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Second Flore - Page 5

  • Le bruit des livres qu'on oublie

    Que reste-t-il d'un livre ?

    Parfois presque rien, c'en est effrayant.
    D'immenses livres comme Crime et châtiment ou Alexis Zorba, je ne garde aujourd'hui que quelques images, et pas un mot. A la limite, j'ai l'excuse de les avoir lus au siècle dernier, et si le contenu m'a depuis longtemps échappé, je sais ce qu'ils m'ont apporté.

    Mais il m'arrive de retomber sur un livre que j'ai lu dans l'année, un livre dont j'ai un bon souvenir, d'essayer de me rappeler de quoi il parlait... et de me rendre compte que je ne me souviens de rien. Ou presque. Un trait du personnage, un bout de scène, une impression. C'est peu.

    002312592.jpgPrenez Juan Gabriel Vasquez.
    L'an dernier, j'avais découvert par hasard, et avec enthousiasme, ses Réputations. Dans la foulée j'avais acheté en poche son premier roman, Le bruit des choses qui tombent.
    J'ai fini par le lire cette semaine - ce genre de lecture d'été où l'on sauve des livres de la pile-purgatoire sous laquelle ils étaient écrasés.
    Vasquez, donc. L'homme est intelligent, l'auteur sait mener une histoire, j'ai corné quelques pages. Mais je sentais le livre glisser sur moi – cette expression étrange mais tellement juste : ça n'imprimait pas, voilà.
    Alors je me suis demandé ce qui me restait de ses Réputations, et là... le trou noir. Rien, ou presque : des souvenirs épars du personnage principal, l'image fugace d'un cireur de pompes dans les rues de Bogota... Moins d'un an après la lecture, c'est bien peu. Au fond, ce qui me restait le plus, c'était le souvenir du plaisir pris à la lecture.

    J'ai repris le Bruit des choses qui tombent en prenant le même plaisir mais avec la désagréable certitude qu'il n'en resterait bientôt qu'un vague écho. Et du coup, en me demandant un peu pourquoi.

    Et pourtant je sais (ou n'est qu'une croyance?) que les romans sont bien plus qu'un simple moment.
    Je ne sais pas dans quel endroit du cerveau sont stockés mes souvenirs de Vasquez, mais je sais qu'ils sont là, quelque part, au milieu de milliers d'autres souvenirs enfouis d'expériences vécues. Qu'ils ont contribué à ma connaissance du monde. Que dans chaque réaction que je peux avoir, dans chaque idée qui me vient, dans chaque conseil que je peux te donner, il y a du Zorba, il y a du Dostoievski, du Vasquez et un peu de tous les autres – ce Tout ce qui fait Boum de Kiko Amat, par exemple, dont j'ai oublié de te parler et qui fait remonter toute l'adolescence avec de l'invention à chaque page.

    Les voyages forment la jeunesse et les romans sont une formation continue : ce serait mon credo, en gros. Et j'aimerais quand même bien percer le mystère de la trace que laisse un livre (ou un film, ou une pièce)... Si tu as une lumière, hein, dis-moi.
    .

    Ce matin, j'ai commencé une expérience assez vertigineuse : je me suis planté devant ma bibliothèque, et je me suis demandé pour chaque livre ce qu'il m'en restait. Et puis le téléphone a bippé, et la vie a repris. Il me faudrait transporter ma bibliothèque loin de Paris, loin des salariés qui défilent sous ma fenêtre de retour de vacances. Ou habiter plus grand (soupir).

    Bref ! En attendant, ragaillardis, on va pouvoir attaquer cette Rentrée, parce que pour une fois, elle fait vraiment envie. Binet, Jaenada, Blanc-Gras, Reverdy, Vinson, Turckheim, Hirsch, Ristic, Chalandon, Garcia, Montal et quelques autres dont on commence à me causer : la Rentrée est une fête, finalement, quand on n'y sort pas de livre soi-même.

    Oh ! Et puis Rentrée ou pas, une autre bonne nouvelle : j'apprends que les éditions Cambourakis viennent de retraduire et sortir Zorba. Chouette. On en reparle.

     

  • Traduttore, etc.

    Existe-t-il un seul traducteur en France qui ne soit pas d'une inculture absolue en matière de sport ?

