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Second Flore - Page 5

  • Have a drink with Jaenada

     ob_0aac57_livre-philippe-jaenada-la-petite-feme.jpgQuand j'étais petit, chaque été, il y avait le rituel des cartes postales. Que je n'écrivais jamais. Chaque fois c'était pareil : j'avais envie d'écrire autre chose que « je t'aime très fort », trop banal (j'étais petit), je voulais écrire un truc super, évidemment je ne trouvais pas, et je finissais par ne rien envoyer.
    J'ai mis longtemps avant de comprendre que c'était idiot. Et j'ai beau l'avoir compris, ça m'arrive encore souvent.
    Ici, par exemple.

    Voilà pourquoi j'ai peu parlé des livres de Philippe Jaenada sur ce blog. A chaque fois je voudrais écrire une cathédrale, évidemment je ne trouve jamais rien qui soit à la hauteur, et pendant ce temps d'autres livres ont été lus, et le flot passe, et...
    … Et bref, on s'en fout, ce n'est pas le sujet.

    Donc, voici quinze jours, j'ai lu La Petite Femelle.

    Si tu veux savoir : le livre raconte l'histoire de Pauline Dubuisson, condamnée à perpétuité en 1953 pour le meurtre d'un ancien amant. Un procès qui a fait beaucoup de bruit à l'époque, un emballement médiatique terrible contre une pauvre fille un peu perdue présentée comme un monstre, et que Jaenada s'attache à réhabiliter, têtu comme des faits, en allant chercher la vérité par dessous les conneries écrites depuis soixante ans par des journaleux et autres chroniqueurs judiciaires rarement scrupuleux. Un livre où on croise tout plein d'inconnus qui prennent vie, et Bardot qui tente de se suicider.

    jaenada, petite femelle, whisky, have a drink, décapageJe l'ai entamé avec une petite appréhension (ça fait toujours ça quand on aime, non ?) : 700 pages sur un vieux crime passionnel dont je n'avais jamais entendu parler, oui, j'avoue, j'ai eu un léger doute.
    Il a vite été balayé.
    A cause de l'écriture, toujours vivante. A cause de ses parenthèses qui me donnent toujours l'envie de me remettre à écrire. A cause de la Sagesse de l'auteur, faite de bienveillance, d'expérience et de whisky, qui me fait penser à chaque ligne que le monde irait quand même mieux si plus de gens le voyaient comme Philippe Jaenada. A cause... Mais n'en jetons plus.
    Tout ce que je peux te dire, en l'espace d'une carte postale, c'est que dans ces 700 pages, tu auras à la fois un épisode de Faites entre l'accusé, le meilleur d'Arrêt sur images (magnifique, le destin médiatique d'un microscopique rapport de police) ET un roman, un vrai, de Philippe Jaenada.
    Autant dire que je t'exhorte à le lire.

    Voilà. Je t'aime très fort. Bisous.
    B.

     

    PS : j'allais oublier. Il se passe des miracles avec les livres de Phj.
    Quand j'ai ouvert ce comptoir fin 2006 (soupir), j'ai migré quelques notes de l'ancien blog. Parmi celles-ci, il y avait le tout premier truc que j'avais écrite sur l'internet – une potacherie sur le Prix de Flore, où je n'avais jamais mis les pieds. Il était tard, je suis allé me coucher sans terminer la migration, je n'avais laissé que cette longue histoire en page d'accueil. Le lendemain matin, comme un gamin au pied du sapin un 25 décembre, je trouvais un commentaire d'un certain Phj. Lequel donc devenu le 1er commentateur de ce blog.
    (oh, tiens, tu trouveras aussi un magnifique récit de soirée au Flore dans La petite femelle. Sans miracle, mais avec François Perrin en guest-star)

    Un peu plus tard, j'ai lu Vie et mort de la jeune fille blonde. L'histoire d'un type qui part à la recherche d'un amour de jeunesse. Quelques jours après l'avoir lu, je retrouvais le mien, d'amour de jeunesse, par hasard dans un café.
    Peut-être ne sont-ce là que coïncidences. Peut-être n'y a-t-il qu'à moi que c'est arrivé. Mais si tu veux mon avis, il y a de la magie dans les livres de Jaenada. J'espère que ça fera aussi effet sur toi, tu me raconteras.

