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Second Flore

  • Rule Britannia (parfois)

    de bons présages.jpgPréambule en forme d'aveu : Il y a sept ans (ne rajeunissons pas), c'est grâce à ce blog (salut à toi, Angéla "Happy few" Morelli) que j'ai découvert Doctor Who.
    Le dialogue avait été à peu près celui-ci :
    - Il faut que tu regardes Doctor Who, tu vas adorer
    - Hum. La science-fiction, ça m'emmerde, en général.
    - Oui, mais là, c'est anglais.
    Elle avait raison.

    Ce qui m'a frappé dès le premier épisode, c'était cette capacité phénoménale à manier conjointement le premier et le second degré : de l'ironie dans une scène, et dans la suivante, une tirade shakespearienne avant que le Docteur ne fasse triompher le Bien sur le Mal – et la même justesse dans les deux registres.
    C'est ce plaisir là que j'ai retrouvé ici. « De bons présages », c'est le premier roman de Neil Gaiman, écrit à quatre mains avec Terry Pratchett : deux auteurs qui s'amusent dans la littérature "de genre", pas en roue libre mais clairement en mode facétieux pour s'attaquer au Bien et au Mal – rien de moins.
    L'histoire en deux mots ? L'ange Aziraphale et le démon Rampa, qui s'affrontent sur Terre depuis des millénaires, sont mobilisés par leurs hiérarchies respectives pour préparer l'Apocalypse – parce que ça y est, enfin le Grand Soir est annoncé. Sauf que les deux Emissaires se plaisent plutôt bien, dans l'Angleterre où ils ont élu domicile : alors ils font un pacte pour tenter d'empêcher le pire.

    Sur cette base solide, les deux auteurs peuvent s'amuser à revisiter leurs classiques : un échange de bébés (raté) pour commencer, un livre de prédiction facétieux, une sorcière bien-aimante, une bande de gamins qui joue dans le coin, le Bien et le Mal qui s'emmêle les pinceaux – pour terminer comme il se doit par une Grande Confrontation où l'on interroge le Plan Ineffable du Très Haut, avec pirouette parfaite (je me retiens de spoiler, là).
    Et le tout drôle, enlevé, loufoque souvent, intelligent toujours.

    « Le gouvernement, il étouffe tout, parce que c'est le gouvernement, répondit simplement Adam. Ils font comme ça, les gouvernements. Y a un grand immeuble à Londres, il est plein de livres avec toutes les choses qu'ils ont étouffées. Quand le Premier Ministre arrive pour travailler, le matin, la première chose qu'il faut, il lit une énorme liste de tout ce qui s'est passé pendant la nuit, et il met un gros tampon rouge dessus.
    - Eh bien moi, je crois plutôt qu'il commence par prendre une tasse de thé et ensuite, il lit le journal », fit Wensleydale qui, en une occasion mémorable pendant ses vacances, avait visité à l'improviste le bureau de son père, où il avait conçu quelques certitudes. « Et il discute de ce qui s'est passé la veille à la télé.
    - Ouais, bon, d'accord, mais après ça, eh ben, il prend son grand livre et le gros tampon.
    - Où y a marqué 'à étouffer', ajouta Pepper »

    (Neil Gaiman & Terry Pratchett, De bons présages, trad. Patrick Marcel - J'ai Lu)

     

    Voilà.
    Et ce n'est qu'un dialogue chopé presque au hasard.
    Sur une bio en ligne, on peut lire : "Neil Gaiman est un écrivain fantastique". C'est exactement ça.

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    PS - j'écris ça, et là, bim! je lis que Gaiman s'est lancé dans une adaptation du roman en mini-série pour la télé anglaise.
    Keep calm and Enjoy.

     

  • Carte postale de Kobe

    Du Japon où on n'a encore passé que quelques heures, on a déjà retenu la propreté, l'organisation collective, les piétons qui font la queue au feu rouge quand il n'y a pas de voitures. Arpentant les rues d'Osaka, on a croisé mille échoppes pour manger sur le pouce, des réparateurs de vélos, des vendeurs de masques hygiéniques, des machines à sous, des magasins d'à peu près tout, mais pas une seule librairie.

    Et puis ce soir-là, à Kobe, peu avant minuit, je tombe sur cette enseigne : Exciting Book Store.
    C'est ouvert.

    On m'avait bien dit qu'il n'y avait pas de voleurs au Japon, mais à l'intérieur, c'est la caverne d'Ali Baba.
    C'est une librairie, pas de doute : il y a des livres un peu partout. Mais on trouve aussi des poches de faux sang, des crackers, des casquettes de base-ball (le sport n°1 ici), des bonnets péruviens (le chantre du cool), des porte-clés, des t-shirts... Un vrai labyrinthe de mini-rayons, comme un immense bordel sauf que tout est parfaitement rangé : on est au Japon, quand même.