    Je me souviens de l'immense "Moi, Charlotte Simmons", dont le 'héros' masculin est basketteur, et où le traducteur (excellent par ailleurs) étalait sur 800 pages sa méconnaissance du basket.

    football factory, John King, Diable Vauvert, taducteur, footEt là, un grand livre sur le hooliganisme, et on confie ça à un type qui manifestement n'a jamais entendu parler de Manchester United et qui est capable d'écrire (entre autres) : "Ça, c'était un bon but"... Sérieusement ??

    Je me souviens, quand j'étais en résidence au Diable Vauvert, Charles Recoursé suait sang et Redbull sur la traduction des 700 pages du Roi Pâle, de David Foster Wallace. Il m'avait sollicité sur un passage de base-ball, j'avais adoré me prêter à l'exercice. Et depuis lors, je pensais naïvement que tous les traducteurs faisaient comme ça. Gloire à toi, Charles.

    Bon, peut-être le traducteur de Football Factory n'avait-il aucun(e) ami(e) qui s'y connaisse en football, après tout c'est un sport plutôt confidentiel. On se demande aussi où était l'éditeur au moment de relire le texte... (à moins qu'éditeurs et correcteurs ne s'y connaissent pas plus en foot que les traducteurs)

    Heureusement que ça n'empêche pas Football Factory, de John King, d'être plus qu'un bon livre. Bien au-delà du foot, comme dirait Irvine Welsh (qui s'y connaît), "un grand livre sur la classe ouvrière". Le boulot, le pub, les filles, la baston, les idées qui changent après la cinquième pinte mais le code moral qui tient debout, et le langage, fleuri et cru. Là-dessus, ami traducteur, chapeau bas.

    Demande quand même, la prochaine fois.

    .

    PS - gloire à toi aussi, Angéla Morelli, d'avoir sollicité des experts pour tes 80 Notes... (mais c'était une autre forme de sport)

    PPS - tu es éditeur et tu as un bon livre à traduire de l'anglais qui parlerait de sport ? Appelle-moi.

     

  • A great American novel (un vrai)

     Meg Wolitzer, Intéressants, Great American Novel, FranzenMeg Wolitzer, Les Intéressants, ed. Rue fromentin
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     « Alors tu vois, c'est l'histoire d'une bande d'amis - leurs amours, leurs famille, leurs emmerdes – qu'on suit sur une quarantaine d'années...
    - Oh mais attend, on n'a pas déjà lu ça quarante fois ?
    - Si. Je crois que c'est une obligation si tu veux être publié aux Etats-Unis.
    - C'est ça ! Tu fais ton casting de personnages, tu choisis un thème, tu fais voyager tes personnages de la Côte Est à la Côte Ouest, et on appelle ça 'A great american novel'. (et si tu mets 'American' dans le titre, alors là, bingo)
    - C'est ça.
    - Tu me permets d'en avoir marre ? Parce que bon, ce genre de livres, façon 'Les Corrections' de Frenzen, ça fait pâmer les critiques français, ça faisait la Une de Libé à l'époque, mais c'est quand même plutôt chiant, non ?
    - Je suis d'accord. Mais parfois, tu vois, c'est bon. 'Les Intéressants', par exemple, ça démarre piano, mais ça te prend, et tu le lis d'une traite, ou presque, sans que l'auteur abuse des ficelles de scénario.
    - Ah, et comment, alors ?
    - Parce que c'est fin, parce que c'est juste, parce que tu as envie de suivre les personnages, parce que leurs relations sont complexes sans que ce ne soit jamais artificiel... Non, vraiment, je t'assure, toi qui as envie d'écrire, tu devrais en prendre de la graine.
    - Ouais. Mais si c'est fin, ça ne doit pas marcher, commercialement, si ? C'est que , j'ai plutôt envie d'écrire un best-seller, tu vois.
    - Eh bien, figure-toi que ça marche, Les Intéressants. Parce que des critiques l'ont vraiment lu...
    - Ha ha! A d'autres! Si les critiques lisaient, ça se saurait, surtout un roman de 500 pages.
    - ... Parce que de vrais critiques et de bons libraires l'ont vraiment lu, disais-je, et que ça, ça change tout. Surprenant, non ? Et je vais te dire : j'en suis bien content. »

     

  • Vincent Almendros - Un Eté

    vincent almendros, un été, minuit, politesse, exactitudeIl y a des auteurs qui savent se contenter de 90 pages là où d'autres en auraient fait 300. C'est un talent, une grâce parfois. Une politesse aussi, pour le lecteur.
    C'est important, la politesse.
    Bon Eté.

