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Second Flore

  • Un bon roman sur le foot (ça existe?)

    Cette histoire-là commence au Salon du livre, en mars 2016. Sur le stand Lattès, je discute avec un duo de jeunes femmes pleines d'envie, d'aplomb et d'avenir. Elles viennent de reprendre les Editions du Masque et me racontent leurs sorties à venir. L'une d'elles me parle d'un excellent polar sur le foot et pavlov! je l'arrête.
    Je n'ai encore jamais lu de bon roman sur le football
    (Allez savoir pourquoi, quand il s'agit de foot, on est si vite péremptoire)
    ... Les rares français sont nuls, et les anglais sont mal traduits, je poursuis en pensant au traducteur de John King qui s'y connaît autant en foot que moi en musique sérielle*.
    L'éditrice qui n'a pas froid aux yeux saisit la balle au bond :
    Je reçois les épreuves la semaine prochaine !

    philip kerr, mercato d'hiver, masqueEt c'est ainsi que je me suis retrouvé avec les 450 pages de ce Mercato d'hiver sur mon écran d'ordinateur.
    Je m'étais engagé à ne relire que les passages purement footballistiques, mais le livre ne parle que de football. Je m'étais engagé à lui rendre rapidement, mais je n'avais aucune envie de hâter ma lecture. Car disons-le :
    Le Mercato d'hiver, de Philip Kerr est un bon roman sur le foot.
    Un polar comme on aime, où le sel n'est pas dans l'intrigue mais dans le décor, les personnages, l'analyse d'un milieu social avec ses codes, ses mythes et ses figures emblématiques.

    Le Mercato d'hiver, donc, c'est d'abord une plongée dans le monde de la Premier League, où Scott Manson, entraîneur de London City, se retrouve à enquêter en secret sur l'assassinat du manager portugais du club (parfait portrait de José Mourinho) tout en gérant les excentricités du propriétaire ukrainien du club (salut à toi, Roman Abramovitch). Magouilles de transferts, agents et autres intermédiaires, états d'âme des joueurs et des femmes de joueurs, composition d'équipe, banc de touche et loges VIP : tout y est, dans un mélange parfait de personnages de fiction et de noms bien réels.
    (Tout y est, jusqu'à la romance gentiment éculée avec [no spoiler, kid], mais on ne va pas chipoter, il faut croire qu'en tout auteur de polar sommeille un auteur Harlequin refoulé, et ce n'est qu'anecdotique ; les scènes où Manson fait la nique à la police sont assez savoureuses pour compenser)

    En refermant le livre, je me suis rendu compte qu'on ne pourrait sans doute pas écrire un livre comme celui-là en France. Pourquoi ? Parce que les éditeurs comme les traducteurs n'ont pas de culture foot, qu'on me demanderait sans doute de tout expliquer pour le lecteur non-footeux – parce que tu comprends, le foot c'est segmentant... Mais je m'égare, pardon.

    En refermant le livre, je me suis surtout rendu compte que le nom de l'auteur ne m'était pas étranger. Philip Kerr, l'homme dont une demi-douzaine de personnes en moins d'un an m'ont vanté la Trilogie berlinoise.

    C'est bon, les amis, je me rends : quand j'aurai fini les livres en cours et le nouveau John King, je file à Berlin.
    En attendant, allez les Bleus.

     

    * Je viens de relire ce post, là, sur la traduction de J. King ('Football Factory') et du sport en général. Je suis retombé sur ce PS que j'avais oublié. Je n'en change pas un mot. A bon entendeur éditeur, salut ^

  • J'ai 24 ans et j'écris mieux que toi

    merindol, fausse route, dilettante, hummC'est l'histoire d'un jeune gars qui écrit un livre et puis s'en va. On est en 1950, Pierre Mérindol a 24 ans, il a une guerre derrière lui et une vie de bohème, entre brocante et journalisme, sa "Fausse route" paraît chez Minuit et l'auteur disparaît dans la nature lyonnaise.

    C'est l'histoire d'un jeune gars passionné, vers 2010 (Philibert Humm, chapeau), qui entend un jour parler de Mérindol et se met en tête de retrouver le bonhomme, et le livre. Il retrouve le premier juste avant qu'il ne meure. Ce n'est que plus tard qu'il déniche un exemplaire du livre, chez un bouquiniste. Il lit, il est transporté, il décide de le présenter à un éditeur qui n'a pas peur de l'aventure. Le Dilettante, c'est parfait.
    L'éditeur est conquis à son tour. Avec le jeune entremetteur ils retapent le texte, et le publient. Février 2016.

