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Second Flore

  • L'enterrement des Etats-Unis d'Amérique

    ohio, markley, recoursé, albin michelIl y a quelques années, avisant les tables d’une librairie parisienne, une amie québécoise (Annie Rioux, bisou) m’avait demandé : « Mais qu’est-ce que vous avez donc, vous autres Français, avec la littérature américaine ? »
    Bonne question.
    Je lui ai raconté l’étonnante dialectique de répulsion/fascination pour les Etats-Unis, ce tropisme atavique de nos critiques pour l’Amérique-qui-doute-d’elle-même, notre habitude confortable du français-traduit-de-l’américain, cette langue à part qui nous guérit de la passion française pour le style (et l'un des derniers refuges du passé simple que délaissent les auteurs français), et cette crédulité un peu snob qui voudrait qu’un roman made-in-USA, un peu comme les machines-outils allemandes, soit forcément de meilleure qualité que ce qu’on pourrait faire chez nous.
    Ce qui n’est pas toujours faux, loin de là.

    Mais on en revient tout de même un peu, du Great American Novel, non ?
    500 pages contractuelles, certes on a ici de grands traducteurs qui savent rendre ça digeste, mais quand même, les chapitres de 20 pages minimum et le détour obligé par les ancêtres immigrants ou l’aieul hobo sur les routes des années 30, on commence un peu à en souper. Pour ma part en tout cas, je n’y arrive plus, à moins de me limiter à un ou deux par an - après tout le monde est vaste, et la chair n’est pas assez triste pour qu’on ait envie de lire tous les livres.

    … Et donc, pour commencer l’année, ce ‘Ohio’ dont j’entends des merveilles depuis septembre. Je ne vais pas en faire une critique, tout a été dit ou presque. Je précise simplement qu’il n’y a pas d’aieul hobo, seulement des va-et-vient constants et assez savamment orchestrés entre le début des années 2000 et les années 2010 (attention à l’overdose de flashbacks, quand même) (quand ce n’est pas un flashback d’overdose). Et oui c’est réussi, réaliste, cru et charnu à la fois, l’écriture avance sûre d’elle sans en faire trop tandis que les protagonistes sont saouls ou défoncés (ou les deux). A ce niveau, ce n’est plus l’Amérique qui doute d’elle-même, c’est un prélude à l’enterrement des Etats-Unis, un pays entier accro aux opiacés et qui ne croit plus en grand chose d’autre qu’en la prochaine ordonnance d’Oxycontin.
    « Le mythe a dévoré son enfant », dit un personnage à propos de l’ex star de foot US du lycée. ‘Ohio’, c’est le mythe américain qui se bouffe lui-même dans la petite ville de New Canaan.

    Un jour sans doute, on datera de 2020 l’année où l’Amérique a abandonné son leadership, l’année aussi où au-delà des doutes elle s’est crashée elle-même. Il n’est guère question de politique dans ‘Ohio’ mais j’y pensais assez fort en voyant hier les images du Capitole. La fascination et la répulsion - et en même temps l’envie d’aller regarder ailleurs quand même.

    Allez, on pourrait essayer de faire de 2021 celle du grand roman français - en attendant de pouvoir de nouveau aller voir ailleurs si par hasard on n’y serait pas.

    Bonne année !

    Stephen Markley, Ohio (Albin Michel), brillamment traduit-de-l’américain par Charles Recoursé

     

  • Et si nous offrions à notre Président un score soviétique ?

    En janvier 2015, pour arrêter de m’énerver en ligne contre quelques « anti-Charlie », je m’étais amusé à me glisser pour 48 heures dans la peau d’un d’entre eux.

    J’ai commencé par aller me balader sur des sites d’amateurs de quenelles (Manuel Valls venait de faire fermer le théâtre de la Main d'Or). Elles n'ont pas tardé à me mener vers des vidéos d’Alain S. et/ou des sites de la galaxie Sputnik et cie. Puis je suis retourné à la lecture des médias mainstream, avec en tête ce postulat : « si j’étais un anti-Charlie, aurais-je l’impression d’être un courageux dissident dans un pays totalitaire, façon URSS ? »
    … Je dois dire que ça marchait assez bien.