    Vincent Almendros, Un Eté -
    Ed. de Minuit (where else?), 2015


    .
    PS - J'allais écrire que l'exactitude est la politesse des grands auteurs. C'est toujours séduisant, une formule comme ça qui détourne un dicton connu et semble faire mouche. Là, j'y crois assez.
    Précision, concision, quelques phrases et hop! l'imagination du lecteur fait naturellement le reste. Reste à s'entendre sur la définition d'exactitude. Je viens de me taper quelques textes qui semblent confondre exactitude et exhaustivité, où l'auteur assomme son lecteur de détails qui tiennent plus de la pollution que de la précision. M'enfin, ceux-là sont parfois en tête des ventes...
    Le débat est ouvert.

     

  • J'ai été lu par les blogueuses (même pas mal)

    En près de dix ans de blog, c'est la note que j'aurai le plus différé. Pour plein de raisons que tu comprendras peut-être. Mais bon, je l'avais promise (à moi, surtout), alors allons-y d'une traite, et gaiement, ensuite on pourra passer à autre chose. En fin de billet, si l'écriture me grise un peu, je pourrais bien en dire un peu plus sur cet autre chose, mais pas sûr. Immonde teasing, je sais. J'assume. Accroche-toi, on y va.

    Sous-les-couvertures-Bertrand-Guillot-300x213.jpgRésumé des épisodes précédents : au cœur d'une Rentrée où Sous les couvertures était voué à un relatif anonymat, la grande Stephie (gloire à elle) l'inscrit sur la liste d'une opération spéciale menée par Price Minister. Le principe : des blogueurs-ses s'inscrivent pour recevoir un roman, à charge pour eux d'écrire un billet et de faire voyager le livre. Va savoir pourquoi, sur une liste de quinze romans, elles ont été plus de 150 à demander le mien. Le titre, peut-être. Ou le billet de Stephie.
    Quoi qu'il en soit, 150 inconnues allaient recevoir un exemplaire du livre, et allaient en causer. Mais qu'allaient-elles pouvoir bien dire ? Suspense...

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    femmes-qui-lisent1.jpg?w=222&h=300… Ainsi donc 150 blogueuses (et peut-être un blogueur, mais pas sûr) allaient lire et commenter Sous les Couvertures. 150 inconnues qui n'avaient jamais entendu parler de moi et qui s'en foutaient complètement (elles avaient bien raison), 150 inconnues qui n'hésiteraient pas une seconde à crier leur déception. Autant te dire que j'appréhendais un peu.
    La sortie d'un livre rend toujours paranoïaque, je le savais déjà. Mais là, on franchissait une nouvelle dimension. Stephie venait de m'ouvrir une fenêtre sur le monde fascinant et impitoyable du grand public. Il allait falloir être fort.

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    Comme je suis curieux, je me suis baladé sur ces fameux blogs. Et dire que je croyais connaître la blogosphère littéraire... Ha ! Je me suis retrouvé comme ce blogueur iranien emprisonné six ans et qui ne reconnaissait plus le web à sa sortie.

    Tout n'avait pas changé : on y trouvait toujours la même frénésie de lire, les mêmes échanges de commentaires (moins nombreux), les mêmes débats (SP ou pas SP ?), les livres qui voyagent et les challenges qu'on partage.
    Ce qui changeait, c'était le nombre : il y en avait des centaines, des milliers en suivant les liens, isolés ou organisés en petits groupes d'amitiés croisées. Des dizaines de petites chapelles sans la moindre intersection entre elles. Etrange phénomène.
    L'autre nouveauté, c'était tout ce qu'il y avait désormais autour des blogs. Pas une blogueuse qui n'ait sa page facebook son compte twitter sa page babelio/livraddict/bidulivre. Rien de révolutionnaire, après tout nous sommes tous des petits directeurs marketing de nous-mêmes (salut à toi, Bibiblogueuse qui demande un SP et appelle ça "partenariat"). Et puis, qui lit encore les blogs en se baladant de lien en lien, hein ?