     

  • Libertalia, Mikaël Hirsch

    arton169-165x250.jpgJe ne sais si c'est un signe des temps, mais la littérature française regarde quand même sacrément dans le rétroviseur. Avec la joyeuse bande du Prix de la page 111, nous le constatons d'année en année : près de la moitié des romans français de septembre situent leur action dans le passé...
    Mais il y a passé et passé. Le passé-souvenir (l'auteur plus ou moins déguisé en narrateur enquête sur son père/sa grand'mère/un oncle... passons). Le passé-décor, où l'auteur met tout son talent à faire revivre l'époque, parfois avec un savoir-faire édifiant (entre ici, Ken Follett)... Et ce qu'on pourrait appeler le passé-support, où l'auteur explore à la fois une époque mais aussi (voire surtout) ce qu'elle peut raconter sur nous autres, hommes d'hier et d'aujourd'hui – sur les mécanismes qu'on retrouve de Périklès jusqu'à l'ère numérique et qui fondent nos sociétés, ici ou là-bas. Parfois même ça se conjugue avec une vraie puissance d'écriture...
    … et c'est là qu'arrive Mikaël Hirsch.

    Son Libertalia commence en Alsace, en 1872, après la défaite du Second Empire contre la Prusse de Bismarck. Pour ceux qui ne veulent pas devenir Allemands, il n'y qu'un choix : il faut quitter la terre natale et fuir vers la France de l'intérieur, de l'autre côté des Vosges.
    C'est ce que font les deux personnages du roman : Baruch le petit ouvrier juif, et Alphonse le bourgeois qui rêve d'aventure et d'îles pirates. Ils arrivent à Paris sans grand bagage, mais finiront par faire leur trou et trouver leur place et grimper les échelons de la IIIe République...
    La première force du livre est dans le décor : dans sa façon de faire revivre le Paris de la fin du XIXe siècle – dans l'ambiance noire des rues mais surtout dans ses salons, et ses ateliers. La deuxième est dans le miroir qu'il nous tend : deux réfugiés alsaciens après une guerre perdue, arrivés avec tant d'autres dans une ville déjà surpeuplée – je ne suis pas sûr que Mikaël Hirsch l'ait voulu ainsi (et tant mieux, peut-être : ça n'en est que plus fort), mais l'écho est assez frappant avec ce qui se passe un peu partout autour de nous depuis quelques mois.
    La troisième force réside dans la tension entre les rêves de pirates des deux héros (Libertalia!) et la réalité de leur ascension sociale : Baruch dans l'atelier de Bartholdi où l'on construit la statue de la Liberté, Alphonse comme cartographe de la France coloniale...
    Tout ça compose un roman d'une richesse étonnante pour ses 140 pages.

    … Et pour une fois, plutôt que d'analyser, je m'en vais laisser l'auteur se défendre tout seul.
    D'ordinaire je n'aime pas mettre de citations – elles rendent rarement justice à leur auteur. Mais là... Il y a peu de livre que j'aie autant corné dans ma bibliothèque.
    Je vous en laisse juge.

    "Fons et Baruch laissèrent derrière eux Nogent et ses couteaux, Chaumont, Bologne et toute une tripotée de villages déjà moribonds qui, anticipant l'exode rural, se vidaient lentement de leur sang agricole pour ne plus devenir que des souvenirs pâlots, des registres de messe et des actes notariés. On allait faire fortune à Dijon, dans les manufactures de biscuits, tandis que la campagne s'esquintait au soleil, rissolait dans des reliefs de saindoux un peu rance, sur le bas-côté de l'histoire et de la géographie. Fons et Baruch traversaient la France qui ne laisse pas de traces, craint les révolutions bien plus que les monarques, plébiscite l'ordre pourvu qu'il soit ancien."
    (M. Hirsch, Libertalia, p. 23 – éditions Intervalles)

    "A force de courir les salons, Alphonse s'était mis à fréquenter tout un cénacle d'hommes plus âgés qui le tenaient en sympathie et prétendaient se reconnaître en lui, car l'évidence de ses qualités flattait leurs vieux jours. On trouvait là des hommes politiques, quelques journalistes, des explorateurs et même des ingénieurs qui occupaient désormais la place tenue autrefois par les poètes. Les tabliers de pont avaient depuis longtemps remplacé les sonnets chers à Lamartine dans le cœur des foules en manque d'aventure. Les aînés ne jalousaient ni sa jeunesse ni son aisance en société, mais cherchaient plutôt à s'allier cette personnalité dont la fréquentation les rajeunissait et les embellissait considérablement."  (p. 62)

    Les mécanismes, je vous dis. Les mécanismes.
    Salut.