    Ensuite il y a eu le Bataclan et les postures guerrières, puis les lois travail et les premières « nasses » policières… Le parallèle fonctionnait de mieux en mieux.
    Puis est arrivée la Macronie, et avec elle le passage à une autre échelle. Cette fois il y avait un « grand leader », la culture de la censure ne se cachait plus (pas seulement au gouvernement), et avec le « moi ou le chaos » comme seule stratégie politique et un simulacre de jeu parlementaire, on commençait s’en rapprocher vraiment. Attention : je ne dis pas que nous vivons dans un pays totalitaire (je mesure tout l’écart qui nous sépare de vraies dictatures) - je dis simplement qu’on en retrouve des mécanismes. Et de plus en plus.

    Cette image floue de 2015 est en train de devenir une réalité de plus en plus nette chaque jour : il y a décidément dans la Macronie quelque chose de l’URSS des années 70 et 80, quand le système était déjà bien grippé.
    Parce que l’URSS, ce n’est pas seulement le parti unique et le musellement des dissidences, ou la passion pour la surveillance. Ce n’est pas seulement des règles de gestion administrative qui conduisent inévitablement au pire (salut à toi, gestion de l’hôpital public). Ce n’est pas seulement la nomenklatura (salut à toi, ISF) ou l’inflation d’apparatchiks qu’on retrouve aussi bien dans les ministères que dans les grandes entreprises. L’URSS, c’est aussi une bonne dose d’absurde, avec l’étrange coexistence (‘en même temps’?) d’un cynisme froid (salut à toi, referendum) et d’amateurisme confondant.
    Sur ce plan, la gestion de la pandémie a fourni de beaux exemples - et je crains que ce ne soit que le début. Et depuis quelques semaines, on dirait qu’ils font exprès de fournir de l’eau à mon moulin soviétique. Jean-Michel Blanquer et son "Avenir Citoyen", Marlène Schiappa et ses "prodiges de la République"… C’est presque magique !

    Je ne sais quel nom on peut donner à ce système. Assurément, il faudrait un nom nouveau, et balayer des références à un passé d’il y a près d’un siècle. Quand on aura trouvé ce nom, on aura fait un pas important.
    En attendant, dans les prochaines semaines, faites l’expérience : imaginez-vous dans un régime façon URSS. Vous verrez, ça marche plus souvent qu’on ne pourrait le croire.

    … Et sur ce, Joyeux Noël.

  • La Rentrée vue par les pages 111 : statistiques absurdes et édifiantes sur la littérature française en 2020

    prix de la page 111, statistiques 2020Chaque année depuis 2015, le département Statistiques du Prix de la page 111 se livre à une analyse cliniquement statistique des pages 111 de la Rentrée littéraire francophone, en quête de grandes tendances et de détails piquants.
    Ce qu’on retiendra de 2020 ? Que jamais les pages 111 n’avaient autant parlé au (et du) présent, qu’on y est (beaucoup) moins malade qu’en 2019… et que la 2e Guerre Mondiale est (enfin) terminée. Voyons ça dans le détail.

    1. LA NARRATION EN 2020

    • Narrateurs : la 3e personne toujours devant

    Ce qui m’étonne le plus chaque année, quand je compile les stats des pages 111, ce n’est pas ce qui change : c’est ce qui ne change pas.
    Et donc, comme tous les ans, le "elle" et le "il" l’emportent de peu sur le "je" : 50 % contre 46 % ("tu" et le "nous" restent marginaux).
    A noter : pour la 1e fois cette année, j’ai compté cette année 54 protagonistes masculins pour 46 protagonistes féminins (quand la narration n’est pas omnisciente, bien sûr - ce qui n’arrive que dans 15 % des cas) ; à voir si ça évolue l’an prochain.
     

    • Temps de narration : présent à mi-temps

    C'est une tendance de fond : la narration au présent progresse inexorablement (51% contre 50% l’an dernier - en 2015, il n'était qu'à 43%).
    Le passé simple limite la casse avec 26 % contre 23 % en 2019. Mais en 2015, on le trouvait sur plus d’1/3 des pages. Lente érosion.

    A noter le recul du passé composé (enfin) tandis qu’imparfait et plus-que-parfait restent stables à 14 %.
     

