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Second Flore

  • L'Eté chez Cochise

    L'été chez Cochise, Roiret, Rue FromentinCe jour-là, je n'ai pas mis de caleçon sous mon jean. Viva la libertad !

    Rico sort d'une cure pour se sevrer de l'alcool, bien décidé à ne pas craquer. Le temps de trouver autre chose (un appartement, une nana, un sens à sa vie etc.) il atterrit chez Cochise, un motard rencontré à la clinique. Dans une grande villa en plein Paris, Cochise héberge une bande d'Indiens qui ont tous laissé quelques plumes en route : une ancienne gloire du X, un dealer débile, une réfugiée congolaise qui partage le tipi du chef...

    Ça commence comme la chronique d'une rechute annoncée, où chaque Perrier-rondelle menace de se transformer en whisky, on croit avoir déjà lu ça (souvent en moins bien)... et le livre vire finalement au roman noir, version film de gangsters. Je dis film mais c'est faux, parce qu'il y a une écriture, vraie, sèche, crue, qui colle au personnage et vous plante le décor en deux lignes – pas besoin de mots compliqués pour créer une ambiance, il est des livres sur les listes des Prix qui devraient en prendre de la graine.

    En me recommandant le livre, un ami m'avait prévenu. Tu verras, disait-il, il y a un petit creux au milieu du livre mais accroche-toi, ça vaut le coup. J'aime bien ce genre d'avertissements : ils donnent toujours plus envie qu'une critique élogieuse où les réticences se cachent entre les lignes. Et puis, c'était le même ami qui m'avait averti avant Les Amants réguliers, de Garrel, alors j'ai foncé.
    J'ai bien fait.
    C'est vrai,
    il y a peut-être un petit creux, au milieu, mais du genre qui donne faim, le temps que tout se mette en place pour s'offrir 150 dernières pages tout en crescendo. Une soirée qui tourne mal, un nouvel arrivant dans la villa, de la coke et de la vengeance, de l'amour et du sexe (rarement les deux ensemble), un narrateur dépouillé comme le style de l'auteur, une arnaque digne des meilleurs polars, du suspense, et du style. Ça aussi, il faudra le dire aux jurés du Goncourt : qu'on peut avoir du style en racontant une baston dans un bar – et qu'un genre ça ne se détourne pas, ça se respecte, tout le reste n'est que bourgeoiserie.
    Allez, aujourd'hui c'est l'automne et je ne suis pas le seul à le dire : il n'y a pas meilleure saison pour filer chez les Indiens.
    Ugh.

    Nicolas Roiret, L'Eté chez Cochise, éd. Rue Fromentin

     

  • Corner les pages avec Mikaël Hirsch

    hirsch, ombres, intervalles, richard bransonIl y a des lecteurs qui pour rien au monde ne corneraient une page de roman (je soupçonne que ce sont les mêmes qui tiennent une bibliothèque bien rangée – il faudra vérifier).
    Personnellement, je suis de ceux qui n'ont aucun scrupule à corner les pages. Un passage parfait, parfois juste deux phrases, une idée vraiment forte, et hop, une petite pliure, juste pour mémoire, au cas où un jour... Pourtant je relis peu les livres, mais va savoir, je continue. De sorte qu'en regardant mes rayonnages, il suffirait de regarder la tranche pour voir les livres qui m'ont marqué et ceux qui – même excellents, pour certains – n'ont fait que glisser.

    Ils ne sont pas nombreux, les livres que j'ai abondamment cochés en 2016. Terzani, d'abord. Les Tifs, ensuite. Merindol aura sans doute la palme.
    Et puis, maintenant, Mikaël Hirsch.
    Quand nous étions des ombres, c'est un parallèle plutôt osé entre la vie de François Sauval, industriel millionnaire devenu aventurier, chasseur de records inutiles, et une histoire de l'Amérique Centrale vue à travers le destin des Charahuales, tribu en voie de disparition.
    Idée parfaite : le narrateur principal du roman est le biographe de Sauval, embauché pour écrire la légende de cet aventurier de l'inutile mondialement connu qui finit par s'acheter un Etat entier (en Amérique centrale, bravo, tu as suivi). Un nègre qui écrit avec une distance mi blasée, mi consternée, bien forcé de reconnaître l'aplomb et le succès de Sauval, et composant au final un portrait implacable mais juste d'un Richard Branson, l'ego boursouflé par l'argent et l'écho médiatique, en quête éperdue d'un signe de reconnaissance de l'Histoire ou de Vanity Fair.