    On passe un présentoir de lunettes de soleil et on tombe sur Jack Kerouac, Sur la route, dans une belle édition à moins de 1000 yens (10 euros) qu'on lit à l'envers et de haut en bas. En avançant, on croise Philip K. Dick sur une table, un livre sur Gaudi, J.D. Salinger en pile, Hitler en bande-dessinée, une bio de David Bowie. Dans le fond, à côté d'un étique présentoir de cartes postales (prends garde, voyageur, on trouve de tout, au Japon hormis des terrasses pour boire un verre, des endroits où s'abriter de la pluie et des cartes postales), le plus vaste rayon de ce rez-de-chaussée : celui des guides pratiques et des manuels en tous genres. On n'est pas étonné : dans le bus pour venir, vers 20 heures on côtoyait des écoliers en uniforme qui, cahiers de maths ouverts, se dirigeaient vers leur "seconde école".
    En vedette : les manuels d'anglais. Parce qu'il faut bien le dire : ils ont envie de communiquer, les Japonais, ils sont cordiaux et serviables comme personne, mais entre leur timidité naturelle et leurs douze phonèmes, ils ont un mal fou à parler anglais. Alors on leur propose des livres pour apprendre et se décoincer. Le best-seller dans le genre : How to use bitch (200 pages pour maîtriser un maximum de phrases anglaises où l'on peut utiliser le mot bitch), ou cet autre où je pioche au hasard cette phrase : Excuse me, I didn't get this right, could you shake yout tits ? (je n'invente rien)

    … Et j'allais oublier : tout ça se fait en musique (le Japon urbain n'est qu'une immense bande-son), avec un peu partout des tablettes branchées à des haut-parleurs qui diffusent de la pop nipponne, des imitations Britney Spears, du hard-rock au rayon pantoufles et du piano avec les livres d'entreprise.

    Je crois être arrivé au fond du magasin et au bout de mes surprises quand je découvre l'escalier. Je monte, et là, bim : dans une explosion de couleurs, un immense mur de mangas, des milliers d'histoires sous blister. Une collection complète d'histoires d'amour et de lycée, de super-héros, de baston, d'adolescents torturés et de jeunes filles rebelles ou rougissantes. Au milieu de tout ça, des t-shirts, encore des t-shirts, des figurines, des distributeurs de bonbons et ce qui ressemble à des trucs pour l'haleine...
    On redescend l'escalier un peu sonné, le tout était plus petit qu'une grande librairie à Paris, mais c'était déjà un voyage. On se perd pour retrouver le chemin de la sortie en croisant quelques derniers présentoirs : tapis de souris, sodas, nouilles instantanées... Tout ce qu'il faut pour rester chez soi, au fond – et c'est là qu'on repense à ce qu'on nous racontait sur les Japonais qui ne font plus l'amour, et l'explosion des vierges trentenaires au pays des love hotels.

    A la caisse, enfin, une créature androgyne piercée et maquillée de noir prend mon billet, tandis qu'un jeune homme en t-shirt et chemise à carreaux emballe mon manga et me rend la monnaie : tout cela sans un mot, ou presque, mais avec le sourire, et à deux mains, et en musique.

    Bienvenue au Japon.

    exciting book store, kobe
    (cette photo n'est pas de moi, tu sais bien que je n'en prends jamais)
    (ou alors, elles sont ratées)

  • Le roman français en 2016, vu par ses pages 111

    Ce soir, mardi 1er octobre, sera remis le 5e Prix de la page 111.

    RD 111.jpgComme chaque année depuis 3 ans, le Bureau des Statistiques de la page 111 s'est livré à une analyse complète des pages 111 de la Rentrée. Au total, plus de 200 pages étudiées (pour les timbrés, la notule méthodologique est en bas de ce post), et quelques trouvailles étonnantes, qu'il s'agisse de vérités immuables soudain dévoilées, ou de variations qui en disent peut-être beaucoup sur l'époque – ou qui ne disent rien du tout, nous laisserons chacun juger.
    Voici donc le résultats les plus saillants de cette Rentrée 2016.

    Le roman français s'empare (enfin) du temps présent

    C'était une constante depuis que le lancement du Prix : plus de 40 % des pages se situaient dans le passé (de la Grèce antique à Raymond Barre).
    En ces temps troublés, on pouvait craindre un refuge des auteurs vers le passé... Eh bien non ! En 2016, le roman français s'attaque au présent : plus de 67 % des pages "contemporaines", c'est un record.
    Et comme un corollaire : le nombre de pages qui évoquent la Seconde Guerre mondiale est en chute : 3 % des pages, contre 5 % les deux dernières années. Nos appels répétés à mettre fin à cette Guerre auraient-ils enfin été entendus ?
    On notera en revanche que le futur et l'imaginaire ne sont pas plus présents que les années précédentes. Tristesse.

    prix de la page 111, statistiques, présent, passé
    (cliquer sur les graphiques, et plus rien ne sera flou)

    Et il le fait au présent

    Est-ce parce que le présent est "de plus en plus complexe" ? Le fait marquant de 2016, c'est le déclin du passé simple. 24 % des pages 111 au passé simple contre 33 % en 2015.
    Le présent progresse encore (47 % en 2016, 4 points de mieux qu'en 2015), parfois associé au passé composé (19 %, +3 points).prix de la page 111, statistiques, temps de la narration

    Quant à l'imparfait et au plus-que-parfait, ils confirment leur score de 2015 : 8 % des pages 111, qui l'eût cru ? Intrigué, j'ai poussé l'investigation : il s'agit rarement de hardiesse stylistique (même si Sylvain Prudhomme, finaliste en 2014, renoue ici avec sa narration au plus-que-parfait), mais plutôt de passages en flashback... ou de pages parfaitement immobiles, truffées de verbes d'état sans le moindre verbe d'action. Car admettons-le : il est quand même beaucoup de pages 111 où il ne se passe pas grand'chose. 

