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  • Harlequinades 2010 : Maylis de Kerangal

    Cet été, alors que je préparais mes vacances en hôtel-club, deux grandes dames ont toqué à ma porte : Fashion et Chiffonnette proposaient de remettre ça avec les Harlequinades. Comme on avait bien ri, l’an dernier, à la résidence, je me suis réinscrite.
    Mais vous n’allez pas me croire : je n’ai pas trouvé de Harlequin à lire. Oui madame ! Au Monoprix de la rue du Poteau, ils n’ont que des bleus, et ça, j’aime pas (je suis une moderne, moi : les Harlequin, je les aime rouges, avec des passions intenses, de belles phrases et des membres turgescents). Dans les autres librairies, il n’y en avait carrément pas (qu’on ne s’étonne pas, après, quand on parle de crise du livre ; non mais).
    Ensuite, je suis parti dans ce club, et madame Perrin, la dame gentille du bungalow 68, avait oublié au bord de la piscine un livre parfait pour les Harlequinades.
    Certes, ce n’était pas un Harlequin officiel, mais il y a des signes qui ne trompent pas. Le pseudo de l’auteur, d’abord : Maylis de Kerangal, ça c’est trouvé ! Et puis, le titre : Corniche Kennedy, j’imaginais déjà des amours passionnées avec un politicien irrésistible dans les calanques de Floride. Comme Mme Perrin ne m’en a pas reparlé, je l’ai discrètement pris avec moi dans l’avion. Il ne me restait que quelques heures, mais je pourrais rendre ma note tout juste à temps. Chouette.

    … Eh bien, permettez-moi de vous le dire, je suis très, mais alors très déçue !

    corniche_kennedy.jpgPourtant, le livre part bien. C’est l’histoire d’une bande de jeunes, sur la côte d’azur, qui s’amuse à sauter du haut des falaises. Eddy, leur chef, est très beau et très musclé. Un jour, une petite bourge de la côte, Suzanne, vient les voir : elle veut sauter avec eux, de la falaise la plus haute. On comprend bien qu’il se passe un truc entre Eddy et Suzanne, mais Eddy a son honneur, il refuse. Ce qu’il ne sait pas, c’est que depuis le haut de la ville, le commissaire Opéra les regarde au télescope…
    L’honneur d’un seigneur des quartiers populaires face à l’impétuosité d’une princesse rebelle sous l’œil de l’autorité tapie dans l’ombre : en voilà une intrigue, une vrai !

    Mais ça se gâte quand l’auteur entreprend une description de ces jeunes.

    "Les petits cons de la corniche (…) Leur corps est incisif, leur âge est dilaté ente treize et dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison."

    Bon, je vous passe le style, limite. Mais l'âge... Des mineurs ! Vous vous rendez compte ? Mais bon, le Eddy avait l’air grand et fier, alors j’ai fait comme s’ils en avaient 18.
    Sauf qu’après ça, rien ne va.
    D’abord, le commissaire n’est pas beau. Ensuite, il y a trop de trucs invraisemblables. Cette jolie fille de Vladivostok, par exemple : on comprend qu’elle ait froid chez elle et qu’elle vienne se réchauffer sur la côte, on comprend aussi que des hommes tombent amoureux d’elle, mais qu’elle couche avec tous, et qu’en plus ils paient pour ça un autre type, ça vraiment, c’est louche. Et quand le commissaire arrête le type qui touche l’argent, il ne couche même pas avec la fille ! Non mais, elle a déjà écrit des histoires, Maylis de K ?
    Et puis le maire qui demande à la police de pourchasser les jeunes de la corniche plutôt que de combattre les trafics, tout ça pour améliorer ses indicateurs et faire croire au peuple qu’il lutte contre l’insécurité, c'est vraiment pas crédible.

    Quand à l’histoire d’Eddy et Suzanne… Mon dieu ! Le bel Eddy n’est même pas amoureux d’une autre, on sent tout de suite qu’il est attiré par Suzanne. Et malgré ça… OK, le livre est paru aux éditions Verticales, donc fallait pas s’attendre à ce qu’ils passent tout de suite à l’horizontale, mais quand même, mince, on sait bien que les jeunes de maintenant, hein. Bref. Et quand enfin ils se retrouvent seuls dans une cabine, que croyez-vous qu’il se passe ?

    "Suzanne y pense, se dit qu’il va basculer sur elle (…) c’est la grande nuit qui monte, the big night, elle tremble, se dresse sur un coude, le regarde, il a les yeux clos mais sait qu’elle regarde, espère lui aussi qu’elle va le toucher, le sexe aussi, la main faufilée dans le maillot et la caresse qui moissonne, se dit qu’elle va se coucher sur lui, qu’elle va venir le chercher ; ils remuent mais ne se disent rien, ce n’est pas l’heure, pas encore, et dans leur sagesse immense, ils se plient à ce temps, et même, ils ne s’embrassent pas. Excités, insomniaques, ils se décalent peu à peu dans une autre histoire que la leur."

    Eh, oh, elle pense à quoi, la Kerangal ?
    Je vais lui apprendre à écrire, moi.
    "Son membre gorgé du sang chaud des quartiers nord se dressait fébrilement vers Suzanne, ouverte comme une fleur au printemps de l’âge, perlée de la plus fraîche des rosée
    s", par exemple : ça, c’est du style !

    Excédée, j’ai fait lire quelques extraits à mon voisin, qui venait de replier L’Equipe.
    - Dites-donc, c’est très sensuel, comme écriture, il m’a dit.
    - Mais non ! En plus il ne se passe presque rien !
    - C’est normal. Les auteurs médiocres ont besoin d’intrigues compliquées pour tenir leur lecteur ; Maylis de Kerangal n’a pas besoin de ça : avec elle chaque description est une péripétie. Elle plante le décor, elle ajoute un souffle de vie (sautera, sautera pas ?), et c’est parti. 

    Je n’ai pas tout compris, mais ce n’est pas grave, manifestement il n’y connaissait pas grand chose en littérature. Pour être polie, je lui ai quand même lu un passage.

    "Il est des peaux qui parlent, chacun sait cela, la peau de Tania parla pour elle, peau de fille mal nourrie, élevée aux farines épaisses, aux viandes pauvres bouillies dans le saindoux, régalée aux cornichons et soignée à l’huile de foie de morue, aux rasades d’alcool fort (…)"

    - C’est étonnant, il a dit. Elle choisit souvent une voie indirecte pour mieux approcher la réalité – la vie, la vraie, telle qu’on la ressent.

    Là, j'ai laissé tomber.
    La vie, la vraie, dans un Harlequin ! N’importe quoi.
    Je lui ai laissé le livre, pour la peine.