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Second Flore - Page 4

  • Te quiero

    jp zooey, margot nguyen beraud, te quiero, asphalteBonnie but la moitié de son verre en deux gorgées, puis dit :
    « J'ai envie de faire l'amour avec un petit cœur doux et tiède.
    - Ah bon, répondit Clyde.
    - Le malaxer d'abord, puis l'avoir en moi pendant qu'il bat toujours. »
    Clyde songea qu'elle essayait de la provoquer ; il prit un air supérieur, fit mine de n'en avoir rien à faire et se gratta la barbe.
    « Mais là, il me faut un moment de silence », dit Bonnie.

    (J.P. Zooey, Te quiero, ed. Asphalte - p. 18)

    C'était l'année dernière, dans un avion pour Madrid.
    Quelques mois plus tôt, j'avais commencé à apprendre l'espagnol dans un manuel (leçon 29 : l'imparfait du subjonctif), et l'heure était venue de confronter mon castillan au monde réel.
    A ma gauche, côté hublot, il y avait une jeune femme. Discrète, svelte, jeans et chemise à carreaux, une coiffure à la Jeanne d'Arc qui commençait à s'émanciper, elle avait le regard vif et un piercing au nez adorable. Elle était plongée dans un roman - mieux, encore : elle était plongée dans un roman et elle riait.

    Le livre était en espagnol, son titre me faisait face et disait te quiero
    La jeune femme au rire malicieux, elle, était française. Traductrice, elle allait régulièrement en Espagne pour chercher les romans qu'elle pourrait avoir envie de traduire, et rêver de châteaux qu'elle pourrait y construire ou d'un deux-pièces à Lavapies.
    - Et pourquoi pas celui-là ? j'ai demandé. Ils ne sont pas si nombreux, les livres qui font rire.
    Elle a dit qu'en effet, pourquoi pas, et au-dessus des Pyrénées nous sommes tombés d'accord : si elle le traduisait, elle laisserait le titre originel.

    Quelques jours plus tard, nous partions tous les deux à l'assaut des moulins à vent dans la Mancha.
    Mon espagnol a progressé, un peu, mais pas au point de lire en VO.
    Et voilà qu'un an après, Te quiero paraît en français. Avec son titre originel.

    L'histoire ? Ah oui, bien sûr.
    C'est celle de Bonnie et de Clyde, à Buenos Aires. "Lui se consacre entièrement à l'écriture, elle étudie le stylisme sans conviction ; chacun vit avec son chat.", dit la 4e de couverture.
    Clyde, c'est le gentil paumé, celui qui a plus peur d'exister que de mourir, et qui mange dans la main de Bonnie, l'irrésistible pulsionnelle – celle qui un instant exige la tendresse de Clyde, et la seconde d'après propose qu'ils aillent ensemble aller braquer un zoo.

    Le roman est court (120 pages) et comme les chansons d'amour, il joue suffisamment de l'ellipse pour qu'on s'y projette. On a tous en nous un côté Clyde, on connaît tous une Bonnie, réelle ou non, qu'on a tour à tour envie de prendre dans ses bras ou d'emmener au bout du monde comme une traductrice de l'espagnol.
    L'écriture, elle, à la fois monocorde et colorée, reflète à la perfection (JP Zooey est un pseudo, je parierais que l'auteur a moult romans derrière lui) les flous d'une relation naissante, entre maladresse et poésie, obsessions et troubles de l'attention. Le monde glisse sur les deux personnages à moins que ce ne soit l'inverse, et bizarrement le livre, lui, ne glisse pas. Une semaine plus tard il en reste plus que des traces : sa charge hardie contre les écrivains postmodernes, les sarcasmes de Bonnie contre les auteurs-de-statuts-facebook, et ce style entêtant...

    Sur ce je vous laisse, j'ai très envie de faire l'amour à un petit cœur doux et tiède.

    A bientôt

     J.P. Zooey, 'Te quiero', éd. Asphalte – traduit de l'espagnol par Margot Nguyen Béraud.

     

  • Marguerite ne s'occupe pas que de ses fesses

    larher, marguerite, fesses, quidam« Vous vous souvenez de ma réélection avec 85 % des voix ?
    - Contre le candidat d'extrême-droite, oui.
    - Vous vous souvenez de ce que j'ai fait ensuite ?
    - Non ?
    - Voilà.
    - Voilà quoi ?
    - Vous ne vous souvenez pas de ce que j'ai fait ensuite parce que je n'ai rien fait. »

    (Erwan Larher, Marguerite n'aime pas ses fesses, Quidam éd., p. 112(!))