    (Ah oui, et dans la rubrique "les choses qui ne changent pas" : en 2015 comme en 2005, c'est toujours triste de voir des gens qui écrivent comme s'ils étaient attendus par la planète entière et qui manifestement ne sont lus par à peu près personne. Ce qui, maintenant que j'y pense avec un petit pincement au clavier, est aussi le lot de pas mal d'écrivains.)

    … Mais ma plus grande découverte a été dans les livres chroniqués : je me souviens du tournant de 2009, quand les vedettes de la blogosphère littéraire avaient envoyé paître Flammarion et les autres pour lire des romances aux héros divinement velus, et des romans dont le Figaro Littéraire ne soupçonne pas l'existence.
    De page en page, foin de Gallimard ou de POL, que des couvertures aux couleurs vives, entre fantasy, sagas et thrillers, avec des éditeurs aux noms inconnus. Vous connaissez les éditions Calepin ? City ? BlackMoon ? Les Deux Terres ? Charleston ? Et puis Fleuve, Bragelonne, Harlequin... Entre ces nouveaux blogs et ma librairie de quartier, on aurait dit deux mondes parallèles. Alors oui, j'avoue, j'ai eu encore plus p
    eur. Bibiblogueuse et Castlelover45 allaient me dévorer tout cru, je n'avais plus qu'à espérer un peu d'indulgence.

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    Pendant ce temps, à Saint-Germain comme à Vera Cruz, la Grande Presse (hormis Télé7jours) se demandait toujours qui aurait le prix Goncourt et se foutait bien d'un roman paru aux éditions Rue fromentin. Après enquête, début octobre, 2,75% des critiques à qui mon éditeur avait envoyé le livre l'avaient ouvert. Une journaliste sagace voulait en causer sur France Inter, paraît-il, mais Modiano a eu le Nobel et elle a été déprogrammée. A quoi ça tient, la vie d'un livre, hein.

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    la lectrice et l'auteur, paraboleAllez, avec le recul, je ne vais pas me plaindre. Pour la presse, j'étais prévenu – et puis ça m'a permis d'être sélectionné pour le Prix de l'inaperçu.
    Quant aux blogueuses... Pas si pire! Evidemment, il y a eu celle qui n'avait lu que le titre et qui attendait une romance épicée. Celle qui trouve que le passé simple est un peu trop compliqué. Ou celle qui a détesté parce que mon vieux libraire est déprimé et qu'elle n'aime pas les personnages déprimés, surtout quand ils sont libraires. Et d'autres que le roman décevait pour des raisons tout à fait valables et auprès desquelles j'avais presque envie de m'excuser.

    Mais j'ai aussi découvert les blogs de Geraldine, Zazy, Missbouquin, Passionculture (une adaptation de SLC en illustré, parlons-en!) ou encore Camille, victime du Stendhal-syndrôme, qui m'a effrontément tancé d'avoir osé un "sourit-il" (et à qui, en représailles, je me permets de piquer l'illustration d'ouverture). Et plein d'autres que j'ai lus, tapi dans l'ombre, et que je remercie à distance.

    D'octobre à novembre, j'ai dû lire une bonne soixantaine de chroniques. C'était beaucoup. Après quoi je me suis éloigné du web, crois-moi, ça fait un bien fou.
    Car au final, le constat est là : c'est qu'une critique négative vous marque un auteur dix fois plus que le dithyrambe le plus enthousiaste, et qu'aussitôt rassuré de voir que Castlelover45 a aimé le livre, on ne peut s'empêcher d'être déçu de lire qu'elle regrette qu'y manquât le petit truc en plus qui l'aurait rendu génial. La nature est vraiment mal faite, quand même. Ou alors, c'est moi.

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    magritte5.JPG… Et alors ? me demande le lecteur (on a toujours un lecteur invisible niché au-dessus de son épaule quand on écrit). Bonne question.
    Ce que j'en retiens, avec le recul, c'est qu'il va falloir s'armer si on veut un jour vivre de ses romans. Parce qu'il faut bien des lecteurs pour que les romans prennent un sens, et que lire ses lecteurs vous pompe une énergie qu'en bon petit bleu je n'aurais pas soupçonnée. Il m'aura quand même fallu quelques mois avant de pouvoir rire de tout ça, et sortir les livres-d'après de la caverne où ils s'étaient réfugiés pour hiberner.

