Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Second Flore - Page 5

  • La Maison, Emma Becker

    Emma Becker - La Maison.jpgChère Emma Becker,

    Un jour, me rappeliez-vous dans votre dédicace, je fus votre premier. Le premier journaliste à vous interviewer : c’était à la sortie de Mr, et c’était pour Standard - paix à l’âme de ce magazine qui n’en manquait pas.
    Je doute que cela vous ait beaucoup ému, je suis sûr que vous saviez déjà qu’il y aurait d’autres livres, et d’autres interviews. Et puis, nous n’étions pas totalement inconnus : nous nous étions déjà croisés dans les pages, puis le boudoir burlesque d’une revue gentiment licencieuse nommée Stupre.

    Je me souviens encore de ce que vous disiez à la toute fin de notre entretien :
    Je veux un jour ouvrir un bordel à Berlin. Un bordel à l’ancienne, comme chez Maupassant. Un endroit classe où les hommes viendraient bien habillés et où les filles aimeraient vraiment baiser. Je sais, c’est une utopie… Mais je vous préviens : si je n’ouvre pas ce bordel, je deviens sexologue.

    Vous aviez 20 ans, et je l’avoue, je n’y avais vu qu’une réponse joliment bravache. J’avais tort.
    Nous nous sommes revus, de loin en loin (savez-vous qu’il m’arrive encore parfois de manger l’aligot là où…? mais pardons, je m’égare), puis vous êtes effectivement partie à Berlin. Vous avez publié votre deuxième roman, Alice, dont je crois savoir qu’il ne fut pas épargné par la critique. Tel est le lot, je le crains, des jeunes autrices lancées très tôt dans l’arène médiatique - ces "nouvelles Françoise Sagan" à qui tous les Beigbeder du monde ne font jamais de bien. C’était injuste, car le livre comportait des pages magnifiques. Mais c’est ainsi.

    L’ironie veut que j’aie lu le roman à Berlin, à l’époque, sans me douter de vos activités à deux quartiers de là.
    J’avais appris - me l’aviez-vous dit vous-même ? - que vous travailliez dans un bordel. Mais allez savoir, naïveté confondante ou pruderie atavique, je ne pensais pas que vous y officiiez comme prostituée. Cela, je ne l’ai compris qu’en ouvrant la porte de La Maison.

    Mon doigt se pose sur la sonnette ; à l’intérieur, étouffée, une trille désuète, un chahut de petites filles qui s’interrompt brusquement et reprend à mi-voix. J’entends déjà les pas de la Hausdame mais, dans le bref instant qu’il lui faudra pour se faufiler entre les filles, je remplis mes poumons de l’air qui stagne sur le palier, cet art qui est déjà un philtre (…) Dans dix ans, lorsque l’open space aura changé vingt fois de locataires, qu’on aura fait et refait les peintures, il y aura toujours sur ce palier cette odeur que personne ne pourra expliquer - sinon les Berlinois qui se souviendront des queues sorties dans la pénombre des chambres et des chattes lavées à grande eau, à grand bruit, dans les bidets depuis longtemps détruits.
    (La Maison, Emma Becker, Flammarion, p. 63)

    Ainsi donc, vous avez franchi le pas. On me dit qu’ici ou là, on vous reproche de l’avoir fait "pour l’expérience littéraire" (car je vois qu’il fait partie de ceux dont on parle, et je m’en réjouis - pour vous, et pour lui - on parle si mal de sexe, d’ordinaire, dans ce pays, vous ne trouvez pas ?). Je vous connais peu, mais je sais que c’est faux. J’imagine qu’entre la pute et l’écrivaine, pendant deux ans, les rapports n’ont pas été simples. Il reste quelques traces de ces débats intérieurs dans le livre, elles sont parfois maladroites, on vous les pardonnera volontiers. Car de bout en bout, La Maison m’a semblé honnête - et je l’écris ici dans son sens le plus noble.
    Honnête, et neuf. Car la littérature a depuis longtemps figé l’image de la prostituée - double image : celle de la fille paumée victime d’infâmes trafiquants, et celle de la pute au grand coeur qui a tout compris de la vie.
    C’est peu de dire que vous passez au large de ces deux clichés, pour montrer une facette que l’on voit si rarement : celle de la pute qui choisit son métier, celle qui doute, celle qui règne - et puis, la vie d’un bordel, non pas au temps de Maupassant mais au XXIe siècle. En parlant de votre expérience, vous parlez aussi des hommes en général et des clients en particulier, des Albanais qui tiennent cette maison concurrentes, et des autres prostituées de la Maison. C’est qu’on ne parle jamais de celle qui joue à Candy Crush en attendant le client qui ne vient pas ; de celle qui accepte un dernier client malgré la fatigue, pour le plaisir de battre un record ; ou de celle qui se démaquille avant de sortir et croise dans la rue un de ses réguliers.