    Et puis c'est l'histoire du grand François Perrin, qui, en mai 2016, me raconte ces deux histoires et qui me dit : Lis ça, c'est pour toi.

    Et hop. La semaine suivante, je l'ai acheté – tu vois, on en est déjà à quinze lignes de billet et je n'ai pas encore commencé à le lire ; tu imagines un peu le chemin que doit faire un roman avant d'arriver entre les mains d'un lecteur. Autant dire que si on commence à y penser, on n'écrit plus une ligne.

    Et le livre, donc. L'histoire de ce chauffeur routier qui conduit son camion sur les routes nationales de l'après-guerre, où Valence-Lyon était encore une aventure, qui embarque avec lui le taiseux Edouard ("avec sa tête de joueur de saxo sans contrat et sa dégaine d'acteur de cinéma"), et bientôt Françoise pour une intrigue à la Jules et Jim, entre la route, un petit bar rue Mouffetard et l'arrivée à Paris d'un jeune zigue mal dégrossi.

    Au point où j'en suis, je me contenterais bien de te dire comme François – lis-le donc et on en reparle.
    Mais si d'aventure tu hésites un peu, je me permets d'insister.

    Lis-le, donc, disais-je, tu verras ce que c'est qu'une écriture brute mais profonde, sobre mais incarnée.

    On finira par avoir de ennuis avec cette garce, disait Edouard chaque fois qu'il se trouvait seul avec moi. Je n'ai pas envie d'être foutu dehors et de recommencer à traîner la cloche, je n'ai jamais été aussi libre que depuis que je suis inscrit à la sécurité sociale, ajoutait-il en rigolant, et dans le fond c'était vrai, on était les esclaves de l'heure, de la consommation de gas-oil, du chargement à livrer, mais on avait tout de même l'impression d'être dans le coup, de ne pas se dégonfler (...)

    Ça a l'air simple, mais qui sait encore écrire comme ça aujourd'hui ? Un récit où la route et les pierres sont vivants comme des personnages, une écriture qui sent, à la ville comme à la campagne, comme le camion qui sent le sexe chaud, le gas-oil et les tomates nouvelles, ou cette neige sale qui traîne le long des murs comme une mousse de bière au fond d'un demi oublié.

    Plusieurs fois en lisant, entre deux pages cornées, je me suis surpris à me rappeler que l'auteur avait 24 ans, en me disant qu'il y avait chez lui une sagesse terrienne qui a presque disparu avec les autoroutes. Un temps où on connaissait les choses, où on cherchait une grange pour y baiser, où on sonnait chez un inconnu au milieu de la nuit pour réparer le delco du camion. Un temps où il y avait une fête foraine Porte de Clignancourt et un marché aux puces à Mouffetard – ce coin de banlieue ou de province au cœur de Paris qui finira bien par devenir, autour des quatre arbres et de la pissotière confidentielle de la place, un autre Montmartre. Bingo.

    Plusieurs fois aussi j'ai eu une pensée pour nos jeunes auteurs 2016 qui mettent tant d'application à écrire jeune (qui sait, dans cinquante ans ils paraîtront peut-être d'une folle sagesse) ou à chausser des adjectifs hugoliens, des envolées à-la-Céline et des tournures balzaciennes comme on met des talonnettes pour paraître plus grand.
    … Mais je n'ai pas tout lu : si tu
    connais un auteur de 24 ans, ou même de 34, qui soit à la hauteur de Mérindol, dis-le moi, je suis preneur. Un auteur qui décrirait la vie comme elle va sans écrire plus haut que son cul sujet, un livre qui à chaque page, au-delà de l'histoire, te dirait quelque chose comme : "ok, les temps changent et les gens aussi, mais au fond, tout au fond, c'est fait comme ça, un homme", un livre de 126 pages qui, écrit par un autre, en aurait fait le double.

    Merci d'avance. Et en attendant, lis-donc Mérindol.
    Salut.

    Pierre Mérindol, Fausse route, Le Dilettante, 126 p.

  • L'Attraction du Genre

    gaitet,rebs,l'aimant,intervallesIl y a un plaisir assez singulier à s'attaquer à un genre.
    Le plaisir de se laisser porter par des codes, de jouer avec eux pour mieux jouer avec le lecteur, l'assurance d'un cadre éprouvé dans lequel on va pouvoir s'amuser en toute liberté, en retombant toujours sur ses pattes.