    De tout ce qui vous secoue, on trouve toujours un sens, après coup. Je ne pense pas que cet épisode changera mon rapport-au-lecteur (Angie, toi qui as déjà atteint le 3e niveau du jeu de l'Auteur, tu me diras si on finit par s'y faire?). Mais pendant que je n'écrivais pas, mon rapport à l'écriture aura changé, et cette plongée bloguesque n'y sera certainement pas pour rien.

    Maintenant je peux le dire : Sous les couvertures était une idée que je portais depuis longtemps (et il n'y en a pas tant que ça, vois-tu, des idées dont tu sais, tout de suite, qu'elles peuvent faire un bon roman). J'en avais entamé l'écriture par le mauvais bout, celui du débutant qui a envie de dire des choses au monde. Je l'ai repris en 2013 et 2014 en retrouvant le goût du romanesque (j'aurais pas mal de remerciements à faire juste pour cette phrase – je me contenterai ici de saluer Montal, de la rue Fromentin). Parce que bon. Au final, seul reste compte le plaisir d'écrire, pour soi et pour son lecteur invisible. Le plaisir qu'on trouve dans les personnages, dans cette phrase bien troussée, là, et dans l'histoire qui n'avance pas toujours comme on l'avait prévu. En un mot s'il en faut un : dans le romanesque.

    C'est peut-être pour ça que je me suis mis, au printemps, à écrire sous pseudonyme. Du romanesque pur, en évitant les trop grosses ficelles et en jouant gentiment avec les clichés sans manquer de respect aux codes plutôt rigides de la romance.
    Je me suis amusé, oui. Et j'ai promis qu'on m'y reprendrait.
    On en parlera en septembre.
    D'ici là bronze bien, et écluse ta bibliothèque, parce que je peux te dire qu'il y a du bon qui arrive en librairie, dans les mois qui viennent. Du romanesque avec du rire et du sérieux dedans.
    Salut.

  • Où il est grand temps de sortir de sous les couvertures

    lit-dc3a9fait.jpgTu te souviens, l'été dernier ?
    A peu près à la même époque, je devais être en train de signer chez mon éditeur quelques exemplaires de Sous les couvertures, pour des journalistes littéraires qui n'en auraient probablement rien à faire.

    Sortir un roman en pleine Rentrée de septembre chez un 'petit éditeur' (pourtant déjà plus si petit), sans attaché-e de presse pour remuer ciel, et terre et carnet d'adresses, c'était une lutte inégale contre le Destin. Autant dire, une tragédie annoncée.
    Alors pour conjurer tout ça (les espoirs naïfs, la crainte d'avoir travaillé des années pour rien - l'attente, quoi), j'avais entrepris d'écrire un feuilleton : celui d'une Rentrée littéraire comme elle se passe chaque année, avec ses acteurs fétiches, son scénario presque immuable, ses figures incontournables, ses rituels... Avec le recul, je n'ai pas l'impression de m'être trompé de beaucoup. Autant dire que je pourrais republier le même feuilleton cet été, ce serait tout aussi vrai. Je pourrais même y ajouter une scène inédite, tout au début – une scène qui se passerait début juin, un ballet de journalistes et attachés de presse réunis au cocktail d'un des derniers prix de la saison, se demandant tous "et tu as lu quelque chose de bien, déjà ?" (scène vécue ; en arrière-scène, on aurait des libraires et petits éditeurs criant : "Eh, il y a des livres sur nos tables qui attendent d'être vraiment lus ! ça intéresse quelqu'un ??" Mais leurs voix seraient étouffées par le tintement de deux coupes de champagne dans la cour intérieure d'un hôtel particulier.