    • Localisation : hic

    73 % des pages 111 de 2020 se passent (au moins en partie) en France. Vous me direz : pas surprenant. Eh bien, si !
    Depuis 2015, on comptait 40 % de pages dont l’action se situait au moins en partie à l’étranger. Une stat étrangement invariante, qui venait démentir de façon flagrante un vieux préjugé sur une littérature un peu trop gauloise. En 2019, on avait atteint un pic avec 42 %. Mais en cette dernière année d’avant-Covid, il faut croire que les auteurs français avaient déjà limité leurs voyages : seules 36 % des pages ont un décor étranger. On ne serait pas surpris que a tendance se poursuive l’an prochain. A suivre.
     

    • Epoque : … et nunc.

    C’est LE changement de 2020. Alors que bon an mal an, les pages 111 se situent toujours à 60 % dans le présent, cette année, boum : 73 %. On ne compte plus que 26 % de pages tournées vers le passé. Et ça, c'est historique.
    Là encore, le suspense est total pour 2021 : les écrivains auront-ils fui dans le passé ou s’attaqueront-ils aux questions d’aujourd’hui (voire de demain) ? RV dans un an.

    2. LES THEMES 2020

    On ne va pas se le cacher : à lire plus de 200 pages 111 à la suite, on sort toujours un peu déprimé. L’humour y est rare - mais il est là, tout de même, entre les lignes dans les meilleures pages, titillant le lecteur, échappant aux statistiques… Mais globalement, disons-le : ce n’est pas la joie - et ce n’est pas la faute au Covid, puisque tous ou presque avaient été écrits avant...
    En bref : on rit peu dans ces pages 111, et on pleure deux fois plus (5 rires en 2020, 9 larmes). On y baise encore moins que les autres années, on s’y embrasse à peine plus (7 baisers, dont 5 sur la joue). Et pour le reste, en vrac ou presque...
     

    • Scoop : la famille recule (enfin) !

    Le motif qui revient le plus souvent reste celui de la famille... mais jamais elle n’avait été aussi peu présente : on la retrouve dans 23% des pages 111 ; en 2019 (année record), c'était 45% ! Allez savoir, les auteur.es ont peut-être senti qu’on était allé un peu trop loin.
    Autre curiosité : jamais il n’y avait eu aussi peu d’enfants qu’en 2020, ni aussi peu d’école. Nous nous garderons de toute interprétation.
     

    • Les thèmes qui montent 

    En vedette en 2020 : le travail (13 %), l'amour (11 %), mais aussi la solitude et le mal-être (11%), et le terrorisme, quasi-absent l’an dernier et qu’on retrouve dans 4% des pages. Autres faits saillants : jamais on n’avait vu autant de personnages en plein changement de vie (7%)… et jamais on ne nous avait autant détaillé la façon dont ils étaient habillés (13 %). Sans qu’il y ait de lien entre les deux, notez.
     

    • Les thèmes qui montent mais trèèèès lentement :

    La littérature, reflet de son époque ? Il y a encore du boulot, et sacrément. Deux exemples :

    - Les auteur.es se mettent enfin au web et aux smartphones, mais ça reste timide (5%). Dans les romans de 2020, on trouve encore plus de télévisions que d’ordinateurs. Et on n’envoie de mail ou de sms que dans 2 pages sur plus de 200...

    - D’année en année, la nature est plus présente : en 2020, on la retrouve dans près d’une page sur 10… Mais comme l’an dernier, la transition écologique et les enjeux environnementaux sont totalement absents des pages 111. On trouve des véhicules à moteur dans 11 % des pages, pour seulement 2 % de transports en commun. Il y a encore du boulot.
     

    • Les thèmes qui ne bougent pas

    Comme toujours (mais vraiment, toujours), la littérature et/ou l’écriture reviennent dans 1 page sur 10...
    ... tout comme la guerre (10 %).
    MAIS ! Cette année, miracle : la 2e Guerre mondiale semble enfin terminée. Alors qu’invariablement depuis 2015, elle figurait dans 4 à 5% des pages, elle est quasiment absente en 2020. Certes, on trouve toujours une petite mention de nazis dans un coin, ou une comparaison à la Shoah, mais comme thème principal : 0. Basculement historique.
     