    Voix narrative : Je n'a pas changé

    Remarquable stabilité du Je dans le roman français !
    44 % des pages 111 sont écrites à la 1e personne. En 2014 et 2015, c'était déjà 45%.
    Et pourtant, les choses bougent ici aussi. La narration à la 3e personne poursuit son lent déclin : pour la 1e fois, elle représente moins de la moitié des pages 111 de l'année (49%). A noter aussi : l'apparition spectaculaire du Nous (4,23 % des pages, contre 0 les années précédentes). Est-ce à dire que le salut de notre époque troublée passe par le collectif ? Il reste du chemin, quand même.

    prix de la page 111, statistiques, voix narrative

    Et plus que jamais ouvert sur le monde

    C'était une de nos découvertes en 2014 : près de 40 % des pages 111 se passaient, au moins partiellement, à l'étranger. La tendance s'était confirmée en 2015 : 42 % hors de France. Et en 2016 ? Eh bien, ça s'accentue encore ! Sur 170 pages localisables, 62 se passent hors de France, et 11 naviguent entre la France et l'étranger. Soit 43 %. Trois années de suite, ce n'est plus un hasard, ni un effet de mode. Non, les romans français ne parlent pas de Saint-Germain des Prés, ni de Chateauvallon !

    prix de la page 111, statistiques, paris province étranger

    A noter que pour les pages franco-françaises, le match Paris/Province tourne une fois encore, largement, à l'avantage des Régions : 21 fois seulement on reconnaît la capitale sur 170 pages, la messe est dite à St Germain.

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    ... Pour le 2e volet de l'étude - "De quoi parlent les pages 111 en 2016 ?" -, rendez-vous ce mardi soir sur Radio Nova, à 21h pour la remise du prix (lecture des 6 pages finalistes et débat violent entre les jurés avant le vote final). A bientôt.

     

    Note méthodolgique
    Depuis 2012, le Prix de la page 111 récompense la meilleure page 111 de toute la Rentrée littéraire francophone, en considérant la page 111 comme une œuvre en soi (oui, c'est absurde ; c'est bien pour ça qu'on le fait sérieusement). 363 romans français étaient annoncés pour 2016, nous en avons trouvé 203, dont 7 étaient inférieurs à 111 pages.
    Les calculs sur la voix narrative et le temps de narration sont réalisées sur 100 % des pages lues (lorsqu'il ne s'agit pas d'une page de titre, ou d'une bibliographie, etc). Les autres pourcentages sont calculés sur les pages qui laissent un indice consistant sur leur localisation ou la temporalité (par exemple, 26 pages ne laissent aucun indice sur la période à laquelle elles se déroulent ; elles ont été exclues du champ de l'analyse).
    A noter, pour les puristes (mais si vous êtes arrivé à cette ligne, vous en êtes un (salut)), que pour le bien de la Statistique, on a pu utiliser ici des éléments qui ne figuraient pas sur la p. 111 elle-même (résumé, livre entier quand on l'avait lu, article de presse...). Une liberté que nous ne saurions nous permettre lorsqu'il s'agira de remettre le Prix lui-même. C'est dit.

     

  • L'édition indépendante : au présent, à la première personne... et un peu partout.

    (Les chiffres et les lettres, suite)

    Hors concours prix édition indé En cette Rentrée, j'ai eu l'honneur de participer à la 1e édition du prix Hors-Concours, orchestré par la dynamique, joyeuse et gastronome Gaëlle Bohé. Un prix original, destiné à mettre en lumière la production "indépendante", où la pré-sélection se faisait sur la base d'extraits proposés par les éditeurs, choisis dans un de leurs romans de l'année.
    Cet été, j'ai donc reçu un recueil de 50 extraits de romans français d'éditeurs dont les noms sont rarement sur les tables de la fnuc.
    Du parfait matériau pour poursuivre notre analyse statistique de la littérature française ! J'allais pouvoir les passer à la même moulinette hautement scientifique que les pages 111 du prix du même nom, avec cette question : si on s'en tient au texte, et rien qu'au texte, en quoi la production 'indépendante' se distingue-t-elle de l'édition classique ?
    C'est parti.

    (Note technique : mieux vaut sans doute cliquer sur les diagrammes pour que la Vérité apparaisse moins floue)

    Des romans qui se baladent dans le monde entier

    Indé - France étranger.png

    Qui l'eût cru ? 44 % des extraits 'indés' se passent hors de France. C'est la même proportion, voire un peu plus, que les romans de la Rentrée 2014 (40%) et 2015 (42%).
    Et si nous avions débusqué là une vérité immuable de l'édition française, tous éditeurs confondus ? Mazette.