    C'est ce qu'a fait Richard Gaitet avec L'Aimant.
    Son modèle assumé : le roman d'aventures, façon Jules Verne. Et parce que l'aventure ne souffre pas la demi-mesure, il y va à fond. La couverture, cartonnée et dorée, donne le ton. Les illustrations intérieures (signées Riff Reb's) continuent le travail en beauté – bravo à l'auteur et à l'éditeur, Intervalles, d'avoir réuni tout ça, pour 19 euros seulement. L'édition, on vous le dit, c'est une aventure.

    Et le texte, alors ? Bien sûr, le texte.
    L'Aimant, c'est l'histoire d'un jeune freluquet qui quitte sa Liège natale pour embarquer à Anvers sur un cargo à la mission mystérieuse. Direction Buenos Aires, via les Açores... Mais le monde extérieur rattrape le cargo : une crise monétaire fait rage dans le monde, où toutes les pièces disparaissent inexplicablement. Tous ces éléments finiront bien sûr par se rejoindre, mais on prendra son temps – parce que ce qui compte, dans le roman comme dans le voyage, c'est le chemin, non la destination.

    Dans L'Aimant, tu trouveras des amis, des vrais, des traîtres, des illustrations en noir et blanc et des personnages haut en couleur, des bagarres homériques, une beuverie épique, une femme sublime aux tatouages étranges, la barbe de Neptune, un passage secret au milieu de l'océan, un karaoké mortel et des pièces de dix francs...
    Tu sursauteras, dans les 100 premières pages, à l'apparition d'un téléphone portable ou de tout autre rappel de la modernité, tant tu te croirais chez Jules Verne.
    Tu trouveras aussi, au milieu de l'épopée, une bibliothèque mal rangée et quelques notes d'écriture, des playlists au goût sûr, et au milieu de tout ça, le vrai roman d'apprentissage d'un marin débutant au milieu des vieux loups de mer. Bref : monte à bord, et laisse-toi porter, moussaillon !

    … A propos de livres, tiens, je voudrais rendre hommage ici à deux livres auquel L'Aimant m'a fait penser.

    Le premier : Le retour des Tigres de Malaisie, de Paco Ignacio Taibo II (Métailié). Taibo s'est amusé à reprendre les héros d'une série Z de sa jeunesse (Sandokan et Yanez – tout un programme) pour leur imaginer une aventure moderne, à combattre de méchants impérialistes dans l'Asie de la fin du XIXe siècle.
    Il y a du cousinage entre les deux livres – et pas seulement dans la joie manifeste à écrire des scènes de bagarre ou à inventer un rebondissement hénaurme. Le vrai grand point commun, c'est le respect absolu du genre. Parce qu'un genre, ça ne se détourne pas (laissons ça aux écrivains qui veulent faire les malins), ça se respecte.
    Et sur ce point, je le redis : Richard Gaitet, respect!

    L'autre livre, c'est Achab [séquelles], de Pierre Senges (Verticales). Je n'ai pas parlé ici, l'an dernier, du lauréat du dernier Prix de la page 111, et je m'en veux, parce que j'ai rarement corné autant de pages dans un roman. Les traits communs avec L'Aimant ? La mer, l'aventure, la fantaisie savante, l'inscription dans les pas d'un autre écrivain... Et la liberté de digression que permet le genre.

    L'Aimant, illustration, Riff Reb's… Mais au final L'Aimant n'est ni du Verne, ni du Senges, ni du Taibo : c'est du Gaitet pur jus.
    Ceux qui connaissent sa Nova Book Box connaissent ses talents de lecteur et pourront l'imaginer en live, dans les passages les plus enlevés (qui ne manquent pas). Si tu ne connais pas, fonce découvrir, c'est ce soir (du lundi au jeudi) à 21h30.
    Et vive l'écriture à l'oreille, qu'on se le dise sur tous les tons  !

     

    … Sur ce, je rends l'antenne, on me dit que je suis long et que les lecteurs sont partis.
    (Non, tu es là ? Bravo. Je te souhaite un printemps de lectures, et un été d'aventures – tu viens avec moi, à Athènes, en voiture?)

  • La femme en continu

    Ligne 8, vendredi, 10h10.