    C'est l'histoire d'un vieux président qui perd un peu la boule mais garde son aura, dans un contexte de mystérieux attentats politiques.
    C'est l'histoire de Marguerite, qui peine à écrire les Mémoires de l'Ex avec ses souvenirs à trous. De Marguerite la frigide qui, pour une fois, ne s'occupe pas que de ses fesses (qu'elle n'aime pas) et se découvre d'étranges pulsions...

    Il y a de la politique, du sexe, et un peu des deux mélangés. J'allais vous dire qu'on retrouve là les thèmes de prédilection de Larher, je m'apprêtais à développer... et puis j'ai retrouvé ce que j'écrivais, dans Standard, de son premier roman (Qu'avez-vous fait de moi?), en 2010 :

    ... Sur un rythme parfait, sans excès de vitesse ni temps mort, Erwan Larher réussit à plonger son personnage et le lecteur dans un engrenage parfaitement maîtrisé, toujours à la limite entre réalité et fantasme, jusqu’au dénouement final, vraiment réussi. Ce n’est pas si fréquent.

    Bam! Je ne saurais mieux dire. Quatre romans et quelques événements plus tard, tout ça reste vrai.
    Et même un peu plus.
    Avec ce foisonnement de protagonistes qu'il maîtrise parfaitement depuis Entre toutes les femmes.
    Avec ce mélange, toujours, de je et de nous (salut à toi, trentenaire engagé(e) sur les réseaux sociaux).
    Avec ce style toujours inventif, où la recherche de la truculence à tout prix (qui pouvait parfois plomber la narration) laisse de plus en plus de place aux voix des protagonistes. Jamais Larher ne s'était aussi bien effacé derrière ses personnages – lisez-moi donc cette tirade homérique d'un flic tendance FN, vous m'en donnerez des nouvelles.

    Bref, Marguerite n'aime pas ses fesses mais ce n'est pas grave, on est comme Larher, on préfère regarder devant.

     

  • Lost in traduction

    traduction, tifs, recoursé, godefroyJe voulais ajouter un mot à ce post sur Les Tifs, à propos de la traduction.

    Je n'en ferai pas des tonnes parce que Charles Recoursé, le traducteur, est un ami – je laisserai les louanges à d'autres lecteurs plus objectifs. Ce que je voulais saluer, ici, c'est l'avant-propos demandé par l'éditeur – une sorte de courte préface où le traducteur évoque le livre en VO, son enthousiasme pour le texte, ses défis de traduction et les choix qu'il a opérés – trois pages qui suffisent à instaurer avec le texte un rapport particulier.
    L'exercice est trop rare, je trouve.

    … Mais tous les traducteurs n'ont peut-être pas quelque chose à dire sur les romans qu'ils traduisent.
    Plus je m'intéresse au sujet, plus je constate qu'il existe deux types de traducteurs – disons plutôt, deux types de traductions, deux métiers bien distincts qu'il serait dommage de confondre.

    D'un côté, ceux/celles qui s'attaquent à des textes délicats (dans tous les sens du terme) et s'efforcent d'en restituer la langue, le rythme, la poésie, l'atmosphère... En vérité c'est un double métier, à la fois lecteur et auteur, qui demande de l'empathie, du temps, de l'énergie, de l'amour. Et il en faut, de l'amour, pour ne compter ni ses heures, ni les signes, ni les canettes de Red Bull quand on traduit 700 pages truffées de références, de sens cachés et de chapitres épiques (Le Roi Pâle, David Foster Wallace), ou un petit roman de 100 pages où chaque phrase compose une ambiance (La douleur porte un costume de plumes, Max Porter).
    De l'amour, c'est ce qu'on trouvera dans les récits d'André Markovicz quand il retraduit Dostoievski, ou quand on écoute Philip Aronson raconter la traduction des
    Frères Sisters, de Patrick deWitt... et je ne parle là que de quelques exemples que je connais – il faudrait aussi saluer tous les traducteurs qui ont su parfaitement s'effacer devant le texte original pour que je ne retienne que le nom de l'auteur.