    • Les thèmes en baisse

    - Ironie de l’histoire : jamais les personnages des pages 111 n’avaient été en aussi bonne santé physique que cette année : on ne compte plus que 5 % de malades, contre plus de 10 % l’an dernier. La mort elle-même ne rôde que dans 10 % des pages, contre près de 15 % en 2019.

    - Depuis 3 ans, la question des migrations passionnait nos écrivains. On ne la retrouve plus que dans 3 % des pages. La religion aussi intéresse moins (2,5 %). Et le sport plus du tout (1,5 % contre 5 % en 2019). Mais le thème qui s’effondre le plus, c’est celui du voyage (1%). Dire que ces livres avaient été écrits avant le Covid !

    BREF !

    Je pourrais continuer longtemps encore, dire qu’on se drogue moins en 2020 (1,5%) mais qu’on boit plus (10 %). Qu’on trouve un peu moins d’animaux (7%) et autant d’argent (5%), qu’on y voit trois barbes, deux moustaches et une calvitie, quatre gilets jaunes, trois François et deux chevreuils…
    ... Mais les chiffres peuvent-ils vraiment témoigner d’une production littéraire ? De cette année, on peut aussi retenir qu’il y a eu des gens qui se transforment en animaux, un vol de pantoufles au Luxembourg, un incendie dans une boîte de nuit, des tailleurs d’épées sur une île déserte, un enfant enfermé dans la niche d’un chien, un piège à lapins dans une forêt, un gagnant du loto qui échappe à la police, un braquage, des schizophrènes inquiétants et des cartons de bites qu’on met en rayon, des fleurs qui changent de nom, de la douceur infinie, un céleri moisi et une voix de colorature.

    On peut dire qu’elles parlent de tout ces pages 111. Ou de rien, c’est selon. Si vous voulez mon avis tout à fait subjectif : c’est un peu des deux.

    A l’année prochaine.

  • Éloge du métèque : vive l'existentialisme

    abnousse shalmani, éloge du métèquePendant longtemps, très longtemps, je n’ai pas compris ce qu’on attendait des étudiants dans la 3e partie d’une dissertation. Thèse, antithèse, synthèse, je voyais bien, mais après avoir dit blanc puis noir, à quoi servait-il de conclure gris ? Et puis un jour, ce devait être en fin de Terminale, j’ai fini par entrevoir la lumière : merde au gris, il s’agissait d’introduire un concept nouveau qui faisait voler en éclats l’opposition basique entre noir et blanc. Un peu de couleur, au fond, et de quoi s’amuser en C un peu après l’académisme de A et B.
    J’y ai repensé cette semaine enlisant cet Eloge du métèque haut en couleurs, signé d’Abnousse Shalmani qui décidément, depuis son premier roman, a le don de me regonfler d’énergie au meilleur moment.

    Le métèque, ce n’est pas seulement l’étranger, c’est le déplacé - géographiquement souvent, socialement parfois. On connaît la chanson, entre les racines perdues et l’intégration impossible dans un nouveau pays, ou un nouveau milieu. Thèse : si l’étranger ne renonce pas à ses racines, il est suspect. S’il cherche à y renoncer, on l’y renvoie toujours à un moment ou à un autre. Abnousse Shalmani explore ce dilemme, mais pour mieux le faire voler en éclats. Car face à ceux qui voudraient assigner en permanence l’étranger à ses origines, elle oppose la liberté du métèque - celui qui, parce que pris entre deux mondes il ne saura jamais qui il est réellement, se libère de la tyrannie de l’identité et crée sa propre liberté. Le métèque ne se contente pas d’être, il agit, il emmerde conservateurs et réactionnaires parce qu’il n’a pas le choix. Il ne réclame pas des droits, il conquiert des espaces de liberté.
    Shalmani - Meteque - Masques.jpgEt ça fait un bien fou d’ouvrir les fenêtres en grand comme ça, en ces temps sombrement essentialistes où tout se fige, où la question bornée de l’identité tend à occuper toute la place abandonnée par le politique - à droite comme à gauche - et où le débat public se révèle souvent aussi fécond qu’une bataille de tranchées.

