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L'Embellie (les livres qu'on vous offre, suite)

sel poivre.jpgJe ne la connaissais pas, mais au hasard d’une soirée qui se prolonge, nous nous étions retrouvés côte à côte à l’arrière d’un taxi, en route vers des quartiers où le demi est abordable, et le quidam aussi.
En chemin elle m’a fait l’éloge d’un livre – il était question d’une femme qui gagne au loto et qui s’en va conquérir sa liberté. J’étais sceptique, elle m’a promis qu’elle me le donnerait, un jour, et que je ne serais pas déçu.
Soit.
Je ne devais comprendre que le lendemain qu’il ne s’agissait pas d’un premieroman français, mais du deuxième livre traduit d’Audur Ava Olafsdottir, l’auteur de ce Rosa Candida que j’avais vu si souvent sur les tables des librairies. 

A la terrasse où nous avons échoué, les conversations se croisaient. Elle parlait de Primo Levi et de Pascal, d’autres se lançaient des cacahuètes. Alors, au milieu d’une phrase, elle s’est penchée en arrière, cahuète en main, l’épaule appuyée sur mon bras pour mieux viser la bouche ouverte d’un ami en bout de table. Levi, cette épaule qui s’abandonne et le rire qui a suivi – je savais déjà que j’allais l’aimer, ce livre.
J’ai eu aussitôt envie d’être allongé nu dans le noir avec elle ; dans mes bras elle me raconterait sa vie, dans tous les détails même les inavouables, avant qu’ensemble nous n’imaginions la suite de l’histoire.
… Mais je ne lui ai pas dit. Par timidité ou par conformisme, les deux sans doute. Ou parce que ces choses là ne peuvent se dire que dans la seconde où elles se pensent, après quoi l’image n’est plus pure, la pensée la déforme et l’autre et ajoute un point d’interrogation là où nous n’étions qu’affirmation.

Bref.
Nous nous sommes retrouvés quelques mails plus tard, et j’ai ouvert L’Embellie, un soir sous la pluie, en attendant le bus de nuit.
Je craignais un livre aride, rempli de descriptions de paysages et de monologues inembellie olafsdottir.jpgtérieurs, avec suspense factice et révélation finale en guise de morale littéraire. J’avais tout faux.
D’abord parce qu’avec la finesse et l’humour qui va avec, un bon écrivain peut vous faire entrer dans n’importe quelle histoire, aussi ténue soit-elle. Ensuite parce qu’elle n’est pas si ténue, l’histoire de cette narratrice qui quitte son amant pour se faire le soir-même larguer par son mari (magnifique scène de rupture), qui regarde les hommes dormir et s’en va sur les routes avec sur le siège arrière un enfant handicapé qui n’est pas le sien. Thelma et le petit Louis, en somme.

Il y a une légèreté malicieuse dans l’écriture d’Audur Ava Olafsdottir, qui préfère l’ellipse aux effets soulignés. Et ce talent, comme dans le Sukkwan Island de David Vann, pour écrire des scènes où un scénariste dirait qu’il ne se passe rien, mais où tous les verbes sont des verbes d’action. J’ai pris des notes, comme un écolier. J’espère qu’il y aura un peu d’elle dans le prochain roman.

J’ai du mal à me concentrer sur ma lecture sous le regard mauvais de l’hôte nocturne ; la mort des héros elle-même ne parvient pas à me captiver. Je décide de veiller jusqu’au retour du propriétaire du faucon. Le chœur résonne à l’étage au-dessous. On est en train d’applaudir et le premier rappel ne va pas tarder à se faire entendre. Il semble néanmoins que je me sois assoupie un moment car lorsque je me redresse, des lambeaux de rêve me reviennent. Couchée dans l’herbe sous un pommier, je regarde les grosses pommes rouges et je m’entends dire : "Les éventualités vont bientôt me tomber dessus."

J’ai tourné les pages avec le plaisir de me faire balader, et l’impression d’entendre derrière certaines pages le rire amusé de l’auteur derrière son écran.

Tout à l’heure, j’irai dans un auditorium entendre ce rire-là.
L’héroïne de L’Embellie deviendra un peu réelle, tandis que la jeune philosophe aux bras enjôleurs, allez savoir, pourrait un jour devenir personnage de fiction.
Bonne soirée.

Commentaires

  • j'aime bien la légèreté malicieuse...

  • ... et après avoir fugacement croisé l'auteur, je confirme!

    (PS - dans un coin de la salle, tandis qu'A. Olafsdottir s'amusait en lisant un court passage de son livre en islandais, des gens de Gallimard se plaignaient que leurs livres de rentrée soient aussi peu légers, et aussi peu malicieux^)

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