    ... De l'autre côté, encore plus nombreux, les traducteurs alimentaires qui traduisent au kilomètre des textes écrits avec autant de talent que 50 Shades et/ou autant d'amour qu'un business case de marketing. Et je ne jette pas la pierre !
    D'abord parce que j'en ai traduit, moi, des pages de marketing. Ensuite parce qu'il faut bien avoir en tête que traducteur reste, dans la plupart des cas, un métier sous-payé.
    Il y a deux ans, j'avais fait un test pour traduire des thrillers psychologiques (frisson!) chez un éditeur qui ne manque pas de capitaux. Le test avait été concluant, l'éditrice m'a contacté, ele m'a fait ses compliments... puis m'a proposé un salaire qui, si j'avais voulu faire le boulot correctement, aurait été inférieur au Smic horaire. J'ai refusé. Mais je comprends mieux pourquoi on trouve autant de traductions plus ou moins bâclées et truffés d'anglicismes, si littérales qu'on a parfois de lire la VO en surimpression. Des textes aux phrases gonflées, parce que les traducteurs sont payés au nombre de signes français, et qui finissent par composer une langue à part.

    En revoyant la traduction de deux textes made in USA, récemment, je me disais que :
    1. personne n'écrirait comme ça en français aujourd'hui (salut à toi, passé simple dans les dialogues ! salut à vous, participes présents !)...
    mais 2. à force de lire polars, romances et thrillers américains, je soupçonne que les lecteurs (et certains auteurs?) finissent par prendre l'habitude de cette nouvelle langue : le français-traduit-de-l'anglais...
    Un jour peut-être, je m'amuserai à écrire un chapitre dans cette langue-là. Je suis sûr que ça influerait à la fois sur la langue, mais aussi sur la façon de raconter les histoires.

    Bref ! Tout ça pour dire que j'espère très sincèrement que les traduction littéraires sont (beaucoup) mieux payées que les traductions alimentaires.
    Malheureusement, je doute que ce soit le cas.

    Je ne peux donc que renouveler mon admiration à tous les traducteurs qui m'ont fait aimer des auteurs du monde entier, et dont je n'ai jamais retenu le nom.
    Un jour, j'espère, j'aurai plaisir à marcher (en toute modestie) dans leurs pas.

    En attendant, je me ferai peut-être les dents sur un roman alimentaire. Que ceci soit ma lettre de candidature !

     

    Illustration : Félix Godefroy pour "Les Tifs" (éd. Le Tripode)

  • Les Tifs, Charles S. Wright

     Où l'on décide qu'on continuera à bloguer quand ça vaudra vraiment le coup.
    Et où l'on s'abstiendra (non sans fierté) de tout jeu de mots sur le titre de ce livre.
    Hop.

    Les Tifs, Charles Wright, Tripode, Recoursé, Scot-Heron"J'étais aux abois. Tous les trois mois, mon ventre pas plus épais que du papier à cigarette se remettait à grouiller. Pendant ces jours de jeûne, j'étais d'une humeur de dogue. J'avais du mal à garder le sourire ; tout le monde semblait foncer en première classe vers les horizons de la Grande Société, et moi, je restais sur la touche (…)"
    Charles Stevenson Wright, Les Tifs, p. 1 (trad. Charles Recoursé)

    Tous les éditeurs te le diront : publier un livre, c'est une aventure. C'est vrai. Mais il y a l'équipée du 'coup éditorial' (tiens, si on misait sur ça?), et l'aventure un peu folle dans laquelle on se lance par amour.
    Et quand on aime, on ne compte pas. Ou alors, différemment.
    Parce que s'ils comptaient, les éditions du Tripode (entre autres aventures encore plus folles) n'auraient sans doute pas publié Charles Stevenson Wright. Encore moins en ajoutant au texte des illustrations contemporaines (de Félix Godefroy, franchement réussies).
    Mettons-nous à leur place : pourquoi donc publier un texte écrit dans les années 60 par un métis new-yorkais à peu près inconnu, sorte d'autofiction avant la lettre sur fond de luttes raciales ?
    La réponse est dans le livre : parce que c'est bon ; parce qu'on n'avait pas encore jamais vraiment lu de texte comme ça. Autant de raisons qui ne garantissent pas le succès - Les Tifs, d'ailleurs, n'en eurent aucun à leur sortie, en 1966 - mais qui, parfois, font des miracles. Bref.