    On a plié les gaules, rangé les petites voitures. La chambre d'enfant qu'est devenu le monde est maintenant bien rangée (…) L'année scolaire est maintenant terminée et François Sauval goûte un repos bien mérité avec le sentiment du devoir accompli, car ce sont de grandes choses qu'il a réalisées. Son palmarès compte à présent cent seize records du monde dans six domaines différents
    (...)
    Il faudrait inventer un nouveau terme pour décrire avec précision cette propension à braver des dangers inutiles dans un grand déballage d'argent et de publicité. [Autour de Sauval, ses concurrents envieux] forment un genre de club très exclusif et qui est à l'ennui ce que le groupe de Bilderberg est au pouvoir. Les membres du premier se recrutent d'ailleurs fréquemment dans le second.

    On déjà parlé ici de la finesse de Mikaël Hirsch, de son talent pour brosser d'un même trait ou presque, le destin d'un individu et la vérité d'une époque. Ne manquait, parfois, que le souffle romanesque pour emporter l'ensemble, la fiction s'effaçant un peu devant la précision.
    Le souffle est bien présent ici : il en faut, tout de même, pour raconter en quelques personnages, l'histoire d'un pan entier du monde. Toute une tribu indienne confrontée successivement aux missions catholiques, aux multinationales (tu cherchais d'où venait l'expression "République bananière" ? viens donc voir) et aux politiciens - jusqu'à l'époque moderne, et ce chapitre homérique qui résume en quelques pages la guerre entre le Salvador et le Honduras sur fond de match éliminatoire d'une Coupe du monde de foot...

    … Et ces deux histoires qui finiront par se croiser sur fond de passion linguistique – comment, je te laisse le découvrir, de toute façon tu l'as bien compris : pour l'intelligence, pour l'histoire, pour ces phrases qui disent en quelques mots ce dont d'autres auraient fait trois pages, je te recommande Mikaël Hirsch.

    Bon voyage.

    Mikaël Hirsch, Quand nous étions des ombres, Intervalles

     

  • Le syndrome de la vitre étoilée

    syndrome de la vitre étoilée, adriansen, fleuveStéphanie veut un enfant. Guillaume aussi. Ça tombe bien, ils vivent ensemble. Sauf que la nature fait des siennes : l'enfant ne vient pas, à la place viennent le stress, les doutes, le couple entre en zone de danger, jusqu'à la rupture... Et pour le reste, je ne dirai rien. Pas parce qu'il n'y a rien à dire, mais parce que je te laisse découvrir.

    Thème (très) universel, histoire (très) personnelle = danger*.
    Sophie Adriansen s'en sort par une narration éclatée qui fait tilt. Les chapitres alternent le présent (le bébé qui ne vient pas, Stéphanie qui s'en va voir ailleurs), l'histoire d'amour passée avec Guillaume... et, en très courts chapitres de quelques lignes, comme en insert, des petites phrases des amis ou des parents – tout le monde a son avis sur l'enfant à venir, ou sur Guillaume, ou sur elle...

    Le procédé m'a laissé plutôt circonspect au début. Au final, c'est une des grandes réussites du livre.
    Parce que ces petites citations distillées finissent par composer une ambiance (décidément, c'est terrible, les copines), sans que la narration n'ait à faire de détour pour nous présenter la mère, l'amie-compassion ou cette autre à la réplique vacharde, façon "j'ai toujours su que". Efficacité absolue.

    L'histoire, elle, avance : factuelle, concise dans le ressenti, s'ouvrant à mesure que la narratrice se libère de ses chaînes. Un roman léger sur la forme et non sur le fond, un livre sur le désir d'enfant mais et plus encore sur la libération de soi, un roman qui pousse à l'empathie et qui donne envie – de tomber amoureux ou de faire du yoga, pas forcément de faire un enfant, mais après tout, à chacun ses envies.