    Elle a les joues rebondies, de longs cheveux noirs, le maquillage indiscret et de grosses cuisses qu’elle étale au milieu de la banquette au fond d'un wagon bien rempli.
    Un smartphone dans la main droite, deux écouteurs dans les oreilles, et la main gauche qui tient le haut parleur.
    Elle ne parle pas très fort, juste assez pour exaspérer ses deux voisines, tassées sur le bord de leur siège.

    Et mais tu le croiras pas, Machine elle a dit que…
    Non mais c’est pas possible, tu vois, c’est pas pos-sible...
    ... Attends Samia mais je vais le répéter combien de fois ? Machin il a dit à Machine que c'était fini, et elle…
    etc.
    ('Samia', elle, n'en placera pas une)

    Des histoires en boucle pour meubler le vide, des détails en épingle et l’invasion de l’espace : après la femme Barbara Gould, la femme BFM-TV.

  • Historien 2, Journaliste 1 (après prolongations)

    lauren malka,bien joué,julie joly,you rockIl y a des livres qu'on a achetés un jour en se disant : "Tiens, je pourrais bien avoir envie de lire ça bientôt" et qui, depuis, prennent la poussière sur une étagère de la bibliothèque.
    Et il y a ceux qui vous tombent dessus, pile au moment où vous en avez envie. Ou besoin.

    Il y a deux semaines (scoop), je venais tout juste de rouvrir le fichier du roman-en-cours. M'y attendait une héroïne en devenir : tout ce que je savais d'elle, à ce stade, c'est qu'elle était coincée dans l'openspace d'une rédaction web, avec des rêves naïfs de vrai journalisme dans la tête.

    Je connais un peu le sujet, on m'avait raconté quelques anecdotes et j'avais lu pas mal d'articles, mais à se nourrir seulement de presse il manque toujours un peu de profondeur.
    … Lorsque soudain,
    je suis tombé sur ce petit livre rouge, de Lauren Malka :
    Les journalistes se slashent pour mourir (La presse face au défi du numérique) 

    - Lis-moi ce livre tout de suite ! a dit Rachel (mon héroïne s'appelle Rachel)
    J'ai hésité : avec
    un titre pareil, j'ai eu très peur d'un brûlot vite écrit, façon éditorial étiré en longueur.
    Elle a insisté.
    Elle a eu raison.

    Car le livre est tout le contraire de ce que le titre pourrait laisser croire.
    L
    auren Malka n'a pas d'opinion à nous asséner, elle se pose des questions. Internet a-t-il tout changé au journalisme ? Et sinon, quoi ?

    Pour chercher les réponses, elle a imaginé un dispositif joliment efficace. Elle se pose non pas en auteure mais en narratrice, affublée d'un complice ("le Naïf") qui pose sans fausse candeur les questions qui fâchent.
    De colloque en salle de café
    (Elisabeth Lévy et Finkielkraut, en personnages secondaires, sont plus vrais que nature), de lectures en soirées arrosées, elle se promène dans le monde avec sa question centrale, rencontre ceux qui peuvent y répondre et invite volontiers les protagonistes chez elle pour prolonger le débat.

    Rapidement, deux personnages principaux se dégagent.
    D'un côté, un jeune journaliste, ses rêves en bandoulière (salut Rachel), qui s'alarme de ce que la profession est en train de devenir, minée par la course au clic et la soumission à Google.
    De l'autre, un historien
    érudit et facétieux, qui s'ingénie à tout relativiser en rappelant quelques vérités oubliées et en déconstruisant les mythes à peau dure.
    Et le livre se construit ainsi, chacun des deux faisant de son mieux pour convaincre l'autre.
    Le jeune homme, persuadé de vivre une rupture fondamentale, raconte le plus factuellement du monde les cuisines des rédactions web, où les consultants remplacent les rédacteurs en chef.
    L'historien
    , lui, se contente de jouer en contre, convoquant Renaudot, Girardin, Balzac, La Bruyère ou Baudelaire pour montrer que non, Google n'a pas tout changé – et que de tout temps on a crié à la mort et à la honte du journalisme.

    Rachel s'est régalée.
    Moi aussi, j'avoue.
    J'aurais peut-être aimé que le jeune journaliste soit plus pugnace, en plus des faits qu'il raconte. Mais que l'historien ait le beau rôle, voilà tout ce que j'aime. Et celui-là remet joliment les choses à leur place (sa démolition de Finkie au début du livre est délicieuse), et en perspective.
    V
    ivement qu'on le retrouve dans d'autres essais.