     

  • La voix d'un écrivain (tentative d'approche)

    Tu me demandais "D'accord mais c'est quoi, au juste, la voix d'un écrivain", c'est toujours difficile à exprimer et j'ai bien senti que mes explications manquaient de clarté – mais là, dans mon bain, une image m'est venue, peut-être que tu comprendras mieux.

    Tu dans un bar, les gens se mélangent. Un ami te présente un inconnu, il te dit : "Denis a une histoire géniale à raconter", puis il file. Vous voilà tous les deux, avec l'inconnu. Il commence à raconter, et c'est vrai que son histoire est prometteuse : une Révolution en 2037, à l'heure où les vieux concepts du XXe siècle ont été balayés, le type a forcément des choses à dire.

    Mais il y a quelque chose dans la voix du type... C'est une voix sèche, et en même temps un débit lent – tu ne saurais dire précisément pourquoi mais après la première phrase, tu as déjà envie de t'échapper vers le comptoir – là où ça s'interpelle, où ça rigole. C'est une question de compatibilité, une voix, c'est animal, on ne peut pas mettre des mots dessus. On ne peut pas mettre des mots sur tout, non ? Si ? En tout cas c'est bien ce qu'est en train de faire le type en face, le Denis, il met un écran de mots entre son histoire et toi, le débit est plutôt lent mais tu le sens parti, tu sais qu'avec cette voix-là, tu ne tiendras jamais jusqu'au bout, et...

    … et soudain tu te réveilles : ce n'était qu'un livre. Alors tu finis ton verre et tu refermes le roman après dix pages, un peu coupable quand même. Ce n'est pas grave. Des rencontres manquées, après tout, un bar est fait pour ça, une bibliothèque aussi.

    A la prochaine.

     

  • La 7e fonction du langage

    binet, ellis, barthes, salutAllez, n'en faisons pas des tonnes. Je me connais : j'aimerais écrire une note parfaite, et puis je diffère, je diffère... Et puis, souvent, rien. Donc, avanti, petit, tu n'iras pas te coucher avant d'avoir fini.

    Je n'aurai pas besoin d'en faire des tonnes pour vous enjoindre à lire Laurent Binet, de toute façon, parce que d'autres l'ont déjà fait.
    Ici ou là, si j'en crois la presse que je ne lis pas, vous avez sûrement lu que ce roman est excellent, ou génial, ou désopilant, eh bien...
    Eh bien, c'est vrai.

    L'intrigue uchronique est simple (Roland Barthes n'a pas été renversé par accident par cette camionnette rue des Ecoles, il a été assassiné – mais qui donc pouvait bien vouloir sa mort?)
    Le défi, c'était de faire revivre l'année 1980, ses acteurs et son bouillonnement politique et intellectuel, le tout sans se perdre dans du trop-plein ou du documentaire. Et ça marche : dans le bureau de Giscard, dans la cuisine de Sollers et Kristeva, au Collège de France ou à la fac de Vincennes, on y est – à la fois en vrai (ah, ce dîner vu par la femme d'Althusser!), et pour rire.

    L'autre idée toute simple et géniale (ça va souvent ensemble), c'est de faire mener l'enquête par un flic un peu bourrin, un giscardien des RG qui ne connaît rien à la sémiologie ni au petit milieu du Quartier latin, avec lequel le lecteur découvre Michel Foucault ou Umberto Eco sans avoir besoin d'avoir fait une thèse de linguistique... Et de lui coller en binôme un jeune maître de conf' (salut à toi, double de l'auteur) qui, lui, ne connaît rien à la police mais profitera pleinement de l'enquête pour s'offrir sa dose de romanesque.

    Parce que c'est ça, je crois, la plus grande force de cette immense farce : de l'intelligence det de la recherche au service d'un romanesque pur, l'auteur qui y va à fond et le lecteur qui se dit : "Noooon", et qui rit autant des surprises que des scènes attendues, autant du grotesque (il y en a) que de cette petite référence glissée l'air de rien au coin d'une phrase (il y en a encore plus).