    Éloge du métèque vient rappeler avec flamboyance que personne ne se résume à ses origines, qu’on est d’abord ce que l’on fait - dans le monde et avec les autres, malgré eux parfois mais toujours vers quelque chose, même si le but est (presque toujours) impossible à atteindre.
    Bref : la métèquerie est un putain d’humanisme, et disons-le, on en a sacrément besoin.

     

  • ... et dire que le meilleur Montal est encore à venir

    (oui, n'hésitons pas à prendre position)

    montal, nuit du 5-7, séguierComment écrire un roman sur un événement historique sans tomber dans le docu-fiction à faux suspense ? Jean-Pierre Montal a trouvé la solution : en ne racontant pas l’événement - ou à peine !
    « La nuit du 5-7 », c’est celle 1-11 1970, où 146 personnes meurent dans l’incendie du club « Le 5-7 », où se jouait un concert de rock.
    Ne pas raconter l’événement mais en faire la focale de vrais personnages de fiction - la recette est parfaite. Comment M va-t-il échapper à l’événement ? V. avait-elle fugué pour l’y retrouver, ou pour fuir sa famille ? P. va-t-il comprendre ce qui s’est passé avec ses nouveaux amis politiques ? Toutes les années 60 y passent (sur un mode rarement évoqué où 68 est déjà là avant d’avoir eu lieu), et le début des années 70 avec ses ambiances de Melville et de Sautet.

    L’an dernier, Montal a sorti un recueil de nouvelles, ‘Nous autres’ - que je recommande à tous les amateurs du genre (et aux autres). Cette « Nuit du 5-7 » prend son rythme de l’écriture de nouvelles - et pourtant, elle ressemble furieusement aux précédents romans de l’auteur, avec ses thèmes favoris : la musique, la famille, la politique, l’engagement et le désengagement, la place qu’on tient dans un groupe, et dans le monde. Ce doit être ça, bâtir une œuvre.
    Une œuvre dont les livres couvrent désormais la France des années 60 jusqu’aux années 90. J’attends avec impatience le Montal des années 2000, il va faire mal.

    Jean-Pierre Montal, La nuit du 5-7, Séguier (2020)

  • Carnets de solidarité (à remplir soi-même)

    carnets de solidarité, julia montfort, payot« B.a.-ba » aura dix ans bientôt. Il s’en est passé des choses, depuis… Mais je n’oublie pas qu’en 2011 déjà, les journalistes répondaient à l’attachée de presse : « Oh, les sans-papiers, on en parle déjà beaucoup ». Et pas la peine de leur répondre que les personnages du livre en avaient, des papiers, l’amalgame était comme un réflexe.
    Puis est venue la vague de 2015. J’ai continué à donner des cours, à une toute petite échelle j’en ai rencontré quelques-uns, de ces nouveaux arrivants, plusieurs fois j’ai eu envie d’écrire sur le sujet, à chaque fois j’ai fini par me dire : A quoi bon ? Les témoignages existent déjà, les essais sont légion - mais par qui sont-ils lus, hormis par des gens déjà convaincus ? Ils ressemblent à des manifs du 1er mai : utiles pour resserrer les rangs, maintenir la flamme, mais pour changer les choses, il faut d’autres moyens.

    Et puis, il y a ce livre, là. Ces Carnets de solidarité, parfaite distance entre le récit personnel et le document d’enquête.
    Le récit personnel, d’abord : Julia Montfort a sauté le pas un jour et accueilli un jeune Tchadien - une aventure familiale, comme ça l’est souvent (cf le Prince à la petite tasse, d’Emilie de Turckheim).
    Puis elle est partie sillonner la France pour rencontrer d’autres gens qui aident, qui accueillent, qui soutiennent, qui organisent : des particuliers, des associatifs, des responsables politiques.

    Et ça fait du bien, de voir qu’il y a une autre France que celle de Gérald Collomb, de Gérard Darmanin ou de mon voisin du 3e. De rappeler aussi que la solidarité, même entravée, est toujours contagieuse - et qu’il suffirait au fond d’un brin de volonté politique pour mettre en branle de nouvelles énergies, de ce genre d’énergies positives qui font du bien à celui qui donne comme à celui qui reçoit…
    ... Bref ! Il n’est pas si facile en ce moment de trouver un livre dont le message soit à la fois positif et collectif. En voici un. Bravo Julia Montfort, et que vos carnets soient hautement contagieux.