    … Bref !
    Tout ça pour dire que je ne te parlerai sûrement pas de la Rentrée de septembre, qu'il y a quelques romans que j'aurai plaisir à te conseiller bientôt pour cet été (ou pour un autre) – et qu'en attendant, il faut bien boucler la boucle et solder cette Rentrée 2014.
    Que s'est-il donc passé pour Sous les couvertures ? me demandes-tu. Eh bien, c'est simple. Si je ne t'en ai pas parlé ici, ce n'est pas seulement par dédain pour l'autopromo. C'est aussi parce qu'il ne s'est rien passé, ou presque. Sur papier, en tout cas.
    Et je te dis ça sans aigreur : je pourrais ajouter, comme prévu – sauf que bon, on rêve toujours un peu. Alors merci à toi, Mandor, merci François P., l'homme du TGV... et un merci ébahi à Télé 7 Jours (oui madame!), et à son point d'exclamation final. Et merci aux autres, finalement : sans eux, je n'aurais pas pu, joie et honneur, faire partie des finalistes du hautement sympathique Prix de l'Inaperçu.
    Tu vois, je te le disais l'autre jour on trouve toujours de la consolation dans l'écriture.

    Bon, sans rire et sans fard, maintenant je te le dis : ne plus jamais sortir de livre en septembre. Plus jamais dans ces conditions, en tout cas. Rien de tel pour te pourrir l'été comme l'automne.
    Ceci était dit, neuf mois plus tard, on retiendra surtout les quelques joies, parce qu'il y en eut, et des belles.
    D'abord il y a eu ces libraires qui l'ont fait monter sur leur table. Que ceux-là soient loués pour l'éternité ! Pour ce livre-là, on ne pouvait sans doute rien faire de plus beau. Il y a eu des rencontres – de celles qui resteront –, il y a eu des sourires de lecteurs, des retrouvailles improbables, une réimpression, quelques verres gaiement partagés.
    Et puis, il y a eu la Toile. Lire dès les premiers jours un billet comme celui-ci, vraiment, ça suffit à vous assurer que vous n'avez pas écrit pour rien – pas seulement pour l'avis positif, mais parce que l'insatiable Charlotte, comme sa comparse Sophie, compte parmi les lectrices les plus fines que je connaisse.

    Sous-les-couvertures-Bertrand-Guillot-300x213.jpgEnsuite, il y a eu la chronique de Stephie, alias Milleetunefrasques, qui m'a fait rougir d'aise – et pas seulement parce qu'elle avait noté ce qui reste ma scène préférée du livre. Je ne connaissais pas Stephie, c'est une amie qui m'a indiqué son blog. Je n'ai pas réagi à sa chronique (je ne le fais jamais, je sais, c'est idiot). Et quelques semaines plus tard, surprise ! je découvre qu'elle avait proposé le livre dans le cadre d'une opération menée par Price Minister – les Matches de la Rentrée littéraire. Je te passe les détails, tu pourras cliquer sur le lien si tu es curieux, mais enfin le résultat était là : par un étrange miracle, plus de 160 blogueurs (enfin, disons 158 blogueuses et 2 blogueurs (ou peut-être un seul, je ne sais plus)) ont demandé à recevoir Sous les couvertures. Peut-être à cause du titre. Peut-être aussi à cause du pouvoir magique de Stephie (si ça t'intéresse, cette semaine elle peut aussi te faire devenir une bête de sexe).

    Ainsi donc, en novembre, elles étaient 150 qui ne me connaissaient pas à recevoir le livre dans leur boîte aux lettres, et qui s'engageaient à écrire une chronique sur leur blog avant Noël.
    Quand on me l'a appris, je crois que ça m'a fait plus peur que plaisir. Mais les dés étaient jetés, les livres envoyés. Au moins, me suis-je dit, j'allais pouvoir actualiser ma connaissance de la blogosphère littéraire...

    Mais je te raconterai ça une autre fois. Je suis déjà trop long – et j'aime bien les feuilletons. Et puis je ne sais même pas s'il reste quelqu'un ici pour lire cette ligne. En tout cas, si tu es là, qui que tu sois, où que tu sois (il y a quelqu'un?), je te salue.

    (NB - la dernière illustration a été piquée sur le blog de Stendhalsyndrome,
    qui doit être en train de parcourir le monde - qu'elle me pardonne cet emprunt... et merci!)

  • L'Homme de Kiev

    l'homme de kiev, malamud, rivagesJ'ai passé le week-end malade dans une geôle de Kiev, emprisonné par des serviteurs du tsar et abandonné de tous, j'étais juif et athée, je puais comme un bouc-émissaire, je n'avais qu'un maigre seau pour pisser et chier, je n'avais pas de papier ni de crayon, rien à lire, et des gardiens qui me fouillaient au corps trois fois par jour.
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    Eh bien, tu me croiras ou non, c'était un excellent week-end.