    Car ce petit livre, apprends-je, est le premier d'une collection "Nouvelles mythologies", chez Robert Laffont, qui se propose (pour 10 euros seulement - ça compte, le prix d'un livre) "d'interroger la norme, la représentation, les poncifs".
    Bonne idée.

    Bonus

    Il faudra un autre livre, un jour, pour examiner, au-delà des Melty, Purepeople et autres couillonnades attrape-clic, le foisonnement actuel d'un journalisme qui a envie d'aller chercher plus loin que le bout de notre nez, du datajournalisme aux sites d'analyse, ou de reportage, qui tournent le dos au modèle publicitaire - donc de l'addiction au clic, cette drogue bas-de-gamme.

    A ce sujet, une dernière réflexion : en 2003, alors que le journalisme me tentait encore un peu, j'ai lu ce livre d'un jeune homme qui sortait du CFJ. Il racontait comment, derrière les beaux discours et les CV ronflants, on lui avait surtout appris à faire des micro-trottoirs, écrire des lancements de sujets bidons et couper des dépêches en 800 signes. Le livre s'appelait Les petits soldats du journalisme, il était signé François Ruffin (oui, le gars de Fakir, et de Merci patron), et il était bon.

    L'année dernière, par curiosité, je suis allé aux Portes ouvertes du CFJ. J'y ai vu tout le contraire : des jeunes gens qu'on encourageait à explorer des pistes nouvelles, et qui semblaient s'emparer de cette liberté. Evidemment, parmi eux, certains finiront par nourrir les tuyaux de BFM et de Buzzfeed. Et alors ? Il ne tient qu'à nous de nous intéresser surtout aux autres : je veux bien croire, maintenant, qu'ils sont plus nombreux.

    … Que le jeune journaliste de Lauren Malka se rassure, donc. Merci à lui de nous avoir éclairés sur la salle des machines des dealers de clics. Mais qu'il tente donc autre chose. Un jour peut-être, il pourra dire à l'historien qu'entre deux faux scandales et trois lolcats, on vit une époque pas si pourrie.

    A ce moment-là, qui sait, il aura peut-être rencontré Rachel.

    Sur ce je file écrire – la prochaine fois, on parlera de pirates, non mais !

  • Te quiero

    jp zooey, margot nguyen beraud, te quiero, asphalteBonnie but la moitié de son verre en deux gorgées, puis dit :
    « J'ai envie de faire l'amour avec un petit cœur doux et tiède.
    - Ah bon, répondit Clyde.
    - Le malaxer d'abord, puis l'avoir en moi pendant qu'il bat toujours. »
    Clyde songea qu'elle essayait de la provoquer ; il prit un air supérieur, fit mine de n'en avoir rien à faire et se gratta la barbe.
    « Mais là, il me faut un moment de silence », dit Bonnie.

    (J.P. Zooey, Te quiero, ed. Asphalte - p. 18)

    C'était l'année dernière, dans un avion pour Madrid.
    Quelques mois plus tôt, j'avais commencé à apprendre l'espagnol dans un manuel (leçon 29 : l'imparfait du subjonctif), et l'heure était venue de confronter mon castillan au monde réel.
    A ma gauche, côté hublot, il y avait une jeune femme. Discrète, svelte, jeans et chemise à carreaux, une coiffure à la Jeanne d'Arc qui commençait à s'émanciper, elle avait le regard vif et un piercing au nez adorable. Elle était plongée dans un roman - mieux, encore : elle était plongée dans un roman et elle riait.

    Le livre était en espagnol, son titre me faisait face et disait te quiero
    La jeune femme au rire malicieux, elle, était française. Traductrice, elle allait régulièrement en Espagne pour chercher les romans qu'elle pourrait avoir envie de traduire, et rêver de châteaux qu'elle pourrait y construire ou d'un deux-pièces à Lavapies.
    - Et pourquoi pas celui-là ? j'ai demandé. Ils ne sont pas si nombreux, les livres qui font rire.
    Elle a dit qu'en effet, pourquoi pas, et au-dessus des Pyrénées nous sommes tombés d'accord : si elle le traduisait, elle laisserait le titre originel.

    Quelques jours plus tard, nous partions tous les deux à l'assaut des moulins à vent dans la Mancha.
    Mon espagnol a progressé, un peu, mais pas au point de lire en VO.
    Et voilà qu'un an après, Te quiero paraît en français. Avec son titre originel.