    Le livre en deux mots ? Lester, le narrateur, découvre un produit miracle pour lisser ses cheveux crépus. Avec Les Tifs, tout semble possible : sortir de sa condition de Noir, s'inventer des origines, choper la fille de ses rêves couleur caramel ("une fille extra à la peau fauve, qui jouait avec ses gants blancs et détournait ses yeux injectés de jaune et de rouge comme des œufs au bacon"), des comptes en banque et des chaussures classe - tout, quoi.

    les tifs tripode wright recoursé godefroySûr de son nouveau pouvoir, Lester sort de son taudis de Harlem et se mesure au monde extérieur. On y croise des travestis et des prostituées plus ou moins flamboyantes, de l'herbe (pas celle de Central Park) et du mauvais vin, un chauffeur de taxi effrayé à l'idée d'avoir deux nègres sur sa banquette arrière, une gloire déchue du cinéma et mille autres silhouettes croquées en une page. On y passe une audition pour faire un disque après s'être pointé au flan au siège de la maison de disques, on y gagne une bataille épique contre des rats chez une voisine, on y fuit les poulets pour finir par trouver un boulot qui...

    Mais je ne t'en dis pas plus, je te laisse découvrir, et tu verras, au bout des 200 pages, tu pourras dire que toi aussi, un jour tu as été Noir à New-York dans les années 60, et que désormais tu as dans ta bibliothèque un livre qui compte.

    Bonus pour ceux qui suivent

    Il y a deux ans, toujours grâce au Tripode, j'avais découvert Le Messager, le premier roman de Wright.
    Il y avait là quelque chose de neuf – une façon éthérée de parler des bas-fonds, peut-être, et le rythme du récit, entêtant comme un vieux blues.

    Les Tifs reste dans le blues, mais côté balade, se mêlant à d'autres styles à mesure que Lester parcourt les rues de Manhattan. En l'écoutant, j'avais en tête le Blinded by the light du jeune Bruce S. (Mama always told me not to look into the sight of the sun / Oh but Mama that's where the fun is) – et plus encore The revolution will not be televised de Gil Scott-Heron, pour la radicalité du texte et la douceur du beat. Le titre date de 1970, quatre ans après Les Tifs mais en lisant, tu comprendras, Wright était clairement en avance.

    De rien.

     

  • Nous traverserons ensemble (tu viens?)

    lemasson, nous traverserons ensemble, plon, liautaudEn exergue de 'Sous les couvertures', j'avais mis cette phrase d'Henry Miller :
    "A quoi servent les livres s'ils ne ramènent pas vers la vie, s'ils ne parviennent pas à nous y faire boire avec plus d'avidité ?"
    J'y ai repensé très fort en lisant ce roman de Denis Lemasson. Il est des livres qui résonnent étonnamment avec nos vies du moment, comme des rencontres décisives sur un chemin pas toujours choisi. 'Nous traverserons ensemble' aura été de ceux-là.

    Il en aura fallu, du temps, pourtant – ça arrive souvent, tu as remarqué, qu'au moment d'ouvrir un livre il y ait déjà une histoire entre lui et nous.
    Entre ce livre et moi, tout a commencé début décembre. En plein dans l'apathie post-Bataclan, parce qu'il fallait bien regarder devant, une éditrice de Plon (gloire à toi, Lisa Liautaud) m'a raconté sa "rentrée de janvier" à venir. Evidemment, c'est ce livre qui avait retenu mon attention : l'histoire (vraie) d'un médecin, ancien de MSF en Afghanistan, qui se retrouve témoin du meurtre d'un réfugié afghan, square Villemin, et qui se prend à enquêter pour comprendre ce qui s'est passé...
    Je les avais vus cent fois, ces Afghans de la gare de l'Est, cent fois ces derniers mois j'étais passé devant des rassemblements de réfugiés en me disant qu'il faudrait bien faire quelque chose, oui mais quoi ? Lire ce livre, ça pourrait être un début.
    Mais l'apathie s'est prolongée, janvier est arrivé et je me suis réfugié dans ma bibliothèque avec quelques livres jamais lus qui y prenaient la poussière depuis des années – sans même le courage d'en parler ici, juste des notes qui à leur tour prendront la poussière.

    Il y avait bien cette voix qui me disait 'Et si tu essayais d'être un peu utile, par exemple ?' Et souvent, je pensais à ce livre, je savais qu'il m'attendait quelque part, j'avais vu passer des chroniques sur la toile mais bizarrement je ne bougeai pas – c'est étrange comme on fuit souvent ce qu'on sait inéluctable, non ? Comme si ce n'était pas le moment – les livres sont une rencontre, on le sait, et parfois il est peut-être trop tôt pour conclure...