    Parmi les pages que j’ai préférées, je crois, il y a celles qui se situent à la frontière entre les deux mondes : celui de la Maison et celui de la rue - ce moment où le client tombé amoureux de Gita la découvre avec un ami, un vrai, et comprend qu’ils vont coucher ensemble et qu’elle en aura envie (c’est page 115 et c’est dommage, si près de la 111).

    … Et donc, je le redis : cette Maison a peut-être parfois les cloisons qui branlent, mais pour ma part, je n’avais jamais lu ça. En cette période où les débats s’hystérisent (si on peut encore utiliser ce mot), il comporte une vraie sagesse - une sagesse qui n’a pas peur des mots crus, et qui parle du sexe comme on devrait parler de tout, sans rien cacher sous des draps, des gloussements, ou des mots un peu trop beaux. Et je vous dis merci, en vous souhaitant que cette Maison de papier ne manque pas de visiteurs.
    A la vôtre.

     

    (au fait, le savez-vous ? j’ai toujours votre Septentrion)

  • Pourquoi les hommes fuient ?

    (bonne question)

    larher, pourquoi les hommes fuient, tiens, oui, pourquoiCher Erwan,

    Je dois te l’avouer, tu m’as fait un peu peur - et je parle bien de ton tout dernier livre, hein (sorry).

    Parce qu’une scène d’ouverture où un écrivain vieillissant cherche à séduire une jeune femme en l’invitant dans un restaurant chic, disons-le : je me suis cru dans un de ces romans qu’on publie encore à Saint-Germain-des-Prés pour faire plaisir à des auteurs qui ont depuis longtemps perdu leur inspiration.
    Ah oui, vraiment, j’ai eu peur. Pendant au moins… deux pages. Puis la jeune fille en question a dégainé son portable, et son ironie, et direct le livre a décollé. Et il n’a atterri, reposé sur ma table, qu’une fois atteint le point final.

    Entre temps, j’avais eu l’occasion d’avoir peur une seconde fois, parce que, va savoir, les histoires de jeune femme qui cherchent leur père ne me passionnent pas - si j’avais un psy je lui en causerait peut-être, mais je n’en ai pas et j’avais ton livre entre les mains, alors j’ai continué, confiant. J’avais raison. Parce que j’ai retrouvé le sens de la narration de L’abandon du mâle en milieu hostile. Parce que, depuis Marguerite n’aime pas ses fesses, je te trouve vraiment bon dans la multiplication des points de vue. Parce que tu connais la musique et que ça s’entend, et que ce livre était comme un voyage dans un pays que je n’ai connu que de loin. Parce qu’on y trouve moins de ces mots compliqués dont tu te délectes tant et qui me font parfois l’effet d’un stylo qui fuit. Et parce que, depuis ton tout premier roman, je suis admiratif de cette façon de glisser un peu de fantastique dans le roman, juste en passant, pour créer le mystère et dire cent choses en quelques phrases.

    Bref : je sens que je t’ai fait un peu peur, quand je t’ai écrit que j’avais été heureux de trouver en Pourquoi les hommes fuient était une sorte de synthèse de tes romans précédents - une sorte de Larher classique, offrant mille points de fuite.

    J’aurais dû te dire que ce livre était comme un best-of.

    Ça n’aurait pas été faux.

    Bravo, hombre !

    Erwan Larher, Pourquoi les hommes fuient, éd. Quidam
    (lien avec extrait, bravo à l'éditeur)

  • Michaël Fœssel - Récidive 1938

    Michaël Foessel - Récidive 1938Magistral.
    Michaël Fœssel replonge dans l’année 1938 en lisant la presse de l’époque (Paris-Soir, Le Populaire, Je suis partout…), pour suivre pas à pas la chute de Léon Blum et la chute du Front populaire, les accords de Munich, les décrets-lois du gouvernement Daladier pour « remettre la France au travail »…
    Jamais il n’établit de parallèle avec 2018 - il n’en a pas besoin, ils sautent aux yeux d’eux-mêmes : le durcissement des lois sur les étrangers et le droit d’asile, la rigueur économique, le contournement du Parlement pour légiférer par décret au nom de l’efficacité… Tout cela, Fœssel ne l’invente pas : c’est dans les journaux de l’époque. Tout comme les camps de rétention pour les réfugiés, et les débats passionnés sur les « fausses nouvelles ».