    Des romans qui osent regarder devant

    Indé - Passé présent etc.png

    L'analyse des pages 111, ces deux dernières années, montrait une littérature française volontiers tournée vers le passé.
    L'édition indépendante se distingue assez nettement dans ce domaine, avec seulement un quart des textes qui regardent dans le rétro, et 12 % qui osent le futur ou la dystopie.

    La voix du « je »

    60 % de textes à la première personne : l'édition indé est clairement une écriture du "je".
    A titre de comparaison : la proportion de "je" dans une Rentrée littéraire s'établit depuis deux ans à 45 %.

    Indé Voix narrative.png

    Et alors ? demanderas-tu. Bonne question. On attendra de futurs échantillons (car il y aura d'autres éditions, n'est-ce pas Gaëlle?) pour conclure quoi que ce soit.

    Indépendants et imparfaits

    Narration au passé ou narration au présent ? Là-dessus, l'édition indépendante ne se distingue pas du reste de la production. 46 % de textes écrits au présent, c'est assez proche du 43 % qu'on observait sur les pages 111 de la Rentrée 2015.

    Indé temps narration.png
    Là où une différence apparaît, c'est dans le nombre, assez surprenant à vrai dire, de textes écrits à l'imparfait. 14 %, tout de même ! Et il ne s'agit pas forcément de hardiesse stylistique : c'est aussi le signe d'une narration qui n'avance pas beaucoup, où les verbes d'état prennent le pas sur les verbes d'action.

    Edit vs 111 - présent passé.png
    On pourrait presque conclure là-dessus : ce qu'on aime aussi dans l'édition indépendante, c'est son imperfection, mais ce ne serait que pirouette...

    La famille, la mort, les souvenirs... et la 2e guerre mondiale

    Est-ce l'époque ? Est-ce la légendaire noirceur de l'auteur qui se débat avec ses démons et ceux du vaste monde ? Notre échantillon d'édition indépendante n'est pas plus joyeux que les pages 111 lues depuis trois ans.
    La famille arrive en premier (24 % des textes),  – avec une prédilection pour les lourds secrets. Suivent la mort (22%), la guerre (16%), la maladie (12%)... Youhou !

    Mais ce qu'on retient surtout, de ces 50 lectures, c'est l'immense diversité des thèmes abordés. Des belles voitures et un abattoir, un groupuscule politique et un fils qui regarde la télé avec sa mère, une piscine chic et une tour en démolition... Classer serait vain ; le projet d'une rentrée littéraire, comme dirait Serge Joncour dans le dernier Décapage, c'est de s'y perdre. Hop.

    (Ah oui, le chiffre qui tue, quand même : 10 % des textes parlaient encore de la Seconde guerre mondiale. Il serait peut-être temps qu'elle prenne fin)

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    Le Prix Hors Concours sera remis le 9/11. Les finalistes ?

    Fabien Maréchal, Dernier avis avant démolition (Antidata)
    Laurence Biberfeld, Ce que vit le rouge-gorge (Au-delà du raisonnable)
    Gilles Marchand,
    Une bouche sans personne (Aux forges de Vulcain)
    Bruno Doucey,
    Le carnet retrouvé de Monsieur Max (Bruno Doucey)
    Carl-Keven Korb,
    Une nuit pleine de dangers et de merveilles (Le chemin de fer)
    Brahim Metiba,
    Ma mère et moi (Mauconduit)
    Benoît-Marie Lecoin,
    Ringo (Le Murmure)
    Anna Dubosc,
    Koumiko
    (Rue des promenades)

    Alea jacta est. A toi de jouer, Lauren Malka.

  • La déesse des marguerites et des boutons d'or

    millar, groves, intervalles, marguerites et boutons d'orIl y a des livres comme ça qui vous tombent dans les mains pile au moment où vous en avez besoin.

    Depuis des semaines, j'étais englué dans une histoire où je ne m'amusais plus. Moment classique dans l'écriture : le propos (ce que toi, petit auteur, tu crois devoir dire au monde) prend le pas sur la narration, tout devient un peu trop long – les phrases, les paragraphes et plus encore le temps qu'on y passe. Bref : j'étais bloqué.
    Alors, comme un cadeau, m'est arrivé ce livre de Martin Millar – un auteur écossais dont, je l'avoue, je n'avais jamais entendu parler.
    La couverture était parfaite, comme une promesse de dérision et d'intelligence. Et la promesse est tenue dès le premier chapitre.

    Mais il faut quand même que je vous raconte. Le livre se passe à Athènes, en 421 av. JC. La guerre avec Sparte dure depuis dix ans, une Conférence de paix est prévue pendant les fêtes de Dionysos... Mais généraux et marchands d'armes complotent pour faire capoter les pourparlers : ils ont payé Laet, la déesse de la bêtise et des mauvais choix, pour qu'elle sème chaos et bellicisme dans la Cité. Le camp de la paix, lui, doit bricoler. Pour contrer l'influence de Laet, Athéna n'a pu trouver qu'une Amazone belliqueuse et peu stratège, et une nymphette un brin volage et très naïve, dont le seul pouvoir (tremblez guerriers!) est de faire pousser des boutons d'or.
    Pendant ce temps, Aristophane, le dramaturge grognon, compte bien gagner le premier prix de comédie avec sa pièce intitulée La Paix mais rien ne se passe bien pendant les répétitions, et la tension monte : car du succès ou de l'échec de sa pièce pourrait bien dépendre le sort de la guerre...