    Et puis, un matin, j'ai vu passer cette annonce : une association recherchait des bénévoles pour donner des cours de français à des réfugiés. 'B.a.-ba' le retour, j'y songeais depuis longtemps, va savoir pourquoi je n'ai pas répondu tout de suite...
    Le soir-même, je suis entré dans une librairie. Le livre m'attendait sur la table, avec son titre en jaune fluo.
    Le lendemain matin, j'avais lu la moitié des 400 pages.

    Ce qui suit n'est pas une invention, précise l'auteur en préambule. L'histoire est vraie. Vraie, si la vérité se raconte avec ce condensé qui subsiste quand on presse le réel comme une éponge : ce qui nous anime et, au bout du compte, nous tue.
    L'histoire vraie, c'est donc celle du meurtre d'un réfugié afghan, et de "l'enquête" que mène le narrateur, ancien médecin humanitaire qui s'était pourtant promis de ne pas replonger. C'est aussi, un peu, celle de cette communauté de réfugiés, entre Paris et Calais, ballottés de squat en expulsion et de fol espoir en soupe populaire.

    C'est encore, en alternance, le récit complet de l'odyssée d'un de ces réfugiés : le Pakistan, l'Iran, la Turquie, les tentatives avortées pour franchir des frontières, le canot vers une île grecque, les promesses des passeurs, l'Italie, puis Vintimille, Paris et la gare de l'Est sans trop savoir pourquoi. Et puis la vie, ici, les amitiés, les stratégies pour dormir, manger, jouer au foot, la demande d'asile, la police, les associations...

    Tout est vrai et tout est parfaitement raconté, comme un roman, sans le moindre procédé grossier (un seul, efficace : le réfugié qui témoigne tout au long du livre est forcément un personnage de cette histoire, mais lequel ? on ne saura qu'à la fin), emmenant le lecteur au cœur des centres d'hébergement et passant au large des bons sentiments.

    Après ces 200 pages, j'ai enfin envoyé mon mail à l'association pour proposer mes services.
    Deux jours plus tard, alors que je lisais le dernier chapitre, la président de l'association m'a appelé.
    Nous travaillons surtout avec des réfugiés afghans, m'a-t-elle dit.

    La suite, ce sera quelque part vers la porte de Saint-Ouen, loin des livres – si tu savais comme ça fait du bien de se sentir un peu plus vivant en plongeant vers l'inconnu.
    Je reviendrai peut-être en parler un peu ici. Peut-être pas, on verra.
    En attendant, bonne lecture à toi.

     

  • Qu'on me donne des gens qui se demandent si, pas des gens qui pensent que

    Je n'ai pas envie de parler du FN. Trente ans qu'il progresse, et ce n'est pas à cause de ce qu'il propose. C'est bien que la solution est ailleurs. Combattre les idées du FN, faire barrage, c'est bien gentil, mais...

    regionales carte fn 2015.pngDans les années 80, j'ai vu les débuts du Front National. Les premières affiches "La France aux Français", c'était étrange. D'ailleurs, ça ne mobilisait pas tant de monde que ça.
    Au début des années 90, j'ai vu grandir les mouvements anti-FN. Ils parlaient haut, ils étaient fiers, ils avaient conscience de leur grande importance.
    J'ai vu Ras l'Front devenir la principale école militante du PS : on apprenait à organiser des manifs, on enflammait des discours, on écrivait des tracts, on était prêts à tout po
    ur apparaître comme celui qui s'opposait le mieux au FN : c'était l'engagement d'une vie : on luttait contre le fascisme, quoi de plus noble, quoi de plus beau, quoi de plus urgent ?
    Evidemment, la Lutte laissait peu de temps pour penser au reste. L'économie, le chômage, la démocratie locale, les questions sociales ? Secondaire ! Mais construire des majorités, verrouiller un appareil, ça, on savait faire. Comment s'étonner qu'ils n'aient rien su faire du pouvoir une fois qu'ils l'ont eu ?
    Mais je saute des étapes...

