch tenait en quelques phrases :

    4 amies d’enfance vont passer une semaine de vacances en France, avec hommes et enfants.
    Kate, la narratrice, comprend que son mari la trompe, avec l’une des 3 amies.
    Mais laquelle ? A elle de le découvrir.

    J’ai fait semblant de réfléchir, et j’ai dit oui.
    C’est ainsi que j’ai passé mon hiver d’avant-confinement au bord d’une piscine en plein Languedoc en compagnie de Kate, Izzy, Jen et Rowan. J’y ai trouvé le plaisir que j’attendais, la joie depuis longtemps oubliée de travailler des heures d’affilée sans pause - allez, encore une page. Le défi d’une phrase qui résiste, d’un mot intraduisible ; le confort d’un paragraphe qui tombe tout seul, fluide comme une brasse coulée. J’ai pesté parfois contre TM Logan mais il savait que je ne lui en voulais pas vraiment, un peu comme dans un vieux couple, après tout c’est avec lui que je passais presque tout mon temps - avec le soutien au PC Sécurité de Sophie Le Flour, éditrice empathique et enthousiaste.
    Après quelques semaines, j’avais l’impression de le voir écrire, je me mettais à lui parler en traduisant : Là, mon gars, t’exagères, ou Bien joué, mec.

    Nous avons passé deux mois plutôt tranquilles, TM et moi : Holiday commence comme un roman d’ambiance à plusieurs voix - j’ai adoré traduire ses chapitres où les enfants s’emparent de la narration. Et puis, après la page 300, tout s’accélère brutalement. La trad elle aussi a pris un coup de boost - il m’arrivait parfois de me lever de mon siège en pleine phrase, comme quand j’écris pour moi et qu’il me semble que le clavier brûle sous mes doigts. J’étais dedans - je m’étais bien gardé de lire le roman avant, je voulais aborder le mystère dans les mêmes conditions que le lecteur… Mais foin de spoiler - je vous mets au défi de trouver le coupable avant la fin.

    Holiday, de T.M. Logan, sort aujourd’hui chez Hugo Thriller, et quelque chose me dit qu’un vieux fantasme pourrait prendre vie cet été.
    J’ai toujours rêvé de voir un jour la couverture d’un de mes livres entre des mains inconnues dans le métro, ou dans un parc. C’est arrivé une fois mais c’était un ami, ça ne compte pas.
    Mais avec ce roman-là, ça pourrait bien arriver.
    En tout cas, je n’ai pas peur de le dire : Holiday est le roman qui devrait se trouver sur toutes les chaises de piscine cet été. Parce que je crois que nous avons tous besoin de bonnes vraies vacances.

    Prenez du care, et ayez du fun !

     

  • En attendant le #metoo de l'édition...

    ... un peu de nuance.

    mary gaitskill, faites-moi plaisir, l'olivier, moiaussiOh que ça fait du bien !
    Quinn, quinqua viré de sa maison d’édition à New-York pour "conduite inappropriée" (dans l’édition? ça alors, ce n'est pas ici que ça arriverait), et qui ne comprend pas ce qu’on.
    Et Margot, sa meilleure amie, partagée entre sa compréhension pour les jeunes accusatrices et sa loyauté envers Quinn - si attachant, si entier, si vivant, même si c’est vrai que...

    108 pages et autant de nuances de la zone grise, deux personnages sur un fil dans un monde qui bascule et que Quinn s'obstine à ne pas voir changer. 108 pages qui ne jugent pas mais qui creusent, et qui se lisent d’une traite en louant à chaque page la finesse de Mary Gaitskill.
    Comme quoi, pas besoin d’écrire 500 pages, ni même 111, pour faire un grand roman américain.

  • Le répondeur (où l'on se pose quelques questions)

    luc blanvillain, le répondeur, quidam, comédieLe livre était sur la table et me regardait depuis plusieurs semaines.
    Des amis grands lecteurs m’avaient promis humour et finesse ; le résumé laissait en effet imaginer une comédie pleine d’esprit : l’histoire d’un "romancier célèbre et discret", qui pour fuir les sollicitations et réussir enfin à écrire tranquillement "son texte le plus ambitieux et le plus intime", engage un imitateur précaire pour répondre à sa place au téléphone.

    Il y a quelques années, je m’en serais léché les babines par avance. Mais cette fois, j’ai bloqué. Est-moi ? Est-ce l’époque ? Chaque fois que je regardais le livre, la même question me revenait :

    Y a-t-il quelque chose dont le monde ait moins besoin que d’un roman sur un écrivain célèbre ?

    Je voyais déjà les inévitables réflexions sur l’écriture et la place de l’écrivain (pitié), et ce petit milieu du livre qui s’acharne à croire que le monde tourne autour de lui alors que c’est exactement l’inverse.