    Sur ce, je file jouer au foot avant de faire un tour à la librairie. Cette Rentrée m'intéressait encore moins que les précédentes a priori, mais il semblerait que de bons livres s'y cachent. Il n'y a que ça qui compte, finalement.

    Bon week-end.

     
    * Minute transparence : oui, je connais un peu l'auteur ; assez pour savoir l'importance que ce roman avait pour elle ; assez aussi pour éprouver cette appréhension en ouvrant le livre – mince alors, et si j'étais déçu ? Que je n'aie jamais cherché qui était qui derrière les personnages du roman est sans doute le meilleur signe qui soit. Multiball !

    Le syndrome de la vitre étoilée, Sophie Adriansen, éd. Fleuve

  • Un bon roman sur le foot (ça existe?)

    Cette histoire-là commence au Salon du livre, en mars 2016. Sur le stand Lattès, je discute avec un duo de jeunes femmes pleines d'envie, d'aplomb et d'avenir. Elles viennent de reprendre les Editions du Masque et me racontent leurs sorties à venir. L'une d'elles me parle d'un excellent polar sur le foot et pavlov! je l'arrête.
    Je n'ai encore jamais lu de bon roman sur le football
    (Allez savoir pourquoi, quand il s'agit de foot, on est si vite péremptoire)
    ... Les rares français sont nuls, et les anglais sont mal traduits, je poursuis en pensant au traducteur de John King qui s'y connaît autant en foot que moi en musique sérielle*.
    L'éditrice qui n'a pas froid aux yeux saisit la balle au bond :
    Je reçois les épreuves la semaine prochaine !

    philip kerr, mercato d'hiver, masqueEt c'est ainsi que je me suis retrouvé avec les 450 pages de ce Mercato d'hiver sur mon écran d'ordinateur.
    Je m'étais engagé à ne relire que les passages purement footballistiques, mais le livre ne parle que de football. Je m'étais engagé à lui rendre rapidement, mais je n'avais aucune envie de hâter ma lecture. Car disons-le :
    Le Mercato d'hiver, de Philip Kerr est un bon roman sur le foot.
    Un polar comme on aime, où le sel n'est pas dans l'intrigue mais dans le décor, les personnages, l'analyse d'un milieu social avec ses codes, ses mythes et ses figures emblématiques.

    Le Mercato d'hiver, donc, c'est d'abord une plongée dans le monde de la Premier League, où Scott Manson, entraîneur de London City, se retrouve à enquêter en secret sur l'assassinat du manager portugais du club (parfait portrait de José Mourinho) tout en gérant les excentricités du propriétaire ukrainien du club (salut à toi, Roman Abramovitch). Magouilles de transferts, agents et autres intermédiaires, états d'âme des joueurs et des femmes de joueurs, composition d'équipe, banc de touche et loges VIP : tout y est, dans un mélange parfait de personnages de fiction et de noms bien réels.
    (Tout y est, jusqu'à la romance gentiment éculée avec [no spoiler, kid], mais on ne va pas chipoter, il faut croire qu'en tout auteur de polar sommeille un auteur Harlequin refoulé, et ce n'est qu'anecdotique ; les scènes où Manson fait la nique à la police sont assez savoureuses pour compenser)

    En refermant le livre, je me suis rendu compte qu'on ne pourrait sans doute pas écrire un livre comme celui-là en France. Pourquoi ? Parce que les éditeurs comme les traducteurs n'ont pas de culture foot, qu'on me demanderait sans doute de tout expliquer pour le lecteur non-footeux – parce que tu comprends, le foot c'est segmentant... Mais je m'égare, pardon.

    En refermant le livre, je me suis surtout rendu compte que le nom de l'auteur ne m'était pas étranger. Philip Kerr, l'homme dont une demi-douzaine de personnes en moins d'un an m'ont vanté la Trilogie berlinoise.

    C'est bon, les amis, je me rends : quand j'aurai fini les livres en cours et le nouveau John King, je file à Berlin.
    En attendant, allez les Bleus.