    En 1997, j'ai vu la gauche pour la dernière fois faire naître un espoir. Ca a duré un temps, et puis l'usure. J'ai vu Lionel Jospin se laisser imposer une campagne par des Moscovici et des Séguéla. J'ai vu Jospin se retirer de la vie politique. Et ensuite, la chute.
    Après 2000, j'ai vu le PS désespérer ses militants. J'ai vu le PS désespérer ses cadres. J'ai vu le PS désespérer ses électeurs.
    Pendant dix ans, j’ai entendu les leaders de gauche parler de "tirer les leçons du 21 avril", j’ai entendu tous les éléphants du PS dire qu'il fallait "se remettre au travail".
    Je les ai vus ne surtout rien faire.
    Mais d'élection en élection, ça, on pouvait leur faire confiance, on allait être les meilleurs pour faire barrage au FN. Des mots, des mots, toujours les mêmes mots qui n'avaient plus prise ni sur la réalité ni sur les électeurs.

    (quand on y pense, c’est étrange, ce parti majoritaire qui ne sait plus se définir que contre son plus petit concurrent, comme si son désir inconscient était de le voir grandir, encore et toujours)

    En 2007, on a vu Sarkozy, et soudain la mécanique anti s'est remise en marche. Penser non, trop compliqué, mais dénoncer, ça oui, hein. On est entrés en résistance – t'as vu le slogan que je lui ai mis dans la gueule ? T'as vu ma tribune engagée ? Tout ça qui ne parlait qu'à des convaincus, l'entre-soi de la Résistance, comme une messe de l'anti-fascisme où on venait communier sans trop se soucier de ce qui se passait hors de l'église.
    Pendant ce temps, les gens commençaient à voter FN non pas pour la France aux Français, mais parce que c’était le meilleur moyen de dire Merde.
    Et on n'avait encore rien vu.

    En 2012, j'ai entendu le discours du Bourget. Et pour la suite, eh bien, on sait : le vide, les renoncements, la démission face aux lobbies, les reniements en douce (qui est-ce qui sabote en sous-main les projets européens de taxation des transactions financières? la France! youpi.). Qui peut blâmer l’électeur de s’être dit « tous les mêmes » ?

    Ce que je n’ai pas vu venir, en revanche, c’est la construction d’un discours officiel. Le discours bourgeois drapé de tendance, qui s'est mué en machine à exclure.
    Une pravda plus moderne et plus libérale que celle de l'URSS, mais presque aussi absurde : si le FN disait blanc, il fallait dire noir, il fallait surtout faire semblant que tout allait bien, ou que tout irait mieux.
    Pendant longtemps, il n’y a eu que des mots. Et puis on a commencé à dénoncer des dérapages, à exiger des démissions. A les obtenir.
    2015 n’a fait qu’accentuer le mouvement.
    Tu me diras que j’exagère, mais franchement, décentre-toi une minute, sens la morgue du camp du Bien, mets-toi à la place de celui que tu dénonces et tu verras qu’il n’a pas forcément tort de penser que c’est lui qui entre en résistance. En résistance contre cette unanimité "de bobo" (à chaque camp ses mots qui évitent de penser), le je-suis-charlisme comme un début de totalitarisme.
    Alors dans l’isoloir, ils ont dit Merde encore plus fort.
    Et pour dimanche prochain, on verra bien.

    Alors, quoi ? me demanderas-tu.
    Bonne question.
    Je n’ai pas la réponse ici, en tout cas pas toute faite.
    (Qu'on me donne des gens qui se demandent si, pas des gens qui pensent que!)

    Je voulais peut-être simplement te dire que ça ne va pas suffire, d’être contre le FN.
    Qu’il va aussi falloir de la force, beaucoup de force, pour être Pour quelque chose, et ne plus se contenter de mots – fussent-ils de bons mots. Je sais, ce n’est pas le plus simple. Voilà pourquoi il va falloir qu’on fasse ça ensemble.
    Tu viens ?

     

  • Des lettres (beaucoup, beaucoup mieux que des mots)

    Après janvier, je me souviens, j'avais développé une brève mais sévère allergie à tout cynisme. Après le 13 novembre, c'est une allergie aux mots qui m'a pris. Les mots qu'on répète en boucle à la radio une nuit d'attente, les grands mots dégainé dès le lendemain par les responsables politiques et qui semblaient les griser, et puis un peu partout, sur les réseaux sociaux ou dans la rue, des gens qui emploient des mots trop grands pour eux comme d'autres pètent plus haut que leur cul (salut à toi, « résistant » de novembre).