    Et puis, comme le monde a encore moins besoin de procès d’intention que de mises en abîme, je l’ai ouvert, ce roman.
    L’humour, je l’ai vu dès la première page. La finesse n’était pas loin. Le sérieux, dans les marges, avec un sourire en coin. Et surtout, Le Répondeur n’est pas un livre sur l’écriture. Le grand-romancier est là, bien sûr, mais comme une caricature de comédie. Le vrai personnage, c’est Baptiste, l’imitateur. Qui ne doit pas seulement imiter, mais aussi improviser. Que répondre à ces inconnus qui, tous, tombent dans le panneau ? Au père de l’écrivain, par exemple, qui est justement le sujet douloureux du livre en cours. Ou à sa fille, artiste frivole et tellement séduisante. Ou encore à ce petit con de journaliste qui tente de séduire la fille pour approcher le père en exclusivité.

    Le Répondeur n’est pas un livre sur l’écriture : c’est une vraie comédie bourgeoise - et des plus réussies. Certes, on pourra se demander si le monde a encore besoin de comédies bourgeoises. Et pourquoi pas ? (Sou)rire ne peut pas lui faire du mal - surtout quand l’auteur glisse en passant quelques réflexions assez malines sur notre rapport aux autres. Quand l’esprit de sérieux menace de nous étouffer, prendre l’air est salutaire.
    Et avec Luc Blanvillain, il est frais juste ce qu’il faut.

    Le Répondeur, Luc Blanvillain, éd. Quidam

     

  • Saisons en friche

    (qui a dit que ce blog était en friche ?)

    sonia ristic, saisons en fricheDu précédent roman de Sonia Ristic, j’avais écrit qu’il composait une fresque en seulement 200 pages. Je vous jure, Madame la juge, que je ne savais pas que l’autrice avait en tête une véritable fresque, des années 80 aux années 2020 ! C’est pourtant ce qui semble s’annoncer, et tel Michel Houellebecq - qui, lui, semble s’être arrêté aux années 2000, je dis youpi.

    Saisons en friche n’est pas la suite des Fleurs dans le vent. C’est l’esprit qui reste, et le cœur, et le chœur de personnages, venus d’un peu partout pour faire vivre Paris dans ses marges, dans ses rêves, dans ses bars.

    Une bonne dizaine de protagonistes se croisent dans le roman, mais le vrai héros de l’histoire, c’est le squat. Une friche occupée par un collectif d’artistes, qui s’organise tant bien que mal et qui tente de résister à l’implosion et aux promoteurs.

    « Untel a oublié de sortir les poubelles, une autre a laissé un bordel innommable dans la salle blanche, Truc s’est servi dans le stock de boissons du bar sans le recharger (…) Il y a des drames et des pleurnicheries. L’utopie n’est pas tout à fait au point non plus, mais malgré tout c’est la joie qui domine. »

    Saisons en friche, c’est l’histoire d’un lieu et de ses habitants éphémères, qu’on suit au squat comme à la ville, au tournant de 2010, et comme dans le précédent roman de Sonia Ristic, ça déborde de vie sans déborder de mots. C’est un portrait de groupe - le nôtre, un peu, le Paris d’avant les attentats mais où la scène était prête, déjà, un Paris bien plus vrai que celui des beaux quartiers.

    J’ai compris que le squat du roman s’inspirait d’un lieu réel : le Théâtre de verre, du côté de La Chapelle.
    Je me souviens de ce bal populaire qu’ils organisaient, le dimanche, et où ai passé quelques-uns des plus belles fins de week-end qu’il m’ait été donné de vivre dans cette ville : un esprit bon enfant, un mélange comme on en trouve peu, la fête tranquille, simple et joyeuse.
    Je viens de voir que le lieu existe encore. Avec d’autres gens, sans doute, mais toujours un festival, et un bal populaire.

    Lisez le livre, et allez voir.
    Ou dans l’autre sens.
    Mais faites les deux, vous verrez, l’hiver passera mieux

    Sonia Ristic, Saisons en friche, ed. Intervalles

  • Le pays des pas perdus (G. Kapllani)

    Kapllani - Pas perdus.jpgEn pleine lecture des pages 111 de la Rentrée, quelques grandes tendances se dessinent, et parmi elles : l’omniprésence de la famille, le retour (timide) du politique et le thème toujours croissant des migrations.
    Gazment Kapllani n’a pas attendu 2019 pour mêler ces thèmes, et bien plus encore. Depuis son ‘Petit journal des frontières’, j’ai lu tous ses romans. Ils composent une sorte de variation, à la fois simple et brillante, sur le thème du départ, de l’accueil, du retour, de l’art de chercher sa place et de s’en faire une quelque part…

    ‘Le Pays des pas perdus’ oppose deux frères dans une ville d’Albanie : celui qui est parti (aux Etats-Unis), celui qui est resté. Le père vient de mourir (autre grande tendance 2019), et celui qui naguère a fui le pays revient quelques semaines. Les têtes ont changé ; la ville, elle, si peu, toujours secouée de vieilles histoires - des histoires qui bien sûr vont rattraper les deux frères dans le final.