     

    * Je viens de relire ce post, là, sur la traduction de J. King ('Football Factory') et du sport en général. Je suis retombé sur ce PS que j'avais oublié. Je n'en change pas un mot. A bon entendeur éditeur, salut ^

  • J'ai 24 ans et j'écris mieux que toi

    merindol, fausse route, dilettante, hummC'est l'histoire d'un jeune gars qui écrit un livre et puis s'en va. On est en 1950, Pierre Mérindol a 24 ans, il a une guerre derrière lui et une vie de bohème, entre brocante et journalisme, sa "Fausse route" paraît chez Minuit et l'auteur disparaît dans la nature lyonnaise.

    C'est l'histoire d'un jeune gars passionné, vers 2010 (Philibert Humm, chapeau), qui entend un jour parler de Mérindol et se met en tête de retrouver le bonhomme, et le livre. Il retrouve le premier juste avant qu'il ne meure. Ce n'est que plus tard qu'il déniche un exemplaire du livre, chez un bouquiniste. Il lit, il est transporté, il décide de le présenter à un éditeur qui n'a pas peur de l'aventure. Le Dilettante, c'est parfait.
    L'éditeur est conquis à son tour. Avec le jeune entremetteur ils retapent le texte, et le publient. Février 2016.

    Et puis c'est l'histoire du grand François Perrin, qui, en mai 2016, me raconte ces deux histoires et qui me dit : Lis ça, c'est pour toi.

    Et hop. La semaine suivante, je l'ai acheté – tu vois, on en est déjà à quinze lignes de billet et je n'ai pas encore commencé à le lire ; tu imagines un peu le chemin que doit faire un roman avant d'arriver entre les mains d'un lecteur. Autant dire que si on commence à y penser, on n'écrit plus une ligne.

    Et le livre, donc. L'histoire de ce chauffeur routier qui conduit son camion sur les routes nationales de l'après-guerre, où Valence-Lyon était encore une aventure, qui embarque avec lui le taiseux Edouard ("avec sa tête de joueur de saxo sans contrat et sa dégaine d'acteur de cinéma"), et bientôt Françoise pour une intrigue à la Jules et Jim, entre la route, un petit bar rue Mouffetard et l'arrivée à Paris d'un jeune zigue mal dégrossi.

    Au point où j'en suis, je me contenterais bien de te dire comme François – lis-le donc et on en reparle.
    Mais si d'aventure tu hésites un peu, je me permets d'insister.

    Lis-le, donc, disais-je, tu verras ce que c'est qu'une écriture brute mais profonde, sobre mais incarnée.

    On finira par avoir de ennuis avec cette garce, disait Edouard chaque fois qu'il se trouvait seul avec moi. Je n'ai pas envie d'être foutu dehors et de recommencer à traîner la cloche, je n'ai jamais été aussi libre que depuis que je suis inscrit à la sécurité sociale, ajoutait-il en rigolant, et dans le fond c'était vrai, on était les esclaves de l'heure, de la consommation de gas-oil, du chargement à livrer, mais on avait tout de même l'impression d'être dans le coup, de ne pas se dégonfler (...)

    Ça a l'air simple, mais qui sait encore écrire comme ça aujourd'hui ? Un récit où la route et les pierres sont vivants comme des personnages, une écriture qui sent, à la ville comme à la campagne, comme le camion qui sent le sexe chaud, le gas-oil et les tomates nouvelles, ou cette neige sale qui traîne le long des murs comme une mousse de bière au fond d'un demi oublié.

    Plusieurs fois en lisant, entre deux pages cornées, je me suis surpris à me rappeler que l'auteur avait 24 ans, en me disant qu'il y avait chez lui une sagesse terrienne qui a presque disparu avec les autoroutes. Un temps où on connaissait les choses, où on cherchait une grange pour y baiser, où on sonnait chez un inconnu au milieu de la nuit pour réparer le delco du camion. Un temps où il y avait une fête foraine Porte de Clignancourt et un marché aux puces à Mouffetard – ce coin de banlieue ou de province au cœur de Paris qui finira bien par devenir, autour des quatre arbres et de la pissotière confidentielle de la place, un autre Montmartre. Bingo.