    Et l'histoire voyage, et l'intrigue rebondit, et le texte joue du clin d'oeil aussi bien que de la grosse caisse, en mettant en scène aussi bien Derrida sur son campus que le jeune Fabius aiguisant ses canines dans l'équipe de campagne de Mitterrand, le tout avec une joie de garnement communicative.

    [ici, normalement, si j'étais dans une démonstration, je devrais te donner des exemples. je t'avoue que j'ai un peu la flemme – crois-moi donc sur parole]

    On se demandait ici, l'autre jour, ce qu'il restait des livres qu'on lit.
    On pourrait croire (pauvres de nous) que ce qui est drôle ne dure pas. Que la farce imprime moins que le drame, que le rire glisse.
    Erreur !
    D'abord parce qu'il n'y a pas que le rire - évidemment.
    Ensuite parce que oui, le plaisir peut laisser une trace quand il n'est pas que mécanique. Je m'en souviendrai, moi, de ces moments où je me suis échappé de certaines obligations pour retrouver mon livre. Parce qu'il y a bien plus que le rire, évidemment. L'irrésistible duo de comiques Sollers/BHL, les joutes oratoires racontées en mode épique, les clins d'oeil rétro-futuristes, le petit suspense de l'intrigue (même si, comme dans tout bon polar, on se fout un peu de l'identité de l'assassin)...

    ... Et puis cette façon de raconter les scènes à multiples personnages, en variant les points de vue d'une ligne à l'autre, c'est du grand art.
    Je sais que Binet est admirateur de Bret Easton Ellis : c'est bien la première fois que je lis un auteur qui réussit à prendre le meilleur d'Ellis sans pour autant l'imiter. Je peux vous dire que ça, ça me restera. Ça, et la liberté de narration, qui respecte tous les codes du romanesque et n'oublie pas de s'amuser avec. J'ai pris des notes, des vraies, pour ce roman à venir qui à force de pousser va bien finir par sortir de terre un jour. S'il est réussi, il le devra un peu à cette Septième Fonction du langage.
    On en reparlera.
    En attendant, vous aurez lu ce livre, et vous m'aurez dit merci.
    De rien.

  • Le bruit des livres qu'on oublie

    Que reste-t-il d'un livre ?

    Parfois presque rien, c'en est effrayant.
    D'immenses livres comme Crime et châtiment ou Alexis Zorba, je ne garde aujourd'hui que quelques images, et pas un mot. A la limite, j'ai l'excuse de les avoir lus au siècle dernier, et si le contenu m'a depuis longtemps échappé, je sais ce qu'ils m'ont apporté.

    Mais il m'arrive de retomber sur un livre que j'ai lu dans l'année, un livre dont j'ai un bon souvenir, d'essayer de me rappeler de quoi il parlait... et de me rendre compte que je ne me souviens de rien. Ou presque. Un trait du personnage, un bout de scène, une impression. C'est peu.

    002312592.jpgPrenez Juan Gabriel Vasquez.
    L'an dernier, j'avais découvert par hasard, et avec enthousiasme, ses Réputations. Dans la foulée j'avais acheté en poche son premier roman, Le bruit des choses qui tombent.
    J'ai fini par le lire cette semaine - ce genre de lecture d'été où l'on sauve des livres de la pile-purgatoire sous laquelle ils étaient écrasés.
    Vasquez, donc. L'homme est intelligent, l'auteur sait mener une histoire, j'ai corné quelques pages. Mais je sentais le livre glisser sur moi – cette expression étrange mais tellement juste : ça n'imprimait pas, voilà.
    Alors je me suis demandé ce qui me restait de ses Réputations, et là... le trou noir. Rien, ou presque : des souvenirs épars du personnage principal, l'image fugace d'un cireur de pompes dans les rues de Bogota... Moins d'un an après la lecture, c'est bien peu. Au fond, ce qui me restait le plus, c'était le souvenir du plaisir pris à la lecture.

    J'ai repris le Bruit des choses qui tombent en prenant le même plaisir mais avec la désagréable certitude qu'il n'en resterait bientôt qu'un vague écho. Et du coup, en me demandant un peu pourquoi.