    Et voilà. Mon résumé est trop long, l'histoire peut sembler compliquée. Elle ne l'est pas. Elle ne l'est pas parce que Martin Millar s'y entend comme peu d'auteurs pour rendre tout limpide, variant les points de vue dans des chapitres courts, se concentrant sur l'essentiel, et surtout sur ce qui peut faire rire, sans jamais perdre son fil (son côté Thésée, sans doute).
    C'est ainsi qu'on suivra les répétitions de la pièce d'Aristophane, les discussions du peuple dans une taverne, les amours déçues d'Aristophane avec la plus belle courtisane de la ville, les tribulations d'un jeune poète qui désespère de faire entendre ses vers, le duo de l'Amazone et de la nymphette, les coulisses de la conférence de paix...

    Mais ce n'est pas en en disant plus que je vais convaincre qui que ce soit.
    La déesse des marguerites et des boutons d'or, c'est un voyage dans l'Athènes antique ET une farce politique, à la fois très terrienne et spirituelle, où les résonances avec aujourd'hui fonctionnent parce qu'elles ne sont jamais soulignées.
    Bref, un livre parfait, que j'aurais pu dévorer mais que j'ai dégusté pour que l'écriture en cours s'en imprègne, comme si j'attendais un miracle qui remettrait ma narration sur de bons rails.
    C'est réussi.
    Merci.

    Sur ce, je viens de voir que l'auteur a publié d'autres romans chez Intervalles, dont ces Petites fées de New-York préfacées par Neil Gaiman himself. Je cours l'acheter, je sens qu'il aura les mêmes pouvoirs magiques.

    PS - J'allais oublier : la traduction (de Marianne Groves) se met magistralement au service du texte. Après plusieurs expériences gâchées par des traducteurs peu inspirés, ça fait du bien.

  • De quoi parlent les pages 111 ?

    Deuxième volet de notre étude hautement scientifique des pages 111 des romans français de 2015, en attendant de décortiquer la Rentrée 2016...

    c'est fou,non ?C'est une des tartes à la crème de la Rentrée Littéraire : le journaliste qui demande à un collègue critique : "Et alors, cette Rentrée, quelle tendance ?" Et le critique, bonne pâte, bricole une tendance en reliant deux ou trois livres en vue, dont un au moins qu'il aura lu.
    L'analyse des pages 111 ne sera pas beaucoup plus scientifique. Parce qu'évidemment, à ne lire qu'une seule page (c'est la règle de base – la p. 111 comme si c'était une œuvre en soi), on peut passer à côté de l'essentiel. Prenons l'exemple de la 7e Fonction du langage, de Laurent Binet. Un roman sur Roland Barthes, la sémiologie et l'année politique 1980-81 (pour faire court) ; si on en reste à la p. 111, on dira surtout que c'est une histoire de billard, de diabolo menthe et d'étudiante à la Sorbonne. Evidemment, ça biaise un peu.
    Reste qu'en répétant l'opération sur 180 romans différents, on finit quand même par approcher un peu de vérité sur les thèmes (on pourrait plutôt parler "motifs", au sens musical du terme) qui reviennent le plus souvent dans la littérature française.

    Et alors, tu nous les donnes, ces thèmes ?

    OK, OK ! On y va.
    Je peux même te faire un splendide diagramme la prochaine fois je ferai un camembert, parce qu'une Rentrée littéraire, dirait un éditeur qui a le nez creux, ça ne s'analyse pas, ça se sent.

    pages 111, thèmes, retrée littéraire 2015
    (c'est toujours un peu flou, les statistiques littéraires ;
    mais tu peux cliquer sur le diagramme, et la vérité apparaîtra)

    Ainsi donc, le thème N°1, celui qui écrase tous les autres, celui qu'on retrouve dans plus d'une page sur cinq, c'est la Famille. Des relations mère-fille, des frères et sœurs, un père disparu, des querelles d'héritages... On se croirait parfois dans un grand feuilleton sur France 3.
    A noter en sus, beaucoup de naissances : 4 accouchements (pour un seul avortement) et 5 femmes enceintes, sur 180 pages, c'est pas mal.
    Mais l'autre grand thème, c'est la mort, et le deuil. Il en est ouvertement question dans 16 pages – ajoutez 4 assassinats et un infanticide, et nous arrivons à 21, soit 12 % du total. Thème connexe : la guerre est présente dans 10 romans, sans forcément qu'on y tue à la page 111.