    ‘Le Pays des pas perdus’ mêle l’histoire des deux frères et celle de leur ville, Ters. Avec eux, avec elle, c’est toute l’histoire moderne des Balkans qui se dessine - la fin de l’Empire Ottoman, les guerres, le régime communiste, la révolution de 1990…
    En lisant, je me suis pris à penser que si on imaginait un sequel au fabuleux 'Pont sur la Drina', d’Ivo Andric, ce pourrait bien être ce roman-là.
    M. Kapllani, décidément, bravo. Et vivement le suivant.

    Gazmend Kapllani, Le pays des pas perdus - éd. Intervalles
    (trad. Françoise Bienfait)

     

  • La Maison, Emma Becker

    Emma Becker - La Maison.jpgChère Emma Becker,

    Un jour, me rappeliez-vous dans votre dédicace, je fus votre premier. Le premier journaliste à vous interviewer : c’était à la sortie de Mr, et c’était pour Standard - paix à l’âme de ce magazine qui n’en manquait pas.
    Je doute que cela vous ait beaucoup ému, je suis sûr que vous saviez déjà qu’il y aurait d’autres livres, et d’autres interviews. Et puis, nous n’étions pas totalement inconnus : nous nous étions déjà croisés dans les pages, puis le boudoir burlesque d’une revue gentiment licencieuse nommée Stupre.

    Je me souviens encore de ce que vous disiez à la toute fin de notre entretien :
    Je veux un jour ouvrir un bordel à Berlin. Un bordel à l’ancienne, comme chez Maupassant. Un endroit classe où les hommes viendraient bien habillés et où les filles aimeraient vraiment baiser. Je sais, c’est une utopie… Mais je vous préviens : si je n’ouvre pas ce bordel, je deviens sexologue.

    Vous aviez 20 ans, et je l’avoue, je n’y avais vu qu’une réponse joliment bravache. J’avais tort.
    Nous nous sommes revus, de loin en loin (savez-vous qu’il m’arrive encore parfois de manger l’aligot là où…? mais pardons, je m’égare), puis vous êtes effectivement partie à Berlin. Vous avez publié votre deuxième roman, Alice, dont je crois savoir qu’il ne fut pas épargné par la critique. Tel est le lot, je le crains, des jeunes autrices lancées très tôt dans l’arène médiatique - ces "nouvelles Françoise Sagan" à qui tous les Beigbeder du monde ne font jamais de bien. C’était injuste, car le livre comportait des pages magnifiques. Mais c’est ainsi.

    L’ironie veut que j’aie lu le roman à Berlin, à l’époque, sans me douter de vos activités à deux quartiers de là.
    J’avais appris - me l’aviez-vous dit vous-même ? - que vous travailliez dans un bordel. Mais allez savoir, naïveté confondante ou pruderie atavique, je ne pensais pas que vous y officiiez comme prostituée. Cela, je ne l’ai compris qu’en ouvrant la porte de La Maison.

    Mon doigt se pose sur la sonnette ; à l’intérieur, étouffée, une trille désuète, un chahut de petites filles qui s’interrompt brusquement et reprend à mi-voix. J’entends déjà les pas de la Hausdame mais, dans le bref instant qu’il lui faudra pour se faufiler entre les filles, je remplis mes poumons de l’air qui stagne sur le palier, cet art qui est déjà un philtre (…) Dans dix ans, lorsque l’open space aura changé vingt fois de locataires, qu’on aura fait et refait les peintures, il y aura toujours sur ce palier cette odeur que personne ne pourra expliquer - sinon les Berlinois qui se souviendront des queues sorties dans la pénombre des chambres et des chattes lavées à grande eau, à grand bruit, dans les bidets depuis longtemps détruits.
    (La Maison, Emma Becker, Flammarion, p. 63)