    Et pourtant je sais (ou n'est qu'une croyance?) que les romans sont bien plus qu'un simple moment.
    Je ne sais pas dans quel endroit du cerveau sont stockés mes souvenirs de Vasquez, mais je sais qu'ils sont là, quelque part, au milieu de milliers d'autres souvenirs enfouis d'expériences vécues. Qu'ils ont contribué à ma connaissance du monde. Que dans chaque réaction que je peux avoir, dans chaque idée qui me vient, dans chaque conseil que je peux te donner, il y a du Zorba, il y a du Dostoievski, du Vasquez et un peu de tous les autres – ce Tout ce qui fait Boum de Kiko Amat, par exemple, dont j'ai oublié de te parler et qui fait remonter toute l'adolescence avec de l'invention à chaque page.

    Les voyages forment la jeunesse et les romans sont une formation continue : ce serait mon credo, en gros. Et j'aimerais quand même bien percer le mystère de la trace que laisse un livre (ou un film, ou une pièce)... Si tu as une lumière, hein, dis-moi.
    .

    Ce matin, j'ai commencé une expérience assez vertigineuse : je me suis planté devant ma bibliothèque, et je me suis demandé pour chaque livre ce qu'il m'en restait. Et puis le téléphone a bippé, et la vie a repris. Il me faudrait transporter ma bibliothèque loin de Paris, loin des salariés qui défilent sous ma fenêtre de retour de vacances. Ou habiter plus grand (soupir).

    Bref ! En attendant, ragaillardis, on va pouvoir attaquer cette Rentrée, parce que pour une fois, elle fait vraiment envie. Binet, Jaenada, Blanc-Gras, Reverdy, Vinson, Turckheim, Hirsch, Ristic, Chalandon, Garcia, Montal et quelques autres dont on commence à me causer : la Rentrée est une fête, finalement, quand on n'y sort pas de livre soi-même.

    Oh ! Et puis Rentrée ou pas, une autre bonne nouvelle : j'apprends que les éditions Cambourakis viennent de retraduire et sortir Zorba. Chouette. On en reparle.

     

  • Traduttore, etc.

    Existe-t-il un seul traducteur en France qui ne soit pas d'une inculture absolue en matière de sport ?

    Je me souviens de l'immense "Moi, Charlotte Simmons", dont le 'héros' masculin est basketteur, et où le traducteur (excellent par ailleurs) étalait sur 800 pages sa méconnaissance du basket.

    football factory, John King, Diable Vauvert, taducteur, footEt là, un grand livre sur le hooliganisme, et on confie ça à un type qui manifestement n'a jamais entendu parler de Manchester United et qui est capable d'écrire (entre autres) : "Ça, c'était un bon but"... Sérieusement ??

    Je me souviens, quand j'étais en résidence au Diable Vauvert, Charles Recoursé suait sang et Redbull sur la traduction des 700 pages du Roi Pâle, de David Foster Wallace. Il m'avait sollicité sur un passage de base-ball, j'avais adoré me prêter à l'exercice. Et depuis lors, je pensais naïvement que tous les traducteurs faisaient comme ça. Gloire à toi, Charles.

    Bon, peut-être le traducteur de Football Factory n'avait-il aucun(e) ami(e) qui s'y connaisse en football, après tout c'est un sport plutôt confidentiel. On se demande aussi où était l'éditeur au moment de relire le texte... (à moins qu'éditeurs et correcteurs ne s'y connaissent pas plus en foot que les traducteurs)

    Heureusement que ça n'empêche pas Football Factory, de John King, d'être plus qu'un bon livre. Bien au-delà du foot, comme dirait Irvine Welsh (qui s'y connaît), "un grand livre sur la classe ouvrière". Le boulot, le pub, les filles, la baston, les idées qui changent après la cinquième pinte mais le code moral qui tient debout, et le langage, fleuri et cru. Là-dessus, ami traducteur, chapeau bas.

    Demande quand même, la prochaine fois.

    .

    PS - gloire à toi aussi, Angéla Morelli, d'avoir sollicité des experts pour tes 80 Notes... (mais c'était une autre forme de sport)

    PPS - tu es éditeur et tu as un bon livre à traduire de l'anglais qui parlerait de sport ? Appelle-moi.