    Julia Montfort, Carnets de solidarité, ed. Payot-Rivages, 2020

     

    > A lire aussi : Je voulais juste une chance de vivre, dirigé par Claude Roméo aux éditions de l’Atelier.
    Des témoignages de "mineurs isolés étrangers", comme on dit - où l’on voit que tout n’est pas noir, que rien n’est très rose mais que parfois la vie l’emporte sur le déni et les labyrinthes administratifs auxquels ils ne comprennent rien (j’ai tenté moi-même d’y comprendre quelque chose un jour pour aider un élève, bon courage). Des témoignages bruts, comme ceux qu’on aimerait parfois recueillir en croisant un regard dans la rue sans oser tendre la main. Un livre, ce n’est pas la vie, mais ça rapproche aussi.

  • Les nuits d'été

    Thomas Flahaut, Les nuits d'étéMehdi fait corps avec sa machine, il a l’habitude : tous les étés, il est en CDD à l’usine, dans la Suisse voisine.
    Thomas a du mal à tenir le rythme, c’est un nouveau. Il avait pris l’ascenseur social, s’était inscrit à la fac, il n’a pas tenu. C’est dur, de redescendre par l’escalier. C’est dur, de retrouver la maison familiale, le père taiseux à la retraite qui travaillait dans la même usine.
    Louise, la sœur de Thomas, a réussi à s’arracher à la maison, mais la thèse de socio qu’elle démarre la ramène à son point de départ. On ne se détache pas comme ça. Et elle aimerait faire corps avec Mehdi, qui lui, fait corps avec sa moto sur les routes du Jura.
    Et puis ça bouge en Suisse, les patrons de l’usine semblent avoir des projets…

    … Et on se dit que non, décidément, le roman ouvrier n’est pas mort, et qu’il peut prendre mille formes.
    Au premier chapitre, j’ai pensé à L’Etabli, ce chef d’œuvre de Robert Linhart. Puis aux Gars du coin, ce formidable épisode des Couilles sur la table. Dans Vincent Edin Magazine, où le redchef crie au coup de coeur, on convoque Nicolas Mathieu et Joseph Pontus…

    Je n’ai pas encore lu Nicolas Mathieu (c’est ça, avec les livres qu’on sait qu’on lira un jour, on se dit qu’on a tout le temps), mais une chose dont je suis sûr, c’est que ces Nuits d’été sont autre chose. Un roman à ressentir, où les personnages pensent mais où ce sont les corps qui parlent.
    Du tout bon, dans la veine impressionniste de L’Olivier.

    Thomas Flahaut, Les nuits d'été, ed. de L'Olivier

  • Des jours sauvages (viva Xabi Molia)

    Xabi Molia, Des jours sauvages, seuilUn de mes plaisirs secrets, à mes heures perdues, c’est de lire les comptes-rendus d’expériences de psychologie sociale, où des scientifiques placent des cobayes dans une situation de jeu et observent comment les participants se comportent. Font-ils le pari de la coopération, ou préfèrent-ils jouer perso ? Tout le sel, bien sûr, consiste à varier les règles du jeu pour voir comment les candidat.es s’adaptent…
    Une des expériences qui fait écho à nombre de révoltes récentes, c’est celle du "Money burning". Ou comment quand on instaure entre les participants une inégalité fondée sur le pur arbitraire, les joueurs défavorisés préfèrent perdre de l’argent si ça permet aux plus chanceux d’en perdre encore plus. Des expériences similaires ont été menées avec des singes - c’est passionnant, le sens inné que nous autres primates pouvons avoir de la justice et de l’injustice.
    Mais pardon, je n’ai pas commencé et déjà je m’égare.

    J’aime lire des expériences de psychologie sociale, donc, et je les préfère encore en roman, quand les écrivains savent jouer du collectif et créent des dispositifs d’expérience un peu plus complexes que des jetons qu’on s’échange. Je pense à Saramago, à Robert Merle dans Malevil, ou encore - on y vient - à Xabi Molia.

