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Des jours sauvages (viva Xabi Molia)

Xabi Molia, Des jours sauvages, seuilUn de mes plaisirs secrets, à mes heures perdues, c’est de lire les comptes-rendus d’expériences de psychologie sociale, où des scientifiques placent des cobayes dans une situation de jeu et observent comment les participants se comportent. Font-ils le pari de la coopération, ou préfèrent-ils jouer perso ? Tout le sel, bien sûr, consiste à varier les règles du jeu pour voir comment les candidat.es s’adaptent…
Une des expériences qui fait écho à nombre de révoltes récentes, c’est celle du "Money burning". Ou comment quand on instaure entre les participants une inégalité fondée sur le pur arbitraire, les joueurs défavorisés préfèrent perdre de l’argent si ça permet aux plus chanceux d’en perdre encore plus. Des expériences similaires ont été menées avec des singes - c’est passionnant, le sens inné que nous autres primates pouvons avoir de la justice et de l’injustice.
Mais pardon, je n’ai pas commencé et déjà je m’égare.

J’aime lire des expériences de psychologie sociale, donc, et je les préfère encore en roman, quand les écrivains savent jouer du collectif et créent des dispositifs d’expérience un peu plus complexes que des jetons qu’on s’échange. Je pense à Saramago, à Robert Merle dans Malevil, ou encore - on y vient - à Xabi Molia.

Depuis trois romans, Molia s’amuse à plonger des sociétés entières dans des aventures inédites et imprévisibles.
Dans Avant de disparaître, il racontait un Paris cerné par des zombies.
Dans Les Premiers, il inventait une génération spontanée de super-héros - mais de leurs super-pouvoirs il se foutait un peu : ce qui l’intéressait, c’étaient les relations au sein du groupe de héros, et la façon dont ils géraient (ou non) leur célébrité soudaine. A chaque fois, il pose son univers en quelques pages, il introduit ses personnages, puis il secoue le tout, pour le plaisir de voir ce qu’il en sort.

Dans Des jours sauvages, Xabi Molia pousse le dispositif encore plus loin. Cette fois, c’est une épidémie de grippe particulièrement mortelle (il a écrit avant le Covid) qui frappe l’Europe, et le monde. Ils sont quelques centaines à avoir réussi à fuir la France sur un paquebot abandonné par son équipage : après des jours de dérive, ils sont arrivés sur un île déserte. Où sont-ils ? Aucune idée. Que devient le monde ? Pas plus d'info : il n’y pas de réseau, ni d’électricité. Les voilà lâchés sur l’île comme des Robinson : c’est le début du roman.
Et ce qu’on comprend très vite, c’est que parmi les naufragés, une fracture s’est ouverte. D’un côté, il y a ceux qui ne pensent qu’aux moyens de quitter l’île et rejoindre une hypothétique civilisation. De l’autre, ceux qui se trouvent pas si mal sur cette île, et n’ont aucune envie qu’on les retrouve - au point d’aller saboter les projets des autres. Mais que faire des saboteurs, sur une île où on a besoin de tout le monde pour survivre ? Voilà la première question que Xabi Molia pose à ses cobayes personnages.

Bien sûr, ça va aller beaucoup plus loin. Mais je ne vous dis rien. Seulement qu’il y a là toute l’intelligence de l’auteur, et sa finesse, et son humour en creux, et le profond respect qu’il a pour tous les personnages, des plus héroïques aux plus faibles. Et ça foisonne, ça bastonne, ça baise, ça trahit, ça pardonne - ou pas. Un monde entier en miniature.

Bref. Il paraît qu’il y a quelques jours, Edouard Louis racontait dans Libé que la fiction était morte, dévorée par le récit de soi. Il n’a peut-être pas eu beaucoup le temps de lire, ces derniers temps, allez savoir. Pauvre de lui, en tout cas. Et vive Xabi Molia.

Xabi Molia, Des jours sauvages, Le Seuil, 19€

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