    Plusieurs fois aussi j'ai eu une pensée pour nos jeunes auteurs 2016 qui mettent tant d'application à écrire jeune (qui sait, dans cinquante ans ils paraîtront peut-être d'une folle sagesse) ou à chausser des adjectifs hugoliens, des envolées à-la-Céline et des tournures balzaciennes comme on met des talonnettes pour paraître plus grand.
    … Mais je n'ai pas tout lu : si tu
    connais un auteur de 24 ans, ou même de 34, qui soit à la hauteur de Mérindol, dis-le moi, je suis preneur. Un auteur qui décrirait la vie comme elle va sans écrire plus haut que son cul sujet, un livre qui à chaque page, au-delà de l'histoire, te dirait quelque chose comme : "ok, les temps changent et les gens aussi, mais au fond, tout au fond, c'est fait comme ça, un homme", un livre de 126 pages qui, écrit par un autre, en aurait fait le double.

    Merci d'avance. Et en attendant, lis-donc Mérindol.
    Salut.

    Pierre Mérindol, Fausse route, Le Dilettante, 126 p.

  • L'Attraction du Genre

    gaitet,rebs,l'aimant,intervallesIl y a un plaisir assez singulier à s'attaquer à un genre.
    Le plaisir de se laisser porter par des codes, de jouer avec eux pour mieux jouer avec le lecteur, l'assurance d'un cadre éprouvé dans lequel on va pouvoir s'amuser en toute liberté, en retombant toujours sur ses pattes.

    C'est ce qu'a fait Richard Gaitet avec L'Aimant.
    Son modèle assumé : le roman d'aventures, façon Jules Verne. Et parce que l'aventure ne souffre pas la demi-mesure, il y va à fond. La couverture, cartonnée et dorée, donne le ton. Les illustrations intérieures (signées Riff Reb's) continuent le travail en beauté – bravo à l'auteur et à l'éditeur, Intervalles, d'avoir réuni tout ça, pour 19 euros seulement. L'édition, on vous le dit, c'est une aventure.

    Et le texte, alors ? Bien sûr, le texte.
    L'Aimant, c'est l'histoire d'un jeune freluquet qui quitte sa Liège natale pour embarquer à Anvers sur un cargo à la mission mystérieuse. Direction Buenos Aires, via les Açores... Mais le monde extérieur rattrape le cargo : une crise monétaire fait rage dans le monde, où toutes les pièces disparaissent inexplicablement. Tous ces éléments finiront bien sûr par se rejoindre, mais on prendra son temps – parce que ce qui compte, dans le roman comme dans le voyage, c'est le chemin, non la destination.

    Dans L'Aimant, tu trouveras des amis, des vrais, des traîtres, des illustrations en noir et blanc et des personnages haut en couleur, des bagarres homériques, une beuverie épique, une femme sublime aux tatouages étranges, la barbe de Neptune, un passage secret au milieu de l'océan, un karaoké mortel et des pièces de dix francs...
    Tu sursauteras, dans les 100 premières pages, à l'apparition d'un téléphone portable ou de tout autre rappel de la modernité, tant tu te croirais chez Jules Verne.
    Tu trouveras aussi, au milieu de l'épopée, une bibliothèque mal rangée et quelques notes d'écriture, des playlists au goût sûr, et au milieu de tout ça, le vrai roman d'apprentissage d'un marin débutant au milieu des vieux loups de mer. Bref : monte à bord, et laisse-toi porter, moussaillon !

    … A propos de livres, tiens, je voudrais rendre hommage ici à deux livres auquel L'Aimant m'a fait penser.

    Le premier : Le retour des Tigres de Malaisie, de Paco Ignacio Taibo II (Métailié). Taibo s'est amusé à reprendre les héros d'une série Z de sa jeunesse (Sandokan et Yanez – tout un programme) pour leur imaginer une aventure moderne, à combattre de méchants impérialistes dans l'Asie de la fin du XIXe siècle.
    Il y a du cousinage entre les deux livres – et pas seulement dans la joie manifeste à écrire des scènes de bagarre ou à inventer un rebondissement hénaurme. Le vrai grand point commun, c'est le respect absolu du genre. Parce qu'un genre, ça ne se détourne pas (laissons ça aux écrivains qui veulent faire les malins), ça se respecte.
    Et sur ce point, je le redis : Richard Gaitet, respect!