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    Bernard Malamud, L'Homme de Kiev, Rivages

     

  • Gazmend Kapllani, La Dernière page

    (j'aurais aimé trouvé un titre plus accrocheur, le truc qui te suggérerait Vas-y, lis Gazmend Kapllani, mais je suis nul en titres. Cela dit, tu auras vite compris le message.)

    arton166-165x250.jpgIl y a des auteurs qu'on lit une fois et dont on sent bien, en refermant le livre, qu'on ne les lira plus - c'est bon, j'ai vu, merci. Ce n'est pas forcément qu'on n'a pas aimé le roman : je ne sais pas vous, mais ça m'arrive souvent après un bon livre : l'impression que l'auteur a dit tout ce qu'il avait à dire, ou simplement que le livre suivant serait forcément moins bien. Allez savoir d'où ça nous vient. M'enfin.

    Quand j'y pense, là, je crois que c'est le cas de la majorité des livres que je lis. Ils ne sont pas nombreux, les auteurs contemporains dont je peux dire que j'ai tout lu. Même pas Carrère, même pas Tom Wolfe, même pas Ferrari.

    Mais quand arrive un Gazmend Kapllani, je n'hésite pas. Je l'avais découvert par hasard (et surtout par Guillaume Jan) avec son Petit journal de bord des frontières. Le livre suivant, Je m'appelle Europe, était aussi bon. Pour ce troisième, La Dernière page, on retrouve tous les thèmes de l'auteur (la frontière et l'émigration, la Grèce et l'Albanie, l'amour en pays étranger), mais cette fois c'est l’œil qui se décale.

    D'abord parce qu'on change de pays - cette fois ce sont des Grecs qui se retrouvent en Albanie. Ensuite, et surtout, parce que la trame, cette fois, est purement romanesque. Je vous résume vite fait si vous êtes encore là : Melsi (écrivain albanais vivant en Grèce) revient à Tirana dans la demeure d'un père qu'il n'a pas vu depuis longtemps et qui vient de mourir. Il découvre un cahier que tenait ce dernier, et découvre soudain l'histoire familiale : une histoire qui commence dans le ghetto de Thessalonique en 1943 et qui se poursuit sous une fausse identité en Albanie, sous un des régimes les plus fermés et les plus absurdes de cette belle époque que fut la guerre froide.

    Mais au fait, me demanderas-tu, pourquoi te parlerais-je d'une histoire de Grec qui émigre en Albanie ?
    Bonne question. Je te l'aurais peut-être posée si tu m'avais, toi parlé de ce livre, ou d'un Afghan qui se réfugie au Pakistan.
    Alors laisse-moi te dire. D'abord parce que Gazmend Kapllani, avec sa langue simple qui fait passer toutes les nuances sans jamais rien souligner. Parce que grâce à lui tu pourras te projeter en Juif de Salonique qui renie ses origines pour s'intégrer ailleurs. Tu vas voyager, tu vas apprendre, tu vas douter, et au final tu seras plus ouvert, plus riche et moins bête (non, je ne dis pas que tu es bête - mais reconnais que c'est si facile de l'être, quand on parle de l'étranger et de la place qu'on peut lui donner), grâce à lui tu comprendras peut-être un peu mieux ce Tunisien que tu croises dans ton quartier. Je te dis ça, je me le dis à moi aussi.

    Mais ça va déjà un peu mieux, je viens de lire La Dernière page.

    A toi.

  • La Théorie de la tartine

    titiou lecoq, théorie de la tartineIl y a sept ou huit ans, j'ai eu une idée de roman géniale sur les Internets. On y aurait croisé ceux qui le font, ceux qui tirent les ficelles, ceux qui s'en servent et ceux qui s'y perdent. Bref, un peu tout le monde.

    Depuis le temps que j'y pensais, ça commençait à prendre la forme d'une fresque, le genre de projet qu'on n'ose plus attaquer à moins de trouver une autre idée, tout aussi géniale, qui le rendrait simple.

    Et puis là, hop, je découvre que Titiou Lecoq vient de l'écrire, ce livre, et qu'il est bon, et riche, et simple, et bien plus romanesque que théorique.
    Merci Titiou, je peux passer à autre chose.