    L'histoire ? Ah oui, bien sûr.
    C'est celle de Bonnie et de Clyde, à Buenos Aires. "Lui se consacre entièrement à l'écriture, elle étudie le stylisme sans conviction ; chacun vit avec son chat.", dit la 4e de couverture.
    Clyde, c'est le gentil paumé, celui qui a plus peur d'exister que de mourir, et qui mange dans la main de Bonnie, l'irrésistible pulsionnelle – celle qui un instant exige la tendresse de Clyde, et la seconde d'après propose qu'ils aillent ensemble aller braquer un zoo.

    Le roman est court (120 pages) et comme les chansons d'amour, il joue suffisamment de l'ellipse pour qu'on s'y projette. On a tous en nous un côté Clyde, on connaît tous une Bonnie, réelle ou non, qu'on a tour à tour envie de prendre dans ses bras ou d'emmener au bout du monde comme une traductrice de l'espagnol.
    L'écriture, elle, à la fois monocorde et colorée, reflète à la perfection (JP Zooey est un pseudo, je parierais que l'auteur a moult romans derrière lui) les flous d'une relation naissante, entre maladresse et poésie, obsessions et troubles de l'attention. Le monde glisse sur les deux personnages à moins que ce ne soit l'inverse, et bizarrement le livre, lui, ne glisse pas. Une semaine plus tard il en reste plus que des traces : sa charge hardie contre les écrivains postmodernes, les sarcasmes de Bonnie contre les auteurs-de-statuts-facebook, et ce style entêtant...

    Sur ce je vous laisse, j'ai très envie de faire l'amour à un petit cœur doux et tiède.

    A bientôt

     J.P. Zooey, 'Te quiero', éd. Asphalte – traduit de l'espagnol par Margot Nguyen Béraud.

     

  • Marguerite ne s'occupe pas que de ses fesses

    larher, marguerite, fesses, quidam« Vous vous souvenez de ma réélection avec 85 % des voix ?
    - Contre le candidat d'extrême-droite, oui.
    - Vous vous souvenez de ce que j'ai fait ensuite ?
    - Non ?
    - Voilà.
    - Voilà quoi ?
    - Vous ne vous souvenez pas de ce que j'ai fait ensuite parce que je n'ai rien fait. »

    (Erwan Larher, Marguerite n'aime pas ses fesses, Quidam éd., p. 112(!))

    C'est l'histoire d'un vieux président qui perd un peu la boule mais garde son aura, dans un contexte de mystérieux attentats politiques.
    C'est l'histoire de Marguerite, qui peine à écrire les Mémoires de l'Ex avec ses souvenirs à trous. De Marguerite la frigide qui, pour une fois, ne s'occupe pas que de ses fesses (qu'elle n'aime pas) et se découvre d'étranges pulsions...

    Il y a de la politique, du sexe, et un peu des deux mélangés. J'allais vous dire qu'on retrouve là les thèmes de prédilection de Larher, je m'apprêtais à développer... et puis j'ai retrouvé ce que j'écrivais, dans Standard, de son premier roman (Qu'avez-vous fait de moi?), en 2010 :

    ... Sur un rythme parfait, sans excès de vitesse ni temps mort, Erwan Larher réussit à plonger son personnage et le lecteur dans un engrenage parfaitement maîtrisé, toujours à la limite entre réalité et fantasme, jusqu’au dénouement final, vraiment réussi. Ce n’est pas si fréquent.

    Bam! Je ne saurais mieux dire. Quatre romans et quelques événements plus tard, tout ça reste vrai.
    Et même un peu plus.
    Avec ce foisonnement de protagonistes qu'il maîtrise parfaitement depuis Entre toutes les femmes.
    Avec ce mélange, toujours, de je et de nous (salut à toi, trentenaire engagé(e) sur les réseaux sociaux).
    Avec ce style toujours inventif, où la recherche de la truculence à tout prix (qui pouvait parfois plomber la narration) laisse de plus en plus de place aux voix des protagonistes. Jamais Larher ne s'était aussi bien effacé derrière ses personnages – lisez-moi donc cette tirade homérique d'un flic tendance FN, vous m'en donnerez des nouvelles.

    Bref, Marguerite n'aime pas ses fesses mais ce n'est pas grave, on est comme Larher, on préfère regarder devant.