    Le dispositif est parfait, les 170 pages d’une limpidité absolue. La prochaine fois que tu entendras un intello inutile faire des phrases sur les heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire, fonce donc lire Fœssel. C’est tout aussi sombre, mais c’est drôlement éclairant.

  • Sigolène, Bruce et les autres

    Sigolène Vinson + Bruce Springsteen = <3L’étang de Berre : la Méditerranée côté usines, des bidons de chlore dans la forêt, les touristes en filigrane, et des villes, et un chenal, et des habitants. On découvre Jessica et son fils, deux vieux pêcheurs, deux frères inséparables, un docteur, des amis, des fantômes, la vie qui va et qui, un jour, bascule.

    Il faut du talent, pour écrire les milieux populaires sans jamais juger ses personnages, loin de la fausse empathie compassionnelle qui dégouline souvent des romans français. Du talent, et de la sensibilité, et de la sagesse.

    Sigolène Vinson a les trois, et bien plus que ça.

    Elle cite George Harrison dans ses remerciements, mais si j'osais une comparaison, j'irais chez Springsteen. Le Bruce de The River, celui qui vous campe une vie entière en trois couplets. Maritima est plus long que ça, il installe durablement l'ambiance et promène son lecteur dans tous les lieux de ce petit monde, mais sur le traitement des personnages, sur la finesse des sentiments, il y a quelque chose, oui. Sigolène Vinson vous serre le cœur en deux phrases et vous fait sourire en une seule ligne.

    Plongez donc.

     Sigolène Vinson, Maritima, ed. de l'Observatoire, 298 p.

  • La gauche est immortelle (si, si)

    La gauche est-elle morte ?
    A respirer l’air ambiant, on pourrait croire que oui.
    C’est que longtemps, pour beaucoup de gens, gauche a signifié PS, et le PS, lui, est bien mort. Je l’ai vu mourir sur place à la fin des années 90, sclérosé par les guéguerres de courants et le repli sur soi, le gouvernail abandonné à des affairistes tandis qu’on amusait la piétaille avec des manifs anti-FN. Et tout ça valait aussi un peu plus à gauche : être contre, ça oui, on savait faire ! Etre pour, ce n’était plus au programme. Avoir des idées ET l’envie de les transformer en réalités, on n’y pensait même plus.

    Et pourtant…

    Edin président, Je mets les tags que je veux« Quoi de neuf en politique ? La gauche ! A l’heure où l’on ne nous parle que de "nouveau monde" et de "nouvelles recettes", on nous ressort en réalité des pratiques surannées d’autoritarisme et de pouvoir centralisé (…) La gauche, donc. La seule. Au sens historique, classique et indépassable du terme. La justice et l’égalité entre tous, la protection des dominés et la limitation des dominants, la solidarité et l’humanisme contre la charité et la compassion », écrit Vincent Edin.
    … Et la transition écologique comme une évidence contre la croissance bête, et des dizaines d’expériences réussies ici et là sur lesquelles s’appuyer.

    La gauche en 2018, ce n’est pas de l’utopie, ce serait presque du pragmatisme

    La grande force de ce livre, c’est de remettre quelques idées en place. Retrouver les ordres de grandeur, dit l’auteur : rappeler que la fraude fiscale pèse infiniment plus que la fraude sociale, que les riches sont souvent plus assistés que les pauvres, balayer le greenwashing pour se concentrer sur l’essentiel…

    Il y a de la place pour un nouveau récit de la gauche. A lire ce livre, on croirait presque qu’il est là, ce récit, et qu’il peut emporter une majorité, loin des faux-nez du progressisme et des mirages du populisme. Dommage que les acteurs qui le jouent sur scène soient si mauvais et ne jouent que pour eux-mêmes, sans même l’espoir de gagner.
    Mais les acteurs passent. La gauche, elle, est encore là.
    Un jour son récit se reprendra à plusieurs voix, et ce jour-là on respirera un peu mieux. En attendant, on peut lire, voter mais pas seulement, agir surtout, retrouver de l'allant.
    Ca tombe bien, ce livre donne envie de tout ça en même temps - au fond, c’est bien la preuve que la gauche n’est pas morte : elle donne envie d’être un peu plus vivant.

    Vincent Edin, La gauche est immortelle (Boussole pour temps troubles) - Ed. de l'Observatoire

     

  • Les moissons funèbres

    Moissons funèbres, Jesmyn Ward, 10-18C’est l’histoire (vraie) de Jesmyn Ward. Une jeunesse noire du Mississippi, avec des maisons sur pilotis (ou sur parpaings), de la pauvreté, de la joie, des bois pour aller jouer derrière la maison, des kilomètres à faire en pied ou dans des voitures déglinguées, des hommes volages et des mères célibataires, des sœurs aînées qui deviennent auxiliaires maternelles, et puis l’adolescence, les petits boulots, la discrimination, du harcèlement parfois, la débrouille, la drogue parce qu’on s’emmerde, les trafics parce qu’il faut bien, l’horizon qui se bouche et ces amis/cousins qu’on retrouve toujours sur le chemin.

    Jesmyn Ward raconte cette vie-là en romancière. Pendant quelques heures, je te préviens, tu seras une jeune femme noire de DeLisle, Mississippi, fille d’une femme de ménage et d’un maître de kung-fu sans élèves. Et tout ne va pas être simple, autant le dire tout de suite. Mais en tant que lecteurice (dédicace à V. si tu lis ces lignes), tu vas te régaler.

    L’écriture de Jesmyn Ward est limpide, vivante, sans fard et douce à la fois. Et le dispositif du livre, tout simple, apporte au livre une vraie tension romanesque, en même temps qu’un contrepoint à l’histoire de la narratrice.
    C’est qu’en l’espace de 4 ans, 5 jeunes hommes avec lesquels J. Ward avait grandi (à commencer par son frère) sont décédés de mort violente. Accident, overdose, assassinat - ces morts à elles seules dressent un constat sur la vie de communautés abandonnées, et Jesmyn Ward les conte par ordre antichronologique, intercalés dans le récit autobiographique. C’est tout bête, mais quand vous croisez un petit gamin souriant page 57 et que vous le trouvez défoncé au crack page 64, l’effet est saisissant.

    Tout le livre est empli de cette tension - mais aussi de la nostalgie du Sud qui prend la narratrice dès qu’elle s’éloigne de son Mississippi.
    Un portrait collectif autant qu’un portrait personnel - ici si j’étais chroniqueur littéraire je trouverais une petit formule de conclusion pour emballer tout ça mais heureusement je ne suis pas chroniqueur littéraire, tu as déjà compris tout ce qu’il fallait comprendre, le reste est dans le livre, tu me remercieras. Bon voyage.

    Jesmyn Ward, Les moissons funèbres, 10-18 - trad. Frédérique Pressmann

     

  • Concision, concision

    Prolix, Prolix!
    Nothing a pair of scissors can't fix !

    (Nick Cave, I call upon the author to explain)

    Je ne pense pas qu'il existe une quelconque corrélation entre la taille d'un livre et le temps nécessaire à l'écrire. Certains auteurs français publient des livres courts par pure paresse, d'autres par une sorte de politesse, ou d'exigence : ceux qui prennent le temps de faire court - et le risque d'être sous-estimés par les fans de littérature américaine qui jugent souvent au poids. 

    ... Et donc, à l’heure où une éditrice impitoyablement compétente me somme de couper l’équivalent d’un roman d’Amélie Nothomb dans un manuscrit en cours, deux bijoux de concision :

    maria pourchet, les impatients, gallimard- Les Impatients, de Maria Pourchet, dissèque le monde de l’entreprise avec sa verve acérée, plus joyeusement caustique que jamais.
    (les lecteurices historiques de ce blog se souviendront qu'ici on aime beaucoup Maria Pourchet (attention, c'est contagieux) ; ça ne se dément pas, au contraire)

    - Première Dame, de Carcaroline lunoir, première dame, actes sudoline Lunoir, imagine une sorte de Pénélope Fillon (mâtinée de Trierweiler et autres Bernadettes) en campagne électorale et parvient à en faire une figure universelle. La famille, la dévotion au mari Candidat, les timides tentatives d'émancipation : à première vue, ça ressemble à un roman bourgeois ; ralentissez la vitesse de lecture et vous découvrirez une satire délicieusement subtile.

    La start-uppeuse et la femme-de : pas besoin de 500 pages pour écrire des sagas.

    Sur ce, j’y retourne, mes ciseaux sont aiguisés.
    Bonne lecture.

  • How I met Julien Blanc-Gras

    blanc gras comme à la guerre stock.jpegJe pourrais en faire des caisses sur les qualités du dernier roman de Julien Blanc-Gras. Je pourrais dire qu’il n’y en a pas deux comme lui pour réussir à rester drôle en traitant des sujets profonds. Je pourrais multiplier les extraits de Comme à la guerre pour vous le prouver. Mais je ne le ferai pas.
    Parce que je connais Julien, et que je m’en voudrais de ne chroniquer que les livres des copains alors que je n’écris ici que quatre fois par an.

    Je ne vous parlerai pas de Comme à la guerre, donc.
    Ce que je peux faire, en revanche, c’est raconter comment je connais Julien Blanc-Gras.

    Tout a commencé très exactement ici, sur ce blog.

    Nous étions en 2006 et je lisais avidement tout ce que postaient les jeunes auteurs que j’espérais rejoindre un jour dans ce grand petit monde. Dans le lot il en était un, Thomas Clément, qui venait d’être publié au Diable Vauvert. Nous avons fait ce qui se pratiquait en ce temps-là : nous avons échangé des commentaires, puis des mails, et nous nous sommes donné rendez-vous - sur son stand, au Salon du livre.
    Je suis allé Porte de Versailles. Thomas était assis derrière une pile de livres qui n’intéressait pas grand monde (je ne savais pas alors que tel est le lot de la plupart des auteurs). Il m’a dédicacé son roman, et nous avons parlé, un bon quart d’heure. A côté de lui, un jeune gars présentait lui aussi son premier roman - et comme personne ne s’intéressait à lui non plus (je ne savais pas alors que telle est la règle au Salon de Paris quand vous n’êtes jamais passé à la télé), il s’est joint à la conversation, tout en discrétion. Il avait la tête du type le plus sympa du monde ; j’aurais bien acheté son roman aussi mais les livres coûtent cher, et comme j’écrivais, je n’avais pas d’argent.

    J’ai quitté le stand du Diable en concluant secrètement un pacte : si j’aime le bouquin de Clément, me suis-je promis, j’achèterai Gringoland.

    J’ai lu le livre de Thomas Clément, je l’ai aimé... Et puis rien - je ne tiens pas toujours mes promesses quand c’est à moi que je les fais.
    Mais quelques mois plus tard, j’étais dans mon bain en train de lire Technikart (une autre époque, je vous dis) lorsqu’un article a attiré mon attention. Sous l’apparente décontraction branchée, le style était beaucoup plus sensible que la moyenne. J’ai regardé la signature, et j’ai vu : J.Blanc-Gras. Alors j’ai appelé mon libraire, et j’ai commandé Gringoland.

    J’ai lu Gringoland. J’ai aimé Gringoland. J’ai écrit un billet de blog sur Gringoland - aujourd’hui perdu dans les oubliettes du web.
    Et voilà qu’un jour, dans le métro, ligne 8, je croise un type qui avait l’air vraiment sympa. C’était Julien Blanc-Gras. Nous nous sommes reconnus, il m’a remercié pour le billet - qu’il avait lu - je lui ai souhaité le meilleur pour la suite…

    … Je ne savais pas encore que la suite n’allait pas tarder à nous réunir : dans l’équipe de Standard (ce magazine où nous collaborions sans être payés mais où nous avons gagné bien plus que de l’argent), puis au Prix de la page111. Entre temps il y a eu des livres, des soirées, un enfant, l’Equipe de France de foot des écrivains
    Bref, un ami, quoi.

    Vous comprendrez que j’aurais des scrupules à vous dire que son livre est peut-être son meilleur. Si vraiment il fallait le faire, je dirais que parler dans le même livre de son début de paternité et des récents attentats était une gageure et qu’il a relevé le défi avec une maestria tout en légèreté dont seul lui est capable. Je dirais aussi, avec emphase à peine ironique, que le grand roman de bac-à-sable est enfin arrivé. Je dirais surtout que Comme à la guerre est une ode jamais tiède à la modération, où l’humour apparaît comme une forme salutaire d’intelligence - une forme qui ne fuit pas la réalité, mais qui remet les pieds sur terre à l’heure où les réseaux s’emballent et où on nous demande de choisir des camps.

    Si je m’écoutais, je dirais que Comme à la guerre est une sorte de salut public pour ce début d’année 2019.

    Voilà, c’est dit.
    Bonne année à tou.te.s.

     

    PS au cas où : plus personne plus personne ne lit les blogs quand ils ne sont pas relayés sur les réseaux sociaux ; je viens de quitter facebook, et Julien aussi - autant dire que j’écris vraiment pour l’Histoire. Ça tombe bien, j’adore l’Histoire. J’espère qu’elle me lira.

    (et si tu passes par là, qui que tu sois : salut, et bonne lecture)