     

  • A great American novel (un vrai)

     Meg Wolitzer, Intéressants, Great American Novel, FranzenMeg Wolitzer, Les Intéressants, ed. Rue fromentin
    .

     « Alors tu vois, c'est l'histoire d'une bande d'amis - leurs amours, leurs famille, leurs emmerdes – qu'on suit sur une quarantaine d'années...
    - Oh mais attend, on n'a pas déjà lu ça quarante fois ?
    - Si. Je crois que c'est une obligation si tu veux être publié aux Etats-Unis.
    - C'est ça ! Tu fais ton casting de personnages, tu choisis un thème, tu fais voyager tes personnages de la Côte Est à la Côte Ouest, et on appelle ça 'A great american novel'. (et si tu mets 'American' dans le titre, alors là, bingo)
    - C'est ça.
    - Tu me permets d'en avoir marre ? Parce que bon, ce genre de livres, façon 'Les Corrections' de Frenzen, ça fait pâmer les critiques français, ça faisait la Une de Libé à l'époque, mais c'est quand même plutôt chiant, non ?
    - Je suis d'accord. Mais parfois, tu vois, c'est bon. 'Les Intéressants', par exemple, ça démarre piano, mais ça te prend, et tu le lis d'une traite, ou presque, sans que l'auteur abuse des ficelles de scénario.
    - Ah, et comment, alors ?
    - Parce que c'est fin, parce que c'est juste, parce que tu as envie de suivre les personnages, parce que leurs relations sont complexes sans que ce ne soit jamais artificiel... Non, vraiment, je t'assure, toi qui as envie d'écrire, tu devrais en prendre de la graine.
    - Ouais. Mais si c'est fin, ça ne doit pas marcher, commercialement, si ? C'est que , j'ai plutôt envie d'écrire un best-seller, tu vois.
    - Eh bien, figure-toi que ça marche, Les Intéressants. Parce que des critiques l'ont vraiment lu...
    - Ha ha! A d'autres! Si les critiques lisaient, ça se saurait, surtout un roman de 500 pages.
    - ... Parce que de vrais critiques et de bons libraires l'ont vraiment lu, disais-je, et que ça, ça change tout. Surprenant, non ? Et je vais te dire : j'en suis bien content. »

     

  • Vincent Almendros - Un Eté

    vincent almendros, un été, minuit, politesse, exactitudeIl y a des auteurs qui savent se contenter de 90 pages là où d'autres en auraient fait 300. C'est un talent, une grâce parfois. Une politesse aussi, pour le lecteur.
    C'est important, la politesse.
    Bon Eté.

    Vincent Almendros, Un Eté -
    Ed. de Minuit (where else?), 2015


    .
    PS - J'allais écrire que l'exactitude est la politesse des grands auteurs. C'est toujours séduisant, une formule comme ça qui détourne un dicton connu et semble faire mouche. Là, j'y crois assez.
    Précision, concision, quelques phrases et hop! l'imagination du lecteur fait naturellement le reste. Reste à s'entendre sur la définition d'exactitude. Je viens de me taper quelques textes qui semblent confondre exactitude et exhaustivité, où l'auteur assomme son lecteur de détails qui tiennent plus de la pollution que de la précision. M'enfin, ceux-là sont parfois en tête des ventes...
    Le débat est ouvert.

     

  • J'ai été lu par les blogueuses (même pas mal)

    En près de dix ans de blog, c'est la note que j'aurai le plus différé. Pour plein de raisons que tu comprendras peut-être. Mais bon, je l'avais promise (à moi, surtout), alors allons-y d'une traite, et gaiement, ensuite on pourra passer à autre chose. En fin de billet, si l'écriture me grise un peu, je pourrais bien en dire un peu plus sur cet autre chose, mais pas sûr. Immonde teasing, je sais. J'assume. Accroche-toi, on y va.

    Sous-les-couvertures-Bertrand-Guillot-300x213.jpgRésumé des épisodes précédents : au cœur d'une Rentrée où Sous les couvertures était voué à un relatif anonymat, la grande Stephie (gloire à elle) l'inscrit sur la liste d'une opération spéciale menée par Price Minister. Le principe : des blogueurs-ses s'inscrivent pour recevoir un roman, à charge pour eux d'écrire un billet et de faire voyager le livre. Va savoir pourquoi, sur une liste de quinze romans, elles ont été plus de 150 à demander le mien. Le titre, peut-être. Ou le billet de Stephie.
    Quoi qu'il en soit, 150 inconnues allaient recevoir un exemplaire du livre, et allaient en causer. Mais qu'allaient-elles pouvoir bien dire ? Suspense...