    Ainsi donc, vous avez franchi le pas. On me dit qu’ici ou là, on vous reproche de l’avoir fait "pour l’expérience littéraire" (car je vois qu’il fait partie de ceux dont on parle, et je m’en réjouis - pour vous, et pour lui - on parle si mal de sexe, d’ordinaire, dans ce pays, vous ne trouvez pas ?). Je vous connais peu, mais je sais que c’est faux. J’imagine qu’entre la pute et l’écrivaine, pendant deux ans, les rapports n’ont pas été simples. Il reste quelques traces de ces débats intérieurs dans le livre, elles sont parfois maladroites, on vous les pardonnera volontiers. Car de bout en bout, La Maison m’a semblé honnête - et je l’écris ici dans son sens le plus noble.
    Honnête, et neuf. Car la littérature a depuis longtemps figé l’image de la prostituée - double image : celle de la fille paumée victime d’infâmes trafiquants, et celle de la pute au grand coeur qui a tout compris de la vie.
    C’est peu de dire que vous passez au large de ces deux clichés, pour montrer une facette que l’on voit si rarement : celle de la pute qui choisit son métier, celle qui doute, celle qui règne - et puis, la vie d’un bordel, non pas au temps de Maupassant mais au XXIe siècle. En parlant de votre expérience, vous parlez aussi des hommes en général et des clients en particulier, des Albanais qui tiennent cette maison concurrentes, et des autres prostituées de la Maison. C’est qu’on ne parle jamais de celle qui joue à Candy Crush en attendant le client qui ne vient pas ; de celle qui accepte un dernier client malgré la fatigue, pour le plaisir de battre un record ; ou de celle qui se démaquille avant de sortir et croise dans la rue un de ses réguliers.

    Parmi les pages que j’ai préférées, je crois, il y a celles qui se situent à la frontière entre les deux mondes : celui de la Maison et celui de la rue - ce moment où le client tombé amoureux de Gita la découvre avec un ami, un vrai, et comprend qu’ils vont coucher ensemble et qu’elle en aura envie (c’est page 115 et c’est dommage, si près de la 111).

    … Et donc, je le redis : cette Maison a peut-être parfois les cloisons qui branlent, mais pour ma part, je n’avais jamais lu ça. En cette période où les débats s’hystérisent (si on peut encore utiliser ce mot), il comporte une vraie sagesse - une sagesse qui n’a pas peur des mots crus, et qui parle du sexe comme on devrait parler de tout, sans rien cacher sous des draps, des gloussements, ou des mots un peu trop beaux. Et je vous dis merci, en vous souhaitant que cette Maison de papier ne manque pas de visiteurs.
    A la vôtre.

     

    (au fait, le savez-vous ? j’ai toujours votre Septentrion)

  • Pourquoi les hommes fuient ?

    (bonne question)

    larher, pourquoi les hommes fuient, tiens, oui, pourquoiCher Erwan,

    Je dois te l’avouer, tu m’as fait un peu peur - et je parle bien de ton tout dernier livre, hein (sorry).

    Parce qu’une scène d’ouverture où un écrivain vieillissant cherche à séduire une jeune femme en l’invitant dans un restaurant chic, disons-le : je me suis cru dans un de ces romans qu’on publie encore à Saint-Germain-des-Prés pour faire plaisir à des auteurs qui ont depuis longtemps perdu leur inspiration.
    Ah oui, vraiment, j’ai eu peur. Pendant au moins… deux pages. Puis la jeune fille en question a dégainé son portable, et son ironie, et direct le livre a décollé. Et il n’a atterri, reposé sur ma table, qu’une fois atteint le point final.

    Entre temps, j’avais eu l’occasion d’avoir peur une seconde fois, parce que, va savoir, les histoires de jeune femme qui cherchent leur père ne me passionnent pas - si j’avais un psy je lui en causerait peut-être, mais je n’en ai pas et j’avais ton livre entre les mains, alors j’ai continué, confiant. J’avais raison. Parce que j’ai retrouvé le sens de la narration de L’abandon du mâle en milieu hostile. Parce que, depuis Marguerite n’aime pas ses fesses, je te trouve vraiment bon dans la multiplication des points de vue. Parce que tu connais la musique et que ça s’entend, et que ce livre était comme un voyage dans un pays que je n’ai connu que de loin. Parce qu’on y trouve moins de ces mots compliqués dont tu te délectes tant et qui me font parfois l’effet d’un stylo qui fuit. Et parce que, depuis ton tout premier roman, je suis admiratif de cette façon de glisser un peu de fantastique dans le roman, juste en passant, pour créer le mystère et dire cent choses en quelques phrases.

    Bref : je sens que je t’ai fait un peu peur, quand je t’ai écrit que j’avais été heureux de trouver en Pourquoi les hommes fuient était une sorte de synthèse de tes romans précédents - une sorte de Larher classique, offrant mille points de fuite.

    J’aurais dû te dire que ce livre était comme un best-of.

    Ça n’aurait pas été faux.

    Bravo, hombre !

    Erwan Larher, Pourquoi les hommes fuient, éd. Quidam
    (lien avec extrait, bravo à l'éditeur)