    Travail-Famille-Patrie vs Sex, drugs & rock n'roll

    ob_8f6820_livre-coeur34.gifHeureusement, l'Amour... L'amour, oui, est au cœur de 18 pages sur 180. Et quand je dis l'amour, je parle du thème (j'ai compté dedans les pages où deux amoureux se quittent), pas de faire l'amour. Parce que pour ce qui est du sexe, on repassera : une seule scène, et trois pages plus ou moins sensuelles, mais sinon, ceinture ! Très peu de drogues et très peu de rock n' roll dans ces pages 2015, d'ailleurs. Et globalement, sans qu'on puisse vraiment tenir de comptabilité sur le sujet, l'impression très prégnante de pages où l'on ne rit pas beaucoup.
    L'époque est sombre, la littérature aussi.

    Parmi les autres thèmes, on pouvait retenir : l'enfance, les migrations, le travail... Mais tout cela n'a pas beaucoup de sens en soi : on pourrait surtout louer cette magnifique diversité qui fait que la littérature français parle aussi de cirque, de bizutage, d'entrecôtes-frites et de socialisme, de prison et d'astrologie, qu'on y trouve un iphone dans une église, un caméléon, des critiques musicaux et de la currywurst...
    Pour les tendances, on repassera attendra l'analyse des pages 2016.

    Et si on mettait fin à la IIe Guerre mondiale ?

    A propos de comparaisons d'une année sur l'autre, tiens, une dernière réflexion troublante.
    En 2014, sur 178 pages étudiées :
    - 9 pages évoquaient directement la IIe Guerre Mondiale – les combats, les camps, un méchant nazi ou l'oncle Henri qu'était résistant...
    - … et 9 pages évoquaient directement la littérature, les livres ou l'acte d'écrire.
    Ces deux chiffres (en gros, 5% du total) nous semblaient en retrait par rapport à l'année précédente, mais en l'absence de donnée scientifique, nous ne pouvions rien en conclure.

    Et en 2015, alors ? Eh bien, c'est simple. Sur 180 pages étudiées (presque le même nombre qu'en 2014, donc) :
    - 9 évoquent la IIe Guerre Mondiale,
    - et 9 mettent en scène la littérature, ou l'écriture.
    Etonnant, non ?
    Aurions-nous mis le doigt sur une vérité immuable de la littérature française ?

    Pour le savoir, nous attendrons la semaine prochaine l'analyse complète des pages 111 de cette Rentrée 2016.

    Mais avant cela, nous pourrons exercer notre furia statistique sur un autre échantillon : par la grâce du Prix "Hors Concours", des extraits de 50 romans publiés par des maisons d'édition indépendantes me sont parvenus cet été. Je vais me faire un plaisir de les passer à la même moulinette.

    Résultat mardi.

  • Ce que les pages 111 nous disent de la littérature française contemporaine

    (N'ayons surtout pas peur des titres pompeux)


    statistiques, littérature française contemporaine, page 111Au moment d'entamer fébrilement la lecture des pages collectées cette année pour le Prix de la page 111 (plus de 200 au total, pas mal*), revenons un moment sur les enseignements des années précédentes...

    En 2014, la lecture de 178 pages avait permis de tordre le cou au cliché persistant d'une littérature française parisienne et centrée sur elle-même. Plus d'un tiers des pages s'évadait au-delà des frontières, et Paris n'apparaissait que dans une page sur dix...

    A l'époque, je m'étais pris à rêver de comparaisons internationales : que se passerait-il si on étudiait 200 pages 111 de romans allemands, anglais ou italiens ?
    Malheureusement, à ma connaissance, ça ne s'est pas fait. Mais en suivant les mêmes critères à chaque Rentrée, me disais-je, on verrait bien se dessiner des tendances.

    Qu'à cela ne tienne : en 2015, armé de solides lunettes, d'un stylo et d'une calculette, je me suis livré aux mêmes calculs, histoire de voir si des tendances se dessinaient.
    Je n'ai pas publié les chiffres ici, d'abord parce qu'il avait été question d'en faire quelque chose pour la revue Décapage (page de publicité : lisez Décapage. fin de la page de publicité), mais aussi parce qu'ils ne montraient que peu de neuf par rapport à 2014... Sot que j'étais ! C'était justement ça, la pépite : si, sur un échantillon de 200 romans se septembre, on obtenait deux années de suite des résultats équivalents, c'est bien qu'on tenait quelques vérités solides sur la littérature française contemporaine, non ? Non mais.

    Voyons donc ça dans le détail**, avant de lancer les calculs pour 2016.
    (oui, ceci n'est que le début d'une série de posts - à moins bien sûr que tu ne sois rédacteur en chef d'un site respectable et que ces résultats t'intéressent (je te comprendrais))

    1. Localisation : Où se passent les romans français ?

    En 2014, 40 % des pages 111 francophones se passaient, au moins en partie, à l'étranger. Effet de mode, hasard ? Rien de tout ça, les amis, car ça se confirme.
    En 2015, sur 160 pages localisables, 58 se passent à l'étranger, soit 36 % ; et 10 se passent entre la France et l'étranger (Brigitte de Bordeaux appelle Joe à Chicago ; Chérif, à Villejuif, se souvient de son enfance à Oran). Bilan : 42 % des romans de 2015 se déroulent au moins en partie à l'étranger. Si on compte les 3 pages qui ont pour cadre un lieu imaginaire, il n'en reste que 56 % de franco-françaises.