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    femmes-qui-lisent1.jpg?w=222&h=300… Ainsi donc 150 blogueuses (et peut-être un blogueur, mais pas sûr) allaient lire et commenter Sous les Couvertures. 150 inconnues qui n'avaient jamais entendu parler de moi et qui s'en foutaient complètement (elles avaient bien raison), 150 inconnues qui n'hésiteraient pas une seconde à crier leur déception. Autant te dire que j'appréhendais un peu.
    La sortie d'un livre rend toujours paranoïaque, je le savais déjà. Mais là, on franchissait une nouvelle dimension. Stephie venait de m'ouvrir une fenêtre sur le monde fascinant et impitoyable du grand public. Il allait falloir être fort.

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    Comme je suis curieux, je me suis baladé sur ces fameux blogs. Et dire que je croyais connaître la blogosphère littéraire... Ha ! Je me suis retrouvé comme ce blogueur iranien emprisonné six ans et qui ne reconnaissait plus le web à sa sortie.

    Tout n'avait pas changé : on y trouvait toujours la même frénésie de lire, les mêmes échanges de commentaires (moins nombreux), les mêmes débats (SP ou pas SP ?), les livres qui voyagent et les challenges qu'on partage.
    Ce qui changeait, c'était le nombre : il y en avait des centaines, des milliers en suivant les liens, isolés ou organisés en petits groupes d'amitiés croisées. Des dizaines de petites chapelles sans la moindre intersection entre elles. Etrange phénomène.
    L'autre nouveauté, c'était tout ce qu'il y avait désormais autour des blogs. Pas une blogueuse qui n'ait sa page facebook son compte twitter sa page babelio/livraddict/bidulivre. Rien de révolutionnaire, après tout nous sommes tous des petits directeurs marketing de nous-mêmes (salut à toi, Bibiblogueuse qui demande un SP et appelle ça "partenariat"). Et puis, qui lit encore les blogs en se baladant de lien en lien, hein ?

    (Ah oui, et dans la rubrique "les choses qui ne changent pas" : en 2015 comme en 2005, c'est toujours triste de voir des gens qui écrivent comme s'ils étaient attendus par la planète entière et qui manifestement ne sont lus par à peu près personne. Ce qui, maintenant que j'y pense avec un petit pincement au clavier, est aussi le lot de pas mal d'écrivains.)

    … Mais ma plus grande découverte a été dans les livres chroniqués : je me souviens du tournant de 2009, quand les vedettes de la blogosphère littéraire avaient envoyé paître Flammarion et les autres pour lire des romances aux héros divinement velus, et des romans dont le Figaro Littéraire ne soupçonne pas l'existence.
    De page en page, foin de Gallimard ou de POL, que des couvertures aux couleurs vives, entre fantasy, sagas et thrillers, avec des éditeurs aux noms inconnus. Vous connaissez les éditions Calepin ? City ? BlackMoon ? Les Deux Terres ? Charleston ? Et puis Fleuve, Bragelonne, Harlequin... Entre ces nouveaux blogs et ma librairie de quartier, on aurait dit deux mondes parallèles. Alors oui, j'avoue, j'ai eu encore plus p
    eur. Bibiblogueuse et Castlelover45 allaient me dévorer tout cru, je n'avais plus qu'à espérer un peu d'indulgence.

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    Pendant ce temps, à Saint-Germain comme à Vera Cruz, la Grande Presse (hormis Télé7jours) se demandait toujours qui aurait le prix Goncourt et se foutait bien d'un roman paru aux éditions Rue fromentin. Après enquête, début octobre, 2,75% des critiques à qui mon éditeur avait envoyé le livre l'avaient ouvert. Une journaliste sagace voulait en causer sur France Inter, paraît-il, mais Modiano a eu le Nobel et elle a été déprogrammée. A quoi ça tient, la vie d'un livre, hein.