    L'autre livre, c'est Achab [séquelles], de Pierre Senges (Verticales). Je n'ai pas parlé ici, l'an dernier, du lauréat du dernier Prix de la page 111, et je m'en veux, parce que j'ai rarement corné autant de pages dans un roman. Les traits communs avec L'Aimant ? La mer, l'aventure, la fantaisie savante, l'inscription dans les pas d'un autre écrivain... Et la liberté de digression que permet le genre.

    L'Aimant, illustration, Riff Reb's… Mais au final L'Aimant n'est ni du Verne, ni du Senges, ni du Taibo : c'est du Gaitet pur jus.
    Ceux qui connaissent sa Nova Book Box connaissent ses talents de lecteur et pourront l'imaginer en live, dans les passages les plus enlevés (qui ne manquent pas). Si tu ne connais pas, fonce découvrir, c'est ce soir (du lundi au jeudi) à 21h30.
    Et vive l'écriture à l'oreille, qu'on se le dise sur tous les tons  !

     

    … Sur ce, je rends l'antenne, on me dit que je suis long et que les lecteurs sont partis.
    (Non, tu es là ? Bravo. Je te souhaite un printemps de lectures, et un été d'aventures – tu viens avec moi, à Athènes, en voiture?)

  • La femme en continu

    Ligne 8, vendredi, 10h10.

    Elle a les joues rebondies, de longs cheveux noirs, le maquillage indiscret et de grosses cuisses qu’elle étale au milieu de la banquette au fond d'un wagon bien rempli.
    Un smartphone dans la main droite, deux écouteurs dans les oreilles, et la main gauche qui tient le haut parleur.
    Elle ne parle pas très fort, juste assez pour exaspérer ses deux voisines, tassées sur le bord de leur siège.

    Et mais tu le croiras pas, Machine elle a dit que…
    Non mais c’est pas possible, tu vois, c’est pas pos-sible...
    ... Attends Samia mais je vais le répéter combien de fois ? Machin il a dit à Machine que c'était fini, et elle…
    etc.
    ('Samia', elle, n'en placera pas une)

    Des histoires en boucle pour meubler le vide, des détails en épingle et l’invasion de l’espace : après la femme Barbara Gould, la femme BFM-TV.

  • Historien 2, Journaliste 1 (après prolongations)

    lauren malka,bien joué,julie joly,you rockIl y a des livres qu'on a achetés un jour en se disant : "Tiens, je pourrais bien avoir envie de lire ça bientôt" et qui, depuis, prennent la poussière sur une étagère de la bibliothèque.
    Et il y a ceux qui vous tombent dessus, pile au moment où vous en avez envie. Ou besoin.

    Il y a deux semaines (scoop), je venais tout juste de rouvrir le fichier du roman-en-cours. M'y attendait une héroïne en devenir : tout ce que je savais d'elle, à ce stade, c'est qu'elle était coincée dans l'openspace d'une rédaction web, avec des rêves naïfs de vrai journalisme dans la tête.

    Je connais un peu le sujet, on m'avait raconté quelques anecdotes et j'avais lu pas mal d'articles, mais à se nourrir seulement de presse il manque toujours un peu de profondeur.
    … Lorsque soudain,
    je suis tombé sur ce petit livre rouge, de Lauren Malka :
    Les journalistes se slashent pour mourir (La presse face au défi du numérique) 

    - Lis-moi ce livre tout de suite ! a dit Rachel (mon héroïne s'appelle Rachel)
    J'ai hésité : avec
    un titre pareil, j'ai eu très peur d'un brûlot vite écrit, façon éditorial étiré en longueur.
    Elle a insisté.
    Elle a eu raison.

    Car le livre est tout le contraire de ce que le titre pourrait laisser croire.
    L
    auren Malka n'a pas d'opinion à nous asséner, elle se pose des questions. Internet a-t-il tout changé au journalisme ? Et sinon, quoi ?