     

  • Lost in traduction

    traduction, tifs, recoursé, godefroyJe voulais ajouter un mot à ce post sur Les Tifs, à propos de la traduction.

    Je n'en ferai pas des tonnes parce que Charles Recoursé, le traducteur, est un ami – je laisserai les louanges à d'autres lecteurs plus objectifs. Ce que je voulais saluer, ici, c'est l'avant-propos demandé par l'éditeur – une sorte de courte préface où le traducteur évoque le livre en VO, son enthousiasme pour le texte, ses défis de traduction et les choix qu'il a opérés – trois pages qui suffisent à instaurer avec le texte un rapport particulier.
    L'exercice est trop rare, je trouve.

    … Mais tous les traducteurs n'ont peut-être pas quelque chose à dire sur les romans qu'ils traduisent.
    Plus je m'intéresse au sujet, plus je constate qu'il existe deux types de traducteurs – disons plutôt, deux types de traductions, deux métiers bien distincts qu'il serait dommage de confondre.

    D'un côté, ceux/celles qui s'attaquent à des textes délicats (dans tous les sens du terme) et s'efforcent d'en restituer la langue, le rythme, la poésie, l'atmosphère... En vérité c'est un double métier, à la fois lecteur et auteur, qui demande de l'empathie, du temps, de l'énergie, de l'amour. Et il en faut, de l'amour, pour ne compter ni ses heures, ni les signes, ni les canettes de Red Bull quand on traduit 700 pages truffées de références, de sens cachés et de chapitres épiques (Le Roi Pâle, David Foster Wallace), ou un petit roman de 100 pages où chaque phrase compose une ambiance (La douleur porte un costume de plumes, Max Porter).
    De l'amour, c'est ce qu'on trouvera dans les récits d'André Markovicz quand il retraduit Dostoievski, ou quand on écoute Philip Aronson raconter la traduction des
    Frères Sisters, de Patrick deWitt... et je ne parle là que de quelques exemples que je connais – il faudrait aussi saluer tous les traducteurs qui ont su parfaitement s'effacer devant le texte original pour que je ne retienne que le nom de l'auteur.

    ... De l'autre côté, encore plus nombreux, les traducteurs alimentaires qui traduisent au kilomètre des textes écrits avec autant de talent que 50 Shades et/ou autant d'amour qu'un business case de marketing. Et je ne jette pas la pierre !
    D'abord parce que j'en ai traduit, moi, des pages de marketing. Ensuite parce qu'il faut bien avoir en tête que traducteur reste, dans la plupart des cas, un métier sous-payé.
    Il y a deux ans, j'avais fait un test pour traduire des thrillers psychologiques (frisson!) chez un éditeur qui ne manque pas de capitaux. Le test avait été concluant, l'éditrice m'a contacté, ele m'a fait ses compliments... puis m'a proposé un salaire qui, si j'avais voulu faire le boulot correctement, aurait été inférieur au Smic horaire. J'ai refusé. Mais je comprends mieux pourquoi on trouve autant de traductions plus ou moins bâclées et truffés d'anglicismes, si littérales qu'on a parfois de lire la VO en surimpression. Des textes aux phrases gonflées, parce que les traducteurs sont payés au nombre de signes français, et qui finissent par composer une langue à part.

    En revoyant la traduction de deux textes made in USA, récemment, je me disais que :
    1. personne n'écrirait comme ça en français aujourd'hui (salut à toi, passé simple dans les dialogues ! salut à vous, participes présents !)...
    mais 2. à force de lire polars, romances et thrillers américains, je soupçonne que les lecteurs (et certains auteurs?) finissent par prendre l'habitude de cette nouvelle langue : le français-traduit-de-l'anglais...
    Un jour peut-être, je m'amuserai à écrire un chapitre dans cette langue-là. Je suis sûr que ça influerait à la fois sur la langue, mais aussi sur la façon de raconter les histoires.

    Bref ! Tout ça pour dire que j'espère très sincèrement que les traduction littéraires sont (beaucoup) mieux payées que les traductions alimentaires.
    Malheureusement, je doute que ce soit le cas.

    Je ne peux donc que renouveler mon admiration à tous les traducteurs qui m'ont fait aimer des auteurs du monde entier, et dont je n'ai jamais retenu le nom.
    Un jour, j'espère, j'aurai plaisir à marcher (en toute modestie) dans leurs pas.