    terzani, lettres, guerre, terrorisme, visionnaire, sagesseComme en janvier, j'ai pensé qu'il me faudrait des semaines avant de pouvoir rouvrir un livre sans que tout ne me paraisse futile... Et puis non. Il se trouve que le 13 novembre au matin est paru chez Intervalles un petit livre pas du tout dans l'actualité : un recueil de lettres publiées en 2002 par le journaliste-écrivain-voyageur Tiziano Terzani.
    Ces Lettres contre la guerre, Terzani les a écrites au lendemain du 11 septembre. Terzani avait 60 ans à l'époque, il en avait vu d'autres, mais ça, non, jamais. Comme tout le monde, il s'est dit que plus rien ne serait comme avant. Comme beaucoup d'entre nous juste après Charlie, il s'est dit qu'il fallait faire quelque chose... et il l'a fait, pour de vrai. Il est sorti de sa retraite, il a fui les discours va-t-en-guerre et éteint sa télévision, et il est parti voir le monde de plus près : au Pakistan, en Afghanistan, en Inde.
    Il écrit ses lettres de là-bas, avec une curiosité qui n'a d'égale que que sa lucidité.

    "Le genre d'avenir qui nous attend dépend de comment nous réagirons à cette horrible provocation, de comment nous verrons notre histoire actuelle à l'échelle de celle de l'humanité. Tant que nous penserons avoir le monopole du "Bien", tant que nous parlerons de notre civilisation comme de la civilisation en ignorant les autres, nous ne serons pas sur la bonne voie."
    (Tizio Terzani, Lettres contre la guerre, p. 70)

    Une lucidité sur les mécanismes qui régissent le monde, à petite comme à grande échelle, et qui devient visionnaire quand il écrit, fin octobre 2001 :
    Je voulais voir de près les conséquences de la guerre en Afghanistan (...) pour comprendre ce qui arrivera au reste du monde – notre monde à tous – quand cette guerre se déplacera vraisemblablement d'ici en Irak, en Somalie, au Soudan, peut-être en Syrie.

    Sur place il comprend comme une évidence (et nous avec lui) que la première de ces conséquences ne peut être que le terrorisme, dans une « guerre » qui ne peut avoir de fin.
    "Se peut-il qu'en Europe si peu de voix se soient élevées contre cette rigidité quasi-suicidaire de l'Amérique ?" continue-t-il. Ces même voix européennes qui, quinze ans plus tard, parlent "d'actes de guerre" et de "détruire" l'ennemi...

    Il n'y a que de la sagesse dans les 160 pages de ces Lettres qui ne se paient jamais de mots. De la sagesse, des rencontres, de la vie, et un exemple à suivre. Celui de toujours se décentrer pour mieux penser, de chercher à comprendre le point de vue de l'autre avant de répondre.

    Bien plus que d'une coalition contre le terrorisme, le monde a besoin d'une coalition contre la pauvreté, contre l'exploitation, contre l'intolérance.

    … Et je pourrais continuer mais je m'arrête là, déjà trop de mots alors que je n'ai que deux phrases à ajouter.

    Lis Terzani. Offre Terzani.
    Merci.

     

  • Voici le nom : Wieringa

    9782330039028.jpgC'est l'histoire d'un livre, et d'une amie attachée de presse en pleine RentréeLittéraire™. Une attachée de presse qui lit, beaucoup, et qui lit bien. Nous nous sommes vus voici quelques jours, nous avons parlé de tout, de rien, de ce Prix de la page 111 dont, honte à moi, je ne vous ai pas encore parlé… puis elle m'a présenté un livre. Son coup de cœur de ces derniers mois, me disait-elle. Voici les noms, d'un certain Tommy Wieringa.
    M. me connaît, elle ne m'a presque rien dit sur le livre. Elle m'a seulement promis que l'auteur était un grand.
    J'ai pris le livre. Dans le métro, en rentrant, je l'ai ouvert. Alors j'ai pris toute la mesure du défi. Non pas celui qui m'attendait, moi petit lecteur, mais le défi de l'attachée de presse...

    Figure-toi un critique dont la journée ne compte que 24 heures, dont le bureau est totalement saturé de piles de livres, et qui doit déjà lire les romans des auteurs 'incontournables', de ceux qu'il aime sincèrement, des amis de son rédac'chef...
    Figure-toi un peu ce tableau, donc, et maintenant mets-toi dans la peau de la grande M. dont la mission est de donner envie de lire un roman hollandais de 400 pages sur l'errance d'un groupe de migrants quelque part dans le Caucase, avec en contrepoint le quotidien désabusé du commissaire d'une ville frontière, perdue dans la steppe d'un Trukistan imaginaire.
    Le tout avec un seul argument : c'est un grand auteur, et son écriture est vraiment belle.
    Gageure !! L'édition est un monde de marchands, je ne l'oublie pas, mais il faut quand même une certaine dose d'idéalisme pour publier ces livres-là...