    Depuis trois romans, Molia s’amuse à plonger des sociétés entières dans des aventures inédites et imprévisibles.
    Dans Avant de disparaître, il racontait un Paris cerné par des zombies.
    Dans Les Premiers, il inventait une génération spontanée de super-héros - mais de leurs super-pouvoirs il se foutait un peu : ce qui l’intéressait, c’étaient les relations au sein du groupe de héros, et la façon dont ils géraient (ou non) leur célébrité soudaine. A chaque fois, il pose son univers en quelques pages, il introduit ses personnages, puis il secoue le tout, pour le plaisir de voir ce qu’il en sort.

    Dans Des jours sauvages, Xabi Molia pousse le dispositif encore plus loin. Cette fois, c’est une épidémie de grippe particulièrement mortelle (il a écrit avant le Covid) qui frappe l’Europe, et le monde. Ils sont quelques centaines à avoir réussi à fuir la France sur un paquebot abandonné par son équipage : après des jours de dérive, ils sont arrivés sur un île déserte. Où sont-ils ? Aucune idée. Que devient le monde ? Pas plus d'info : il n’y pas de réseau, ni d’électricité. Les voilà lâchés sur l’île comme des Robinson : c’est le début du roman.
    Et ce qu’on comprend très vite, c’est que parmi les naufragés, une fracture s’est ouverte. D’un côté, il y a ceux qui ne pensent qu’aux moyens de quitter l’île et rejoindre une hypothétique civilisation. De l’autre, ceux qui se trouvent pas si mal sur cette île, et n’ont aucune envie qu’on les retrouve - au point d’aller saboter les projets des autres. Mais que faire des saboteurs, sur une île où on a besoin de tout le monde pour survivre ? Voilà la première question que Xabi Molia pose à ses cobayes personnages.

    Bien sûr, ça va aller beaucoup plus loin. Mais je ne vous dis rien. Seulement qu’il y a là toute l’intelligence de l’auteur, et sa finesse, et son humour en creux, et le profond respect qu’il a pour tous les personnages, des plus héroïques aux plus faibles. Et ça foisonne, ça bastonne, ça baise, ça trahit, ça pardonne - ou pas. Un monde entier en miniature.

    Bref. Il paraît qu’il y a quelques jours, Edouard Louis racontait dans Libé que la fiction était morte, dévorée par le récit de soi. Il n’a peut-être pas eu beaucoup le temps de lire, ces derniers temps, allez savoir. Pauvre de lui, en tout cas. Et vive Xabi Molia.

    Xabi Molia, Des jours sauvages, Le Seuil, 19€

  • Qui a fait le tour de quoi ?

    Qui-a-fait-le-tour-de-quoi_200.jpgLe livre était jaune et souriait timidement sur la table de l’Humeur Vagabonde.
    Le titre était accrocheur, le nom de l’auteur ne me disait rien, mais allez savoir pourquoi, je l’ai pris.
    J’ai bien fait.

    Qui a fait le tour de quoi ?, c’est l’histoire du Tour du monde de Magellan, racontée en 5 épisodes, comme un conte - mais un conte où tout serait vrai.

    Romain Bertrand est historien, il ne raconte pas ses histoires depuis le fond de la caverne de Platon. Il retourne aux sources pour mieux comprendre, il va chercher les hommes sous le mythe - et là, surprise ! Les Européens de la Renaissance apparaissent moins glorieux que ce qu’en raconte Stéphane Bern. Plutôt bourrins, même.

    Cette entreprise de déconstruction, qu’on retrouve dans d’autres domaines, me semble être le plus sain de tous les mouvements qui nous secouent depuis vingt ans. Certes, les héros font moins rêver quand on les voit de près. Ils sont aussi plus vrais - et pas forcément moins inspirants : il y a quelque chose de libérateur à voir que non, ce n’était pas nécessairement mieux avant.

    Regardons-nous donc dans des miroirs qui ne nous déforment pas, nous nous trouverons peut-être un peu moins beaux, mais tout ira beaucoup mieux.

    Qui a fait le tour de quoi ? (L'affaire Magellan), Romain Bertrand, ed. Verdier

    (PS - je lis dans les remerciements que ce livre a d'abord existé sous la forme de lectures, 5 soirs de suite à l'occasion du Banquet du livre d'été, à Lagrasse. Disons-le, j'adorerais faire ça - et j'ai peut-être de quoi. A suivre...)