    En attendant, je me ferai peut-être les dents sur un roman alimentaire. Que ceci soit ma lettre de candidature !

     

    Illustration : Félix Godefroy pour "Les Tifs" (éd. Le Tripode)

  • Les Tifs, Charles S. Wright

     Où l'on décide qu'on continuera à bloguer quand ça vaudra vraiment le coup.
    Et où l'on s'abstiendra (non sans fierté) de tout jeu de mots sur le titre de ce livre.
    Hop.

    Les Tifs, Charles Wright, Tripode, Recoursé, Scot-Heron"J'étais aux abois. Tous les trois mois, mon ventre pas plus épais que du papier à cigarette se remettait à grouiller. Pendant ces jours de jeûne, j'étais d'une humeur de dogue. J'avais du mal à garder le sourire ; tout le monde semblait foncer en première classe vers les horizons de la Grande Société, et moi, je restais sur la touche (…)"
    Charles Stevenson Wright, Les Tifs, p. 1 (trad. Charles Recoursé)

    Tous les éditeurs te le diront : publier un livre, c'est une aventure. C'est vrai. Mais il y a l'équipée du 'coup éditorial' (tiens, si on misait sur ça?), et l'aventure un peu folle dans laquelle on se lance par amour.
    Et quand on aime, on ne compte pas. Ou alors, différemment.
    Parce que s'ils comptaient, les éditions du Tripode (entre autres aventures encore plus folles) n'auraient sans doute pas publié Charles Stevenson Wright. Encore moins en ajoutant au texte des illustrations contemporaines (de Félix Godefroy, franchement réussies).
    Mettons-nous à leur place : pourquoi donc publier un texte écrit dans les années 60 par un métis new-yorkais à peu près inconnu, sorte d'autofiction avant la lettre sur fond de luttes raciales ?
    La réponse est dans le livre : parce que c'est bon ; parce qu'on n'avait pas encore jamais vraiment lu de texte comme ça. Autant de raisons qui ne garantissent pas le succès - Les Tifs, d'ailleurs, n'en eurent aucun à leur sortie, en 1966 - mais qui, parfois, font des miracles. Bref.

    Le livre en deux mots ? Lester, le narrateur, découvre un produit miracle pour lisser ses cheveux crépus. Avec Les Tifs, tout semble possible : sortir de sa condition de Noir, s'inventer des origines, choper la fille de ses rêves couleur caramel ("une fille extra à la peau fauve, qui jouait avec ses gants blancs et détournait ses yeux injectés de jaune et de rouge comme des œufs au bacon"), des comptes en banque et des chaussures classe - tout, quoi.

    les tifs tripode wright recoursé godefroySûr de son nouveau pouvoir, Lester sort de son taudis de Harlem et se mesure au monde extérieur. On y croise des travestis et des prostituées plus ou moins flamboyantes, de l'herbe (pas celle de Central Park) et du mauvais vin, un chauffeur de taxi effrayé à l'idée d'avoir deux nègres sur sa banquette arrière, une gloire déchue du cinéma et mille autres silhouettes croquées en une page. On y passe une audition pour faire un disque après s'être pointé au flan au siège de la maison de disques, on y gagne une bataille épique contre des rats chez une voisine, on y fuit les poulets pour finir par trouver un boulot qui...

    Mais je ne t'en dis pas plus, je te laisse découvrir, et tu verras, au bout des 200 pages, tu pourras dire que toi aussi, un jour tu as été Noir à New-York dans les années 60, et que désormais tu as dans ta bibliothèque un livre qui compte.

    Bonus pour ceux qui suivent

    Il y a deux ans, toujours grâce au Tripode, j'avais découvert Le Messager, le premier roman de Wright.
    Il y avait là quelque chose de neuf – une façon éthérée de parler des bas-fonds, peut-être, et le rythme du récit, entêtant comme un vieux blues.

    Les Tifs reste dans le blues, mais côté balade, se mêlant à d'autres styles à mesure que Lester parcourt les rues de Manhattan. En l'écoutant, j'avais en tête le Blinded by the light du jeune Bruce S. (Mama always told me not to look into the sight of the sun / Oh but Mama that's where the fun is) – et plus encore The revolution will not be televised de Gil Scott-Heron, pour la radicalité du texte et la douceur du beat. Le titre date de 1970, quatre ans après Les Tifs mais en lisant, tu comprendras, Wright était clairement en avance.

    De rien.