    Bref ! J'ai ouvert le livre. Je m'y suis plongé. Et Il n'a pas fallu plus d'un chapitre pour que je comprenne qu'en effet l'écriture était celle d'un grand.

    J'ai repensé au mot de L. de Vinci : "La simplicité est la sophistication suprême". L'écriture de Wieringa (bravo à son traducteur, au passage) est simple, précise, moins sèche que la steppe aride où les migrants tombent les uns après les autres, mais jamais ampoulée. C'est que la force d'un livre est d'abord dans l'oeil de l'auteur avant de se retrouver dans sa plume. Son oeil, sa sagesse, son intelligence, sa profondeur. Qu'on ne compte donc pas sur Wieringa pour faire de ses migrants des héros : ils ont faim, ils sont veules, ils volent ce qu'ils peuvent et restent ensemble parce que les dangers du groupe sont quand même moins grands que les dangers du monde extérieur.

    ... Et pour une fois, je vais me taire et laisser l'auteur se défendre tout seul.
    C'est une scène parmi cent autres dans le groupe de migrants. Ou plutôt, juste en dehors du groupe : il y a là un Africain, qui fait peur à cause de sa couleur, et un grand échalas au bord de l'épuisement et que personne n'attend, parce qu'il faisait chier tout le monde.

    "Silencieux, orphelin, l'Ethopien apercevait les autres, encore loin, petits et nettement circonscrits, telles des pattes de mouche sur une feuille de papier. Ils avançaient à travers la steppe. L'échalas suivit des yeux la direction pointée par l'index du Noir, mais ne vit rien. La soif écumait dans sa bouche. Il fit signe qu'il avait besoin de repos et se laissa choir sur le sol, sa main glissant sur son bâton. L'épuisement avait fait de lui un vieil homme. Il tenait ses yeux clos. S'enfoncer dans l'obscurité, derrière ses paupières ; se laisser aller, dans la béatitude, hors du monde.
    Un bruit sec ; il sursauta. L'homme noir était assis, incliné en avant, une pierre à la main. Il avait écrasé un lézard. Il s'avança sur les genoux vers l'échalas et tendit le bras. L'échalas lui donna son couteau.
    (...)

    Deux pages plus loin, l'Ethiopien a rendu son couteau à l'échalas. Il l'a fait boire. Il lui a sauvé la vie. Et l'autre lui en veut, donc.

    Sa reconnaissance éperdue avait diminué. Dans le secret de ses pensées le Noir s'était progressivement transformé en un serviteur personnel, en un esclave. Il y avait quelque injustice à ce qu'il ait gardé pour lui la dernière moitié de lézard."
    Tommy Wieringa – Voici les noms, traduit du néerlandais par Bertrand Abraham

    Voilà.
    Je suis maladroit, mais si j'ai convaincu une seule personne de lire ce livre, je serai déjà heureux.
    Comme quoi, tu vois, l'idéalisme n'est pas complètement mort.

  • Courir après nos ombres

    C'est une histoire de 2015...

    ... Non, en fait, ça commence bien avant. Le jour où j'ai rencontré Sigolène et où nous avons pris la route ensemble pour aller casser des murs et faire pousser un jardin au Logis du Musicien d'Erwan Larher. On a causé de Charlie Hebdo où elle travaillait, de romans et de ce qu'elle écrivait, de voyages et de Springsteen. "On aurait pu aller jusqu'à la mer", écrira-t-elle un jour, et c'était vrai.
    Tout ça pour dire que je connais un peu Sigolène Vinson. Très peu, en vérité. Juste assez pour connaître sa douceur, sa générosité, sa droiture, et cette mélancolie toujours soluble dans l'amitié.

    Ensuite il y a eu janvier 2015. Je ne m'étends pas dessus, chacun l'aura vécu à son niveau, et pour Sigolène c'était dans les journaux.
    Heureusement, elle avait terminé deux romans, avant.

    sigolène vinson le caillou tripode bernardEn mai, le Tripode a publié Le Caillou. C'est une histoire dont elle m'avait parlé tandis que nous mettions à nu un mur vieux de plusieurs siècles – celle d'une femme qui veut se transformer en caillou.
    Hum