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    la lectrice et l'auteur, paraboleAllez, avec le recul, je ne vais pas me plaindre. Pour la presse, j'étais prévenu – et puis ça m'a permis d'être sélectionné pour le Prix de l'inaperçu.
    Quant aux blogueuses... Pas si pire! Evidemment, il y a eu celle qui n'avait lu que le titre et qui attendait une romance épicée. Celle qui trouve que le passé simple est un peu trop compliqué. Ou celle qui a détesté parce que mon vieux libraire est déprimé et qu'elle n'aime pas les personnages déprimés, surtout quand ils sont libraires. Et d'autres que le roman décevait pour des raisons tout à fait valables et auprès desquelles j'avais presque envie de m'excuser.

    Mais j'ai aussi découvert les blogs de Geraldine, Zazy, Missbouquin, Passionculture (une adaptation de SLC en illustré, parlons-en!) ou encore Camille, victime du Stendhal-syndrôme, qui m'a effrontément tancé d'avoir osé un "sourit-il" (et à qui, en représailles, je me permets de piquer l'illustration d'ouverture). Et plein d'autres que j'ai lus, tapi dans l'ombre, et que je remercie à distance.

    D'octobre à novembre, j'ai dû lire une bonne soixantaine de chroniques. C'était beaucoup. Après quoi je me suis éloigné du web, crois-moi, ça fait un bien fou.
    Car au final, le constat est là : c'est qu'une critique négative vous marque un auteur dix fois plus que le dithyrambe le plus enthousiaste, et qu'aussitôt rassuré de voir que Castlelover45 a aimé le livre, on ne peut s'empêcher d'être déçu de lire qu'elle regrette qu'y manquât le petit truc en plus qui l'aurait rendu génial. La nature est vraiment mal faite, quand même. Ou alors, c'est moi.

     5

    magritte5.JPG… Et alors ? me demande le lecteur (on a toujours un lecteur invisible niché au-dessus de son épaule quand on écrit). Bonne question.
    Ce que j'en retiens, avec le recul, c'est qu'il va falloir s'armer si on veut un jour vivre de ses romans. Parce qu'il faut bien des lecteurs pour que les romans prennent un sens, et que lire ses lecteurs vous pompe une énergie qu'en bon petit bleu je n'aurais pas soupçonnée. Il m'aura quand même fallu quelques mois avant de pouvoir rire de tout ça, et sortir les livres-d'après de la caverne où ils s'étaient réfugiés pour hiberner.

    De tout ce qui vous secoue, on trouve toujours un sens, après coup. Je ne pense pas que cet épisode changera mon rapport-au-lecteur (Angie, toi qui as déjà atteint le 3e niveau du jeu de l'Auteur, tu me diras si on finit par s'y faire?). Mais pendant que je n'écrivais pas, mon rapport à l'écriture aura changé, et cette plongée bloguesque n'y sera certainement pas pour rien.

    Maintenant je peux le dire : Sous les couvertures était une idée que je portais depuis longtemps (et il n'y en a pas tant que ça, vois-tu, des idées dont tu sais, tout de suite, qu'elles peuvent faire un bon roman). J'en avais entamé l'écriture par le mauvais bout, celui du débutant qui a envie de dire des choses au monde. Je l'ai repris en 2013 et 2014 en retrouvant le goût du romanesque (j'aurais pas mal de remerciements à faire juste pour cette phrase – je me contenterai ici de saluer Montal, de la rue Fromentin). Parce que bon. Au final, seul reste compte le plaisir d'écrire, pour soi et pour son lecteur invisible. Le plaisir qu'on trouve dans les personnages, dans cette phrase bien troussée, là, et dans l'histoire qui n'avance pas toujours comme on l'avait prévu. En un mot s'il en faut un : dans le romanesque.

    C'est peut-être pour ça que je me suis mis, au printemps, à écrire sous pseudonyme. Du romanesque pur, en évitant les trop grosses ficelles et en jouant gentiment avec les clichés sans manquer de respect aux codes plutôt rigides de la romance.
    Je me suis amusé, oui. Et j'ai promis qu'on m'y reprendrait.
    On en parlera en septembre.
    D'ici là bronze bien, et écluse ta bibliothèque, parce que je peux te dire qu'il y a du bon qui arrive en librairie, dans les mois qui viennent. Du romanesque avec du rire et du sérieux dedans.
    Salut.