    Et les 90 pages hexagonales? Si l'on exclut les 28 qui ne laissent aucun indice, le match Paris-Province se resserre (26-36 en 2015, contre 16-39 en 2014)... Mais tout de même, 26 pages qui se situent clairement à Paris sur 179 pages lues au total, on ne peut pas dire que l'édition française soit si parisienne que ça.

    2. Temporalité : Contemporain ou tourné vers le passé ?

    L'analyse 2014 laissait un peu songeur. Si la plupart des histoires étaient contemporaines, 40 % tout de même se déroulaient dans le passé, ça paraissait énorme. Le jury, lui, avait fait son choix : une seule se passait dans le futur (Terminus Radieux, d'Antoine Volodine), elle avait remporté le prix haut la main.

    Et en 2015 ? La tendance au rétro se confirme. Elle s'accentue, même : sur 146 pages clairement "datables", 73 se passent au XXIe siècle, et 65 dans le passé, de l'Empire romain aux années 80. Soit 50 % pour le présent, et 44 % pour le passé. (4 % des pages se baladent entre les deux).
    A noter, comme en 2014, une seule page dans le futur, et deux dystopies***.

    3. Narration : qui me parle ?

    41CaRUqFf2L._AC_UL320_SR220,320_.jpgLà encore, remarquable stabilité des statistiques : comme en 2014, 45 % des pages de 2015 sont écrites à la première personne. Un peu plus de la moitié des textes (51,5%) disent "il" ou "elle", les autres tentant hardiment le tutoiement (sur un plan qualitatif, je me contenterai de citer l'avis éclairé d'une jurée lumineuse du PP111 : "la narration en tutu, ça suffit". Elle a bien raison).
    Quant aux pages clairement autofictives, on n'a pu en débusquer que 4. Proclamons-le donc officiellement : l'auto-fiction, c'est vraiment fini.

    4. Quel temps sur les pages 111 ?

    Petite nouveauté 2015 : j'ai aussi regardé le temps de la narration. En absence d'éléments de comparaison, on n'en tirera aucune conclusion, en tout cas voici les chiffres :

    - narration au présent : 43 %
    - narration au passé : 57 %
    (33 % au passé simple, 16 % au passé composé et 8 % à l'imparfait)

    A noter qu'il n'existe aucune corrélation entre la temporalité de l'histoire et le temps de la narration – en clair : une page qui se passe à la Renaissance peut très bien être narrée au présent, et un tweet-clash au passé composé.

    Le score de l'imparfait peut étonner. Mais c'est un biais de l'analyse. A y regarder de plus près, il s'agit de romans écrits au passé simple (ou composé), mais dont la p. 111 est dénuée du moindre verbe d'action. Ce qui nous donne peut-être une autre indication sur la littérature française contemporaine - il faut bien le reconnaître : il y a beaucoup de pages 111 où il ne se passe pas grand'chose. Nulle page n'est parfaite.

    31pi9MVVW3L._SX331_BO1,204,203,200_.jpg… Mais au fait, elles parlent de quoi, ces pages 111 ?
    Bonne question ! En attendant qu'un jour un logiciel d'analyse textuelle ne me supplante, j'ai regardé quels étaient les thèmes qui revenaient le plus souvent en 2015.

    Je vous livre ça demain, promis.
    D'ici là, bonnes lectures.

     

    * 205 pages sur 363 romans francophones de la Rentrée : nous mettons au défi n'importe quel jury de lire autant de romans avant de décerner un prix

    ** Pour toute question de méthodologie, s'adresser à l'auteur en mp.

    *** Le Achab [séquelles] de Pierre Senges, brillant lauréat 2015, aurait aussi bien pu entrer dans cette catégorie, d'ailleurs – mais pour cela, il nous aurait fallu lire le livre entier avant de délibérer, et c'eût été tricher.

  • L'Eté chez Cochise

    L'été chez Cochise, Roiret, Rue FromentinCe jour-là, je n'ai pas mis de caleçon sous mon jean. Viva la libertad !

    Rico sort d'une cure pour se sevrer de l'alcool, bien décidé à ne pas craquer. Le temps de trouver autre chose (un appartement, une nana, un sens à sa vie etc.) il atterrit chez Cochise, un motard rencontré à la clinique. Dans une grande villa en plein Paris, Cochise héberge une bande d'Indiens qui ont tous laissé quelques plumes en route : une ancienne gloire du X, un dealer débile, une réfugiée congolaise qui partage le tipi du chef...

    Ça commence comme la chronique d'une rechute annoncée, où chaque Perrier-rondelle menace de se transformer en whisky, on croit avoir déjà lu ça (souvent en moins bien)... et le livre vire finalement au roman noir, version film de gangsters. Je dis film mais c'est faux, parce qu'il y a une écriture, vraie, sèche, crue, qui colle au personnage et vous plante le décor en deux lignes – pas besoin de mots compliqués pour créer une ambiance, il est des livres sur les listes des Prix qui devraient en prendre de la graine.

    En me recommandant le livre, un ami m'avait prévenu. Tu verras, disait-il, il y a un petit creux au milieu du livre mais accroche-toi, ça vaut le coup. J'aime bien ce genre d'avertissements : ils donnent toujours plus envie qu'une critique élogieuse où les réticences se cachent entre les lignes. Et puis, c'était le même ami qui m'avait averti avant Les Amants réguliers, de Garrel, alors j'ai foncé.
    J'ai bien fait.
    C'est vrai,
    il y a peut-être un petit creux, au milieu, mais du genre qui donne faim, le temps que tout se mette en place pour s'offrir 150 dernières pages tout en crescendo. Une soirée qui tourne mal, un nouvel arrivant dans la villa, de la coke et de la vengeance, de l'amour et du sexe (rarement les deux ensemble), un narrateur dépouillé comme le style de l'auteur, une arnaque digne des meilleurs polars, du suspense, et du style. Ça aussi, il faudra le dire aux jurés du Goncourt : qu'on peut avoir du style en racontant une baston dans un bar – et qu'un genre ça ne se détourne pas, ça se respecte, tout le reste n'est que bourgeoiserie.
    Allez, aujourd'hui c'est l'automne et je ne suis pas le seul à le dire : il n'y a pas meilleure saison pour filer chez les Indiens.
    Ugh.

    Nicolas Roiret, L'Eté chez Cochise, éd. Rue Fromentin

     

  • Corner les pages avec Mikaël Hirsch

    hirsch, ombres, intervalles, richard bransonIl y a des lecteurs qui pour rien au monde ne corneraient une page de roman (je soupçonne que ce sont les mêmes qui tiennent une bibliothèque bien rangée – il faudra vérifier).
    Personnellement, je suis de ceux qui n'ont aucun scrupule à corner les pages. Un passage parfait, parfois juste deux phrases, une idée vraiment forte, et hop, une petite pliure, juste pour mémoire, au cas où un jour... Pourtant je relis peu les livres, mais va savoir, je continue. De sorte qu'en regardant mes rayonnages, il suffirait de regarder la tranche pour voir les livres qui m'ont marqué et ceux qui – même excellents, pour certains – n'ont fait que glisser.

    Ils ne sont pas nombreux, les livres que j'ai abondamment cochés en 2016. Terzani, d'abord. Les Tifs, ensuite. Merindol aura sans doute la palme.
    Et puis, maintenant, Mikaël Hirsch.
    Quand nous étions des ombres, c'est un parallèle plutôt osé entre la vie de François Sauval, industriel millionnaire devenu aventurier, chasseur de records inutiles, et une histoire de l'Amérique Centrale vue à travers le destin des Charahuales, tribu en voie de disparition.
    Idée parfaite : le narrateur principal du roman est le biographe de Sauval, embauché pour écrire la légende de cet aventurier de l'inutile mondialement connu qui finit par s'acheter un Etat entier (en Amérique centrale, bravo, tu as suivi). Un nègre qui écrit avec une distance mi blasée, mi consternée, bien forcé de reconnaître l'aplomb et le succès de Sauval, et composant au final un portrait implacable mais juste d'un Richard Branson, l'ego boursouflé par l'argent et l'écho médiatique, en quête éperdue d'un signe de reconnaissance de l'Histoire ou de Vanity Fair.

    On a plié les gaules, rangé les petites voitures. La chambre d'enfant qu'est devenu le monde est maintenant bien rangée (…) L'année scolaire est maintenant terminée et François Sauval goûte un repos bien mérité avec le sentiment du devoir accompli, car ce sont de grandes choses qu'il a réalisées. Son palmarès compte à présent cent seize records du monde dans six domaines différents
    (...)
    Il faudrait inventer un nouveau terme pour décrire avec précision cette propension à braver des dangers inutiles dans un grand déballage d'argent et de publicité. [Autour de Sauval, ses concurrents envieux] forment un genre de club très exclusif et qui est à l'ennui ce que le groupe de Bilderberg est au pouvoir. Les membres du premier se recrutent d'ailleurs fréquemment dans le second.

    On déjà parlé ici de la finesse de Mikaël Hirsch, de son talent pour brosser d'un même trait ou presque, le destin d'un individu et la vérité d'une époque. Ne manquait, parfois, que le souffle romanesque pour emporter l'ensemble, la fiction s'effaçant un peu devant la précision.
    Le souffle est bien présent ici : il en faut, tout de même, pour raconter en quelques personnages, l'histoire d'un pan entier du monde. Toute une tribu indienne confrontée successivement aux missions catholiques, aux multinationales (tu cherchais d'où venait l'expression "République bananière" ? viens donc voir) et aux politiciens - jusqu'à l'époque moderne, et ce chapitre homérique qui résume en quelques pages la guerre entre le Salvador et le Honduras sur fond de match éliminatoire d'une Coupe du monde de foot...

    … Et ces deux histoires qui finiront par se croiser sur fond de passion linguistique – comment, je te laisse le découvrir, de toute façon tu l'as bien compris : pour l'intelligence, pour l'histoire, pour ces phrases qui disent en quelques mots ce dont d'autres auraient fait trois pages, je te recommande Mikaël Hirsch.

    Bon voyage.

    Mikaël Hirsch, Quand nous étions des ombres, Intervalles