    Pour chercher les réponses, elle a imaginé un dispositif joliment efficace. Elle se pose non pas en auteure mais en narratrice, affublée d'un complice ("le Naïf") qui pose sans fausse candeur les questions qui fâchent.
    De colloque en salle de café
    (Elisabeth Lévy et Finkielkraut, en personnages secondaires, sont plus vrais que nature), de lectures en soirées arrosées, elle se promène dans le monde avec sa question centrale, rencontre ceux qui peuvent y répondre et invite volontiers les protagonistes chez elle pour prolonger le débat.

    Rapidement, deux personnages principaux se dégagent.
    D'un côté, un jeune journaliste, ses rêves en bandoulière (salut Rachel), qui s'alarme de ce que la profession est en train de devenir, minée par la course au clic et la soumission à Google.
    De l'autre, un historien
    érudit et facétieux, qui s'ingénie à tout relativiser en rappelant quelques vérités oubliées et en déconstruisant les mythes à peau dure.
    Et le livre se construit ainsi, chacun des deux faisant de son mieux pour convaincre l'autre.
    Le jeune homme, persuadé de vivre une rupture fondamentale, raconte le plus factuellement du monde les cuisines des rédactions web, où les consultants remplacent les rédacteurs en chef.
    L'historien
    , lui, se contente de jouer en contre, convoquant Renaudot, Girardin, Balzac, La Bruyère ou Baudelaire pour montrer que non, Google n'a pas tout changé – et que de tout temps on a crié à la mort et à la honte du journalisme.

    Rachel s'est régalée.
    Moi aussi, j'avoue.
    J'aurais peut-être aimé que le jeune journaliste soit plus pugnace, en plus des faits qu'il raconte. Mais que l'historien ait le beau rôle, voilà tout ce que j'aime. Et celui-là remet joliment les choses à leur place (sa démolition de Finkie au début du livre est délicieuse), et en perspective.
    V
    ivement qu'on le retrouve dans d'autres essais.

    Car ce petit livre, apprends-je, est le premier d'une collection "Nouvelles mythologies", chez Robert Laffont, qui se propose (pour 10 euros seulement - ça compte, le prix d'un livre) "d'interroger la norme, la représentation, les poncifs".
    Bonne idée.

    Bonus

    Il faudra un autre livre, un jour, pour examiner, au-delà des Melty, Purepeople et autres couillonnades attrape-clic, le foisonnement actuel d'un journalisme qui a envie d'aller chercher plus loin que le bout de notre nez, du datajournalisme aux sites d'analyse, ou de reportage, qui tournent le dos au modèle publicitaire - donc de l'addiction au clic, cette drogue bas-de-gamme.

    A ce sujet, une dernière réflexion : en 2003, alors que le journalisme me tentait encore un peu, j'ai lu ce livre d'un jeune homme qui sortait du CFJ. Il racontait comment, derrière les beaux discours et les CV ronflants, on lui avait surtout appris à faire des micro-trottoirs, écrire des lancements de sujets bidons et couper des dépêches en 800 signes. Le livre s'appelait Les petits soldats du journalisme, il était signé François Ruffin (oui, le gars de Fakir, et de Merci patron), et il était bon.

    L'année dernière, par curiosité, je suis allé aux Portes ouvertes du CFJ. J'y ai vu tout le contraire : des jeunes gens qu'on encourageait à explorer des pistes nouvelles, et qui semblaient s'emparer de cette liberté. Evidemment, parmi eux, certains finiront par nourrir les tuyaux de BFM et de Buzzfeed. Et alors ? Il ne tient qu'à nous de nous intéresser surtout aux autres : je veux bien croire, maintenant, qu'ils sont plus nombreux.

    … Que le jeune journaliste de Lauren Malka se rassure, donc. Merci à lui de nous avoir éclairés sur la salle des machines des dealers de clics. Mais qu'il tente donc autre chose. Un jour peut-être, il pourra dire à l'historien qu'entre deux faux scandales et trois lolcats, on vit une époque pas si pourrie.

    A ce moment-là, qui sait, il aura peut-être rencontré Rachel.

    Sur ce je file écrire – la prochaine fois, on parlera de pirates, non mais !

  • Te quiero

    jp zooey, margot nguyen beraud, te quiero, asphalteBonnie but la moitié de son verre en deux gorgées, puis dit :
    « J'ai envie de faire l'amour avec un petit cœur doux et tiède.
    - Ah bon, répondit Clyde.
    - Le malaxer d'abord, puis l'avoir en moi pendant qu'il bat toujours. »
    Clyde songea qu'elle essayait de la provoquer ; il prit un air supérieur, fit mine de n'en avoir rien à faire et se gratta la barbe.
    « Mais là, il me faut un moment de silence », dit Bonnie.

    (J.P. Zooey, Te quiero, ed. Asphalte - p. 18)

    C'était l'année dernière, dans un avion pour Madrid.
    Quelques mois plus tôt, j'avais commencé à apprendre l'espagnol dans un manuel (leçon 29 : l'imparfait du subjonctif), et l'heure était venue de confronter mon castillan au monde réel.
    A ma gauche, côté hublot, il y avait une jeune femme. Discrète, svelte, jeans et chemise à carreaux, une coiffure à la Jeanne d'Arc qui commençait à s'émanciper, elle avait le regard vif et un piercing au nez adorable. Elle était plongée dans un roman - mieux, encore : elle était plongée dans un roman et elle riait.

    Le livre était en espagnol, son titre me faisait face et disait te quiero
    La jeune femme au rire malicieux, elle, était française. Traductrice, elle allait régulièrement en Espagne pour chercher les romans qu'elle pourrait avoir envie de traduire, et rêver de châteaux qu'elle pourrait y construire ou d'un deux-pièces à Lavapies.
    - Et pourquoi pas celui-là ? j'ai demandé. Ils ne sont pas si nombreux, les livres qui font rire.
    Elle a dit qu'en effet, pourquoi pas, et au-dessus des Pyrénées nous sommes tombés d'accord : si elle le traduisait, elle laisserait le titre originel.

    Quelques jours plus tard, nous partions tous les deux à l'assaut des moulins à vent dans la Mancha.
    Mon espagnol a progressé, un peu, mais pas au point de lire en VO.
    Et voilà qu'un an après, Te quiero paraît en français. Avec son titre originel.

    L'histoire ? Ah oui, bien sûr.
    C'est celle de Bonnie et de Clyde, à Buenos Aires. "Lui se consacre entièrement à l'écriture, elle étudie le stylisme sans conviction ; chacun vit avec son chat.", dit la 4e de couverture.
    Clyde, c'est le gentil paumé, celui qui a plus peur d'exister que de mourir, et qui mange dans la main de Bonnie, l'irrésistible pulsionnelle – celle qui un instant exige la tendresse de Clyde, et la seconde d'après propose qu'ils aillent ensemble aller braquer un zoo.

    Le roman est court (120 pages) et comme les chansons d'amour, il joue suffisamment de l'ellipse pour qu'on s'y projette. On a tous en nous un côté Clyde, on connaît tous une Bonnie, réelle ou non, qu'on a tour à tour envie de prendre dans ses bras ou d'emmener au bout du monde comme une traductrice de l'espagnol.
    L'écriture, elle, à la fois monocorde et colorée, reflète à la perfection (JP Zooey est un pseudo, je parierais que l'auteur a moult romans derrière lui) les flous d'une relation naissante, entre maladresse et poésie, obsessions et troubles de l'attention. Le monde glisse sur les deux personnages à moins que ce ne soit l'inverse, et bizarrement le livre, lui, ne glisse pas. Une semaine plus tard il en reste plus que des traces : sa charge hardie contre les écrivains postmodernes, les sarcasmes de Bonnie contre les auteurs-de-statuts-facebook, et ce style entêtant...

    Sur ce je vous laisse, j'ai très envie de faire l'amour à un petit cœur doux et tiède.

    A bientôt

     J.P. Zooey, 'Te quiero', éd. Asphalte – traduit de l'espagnol par Margot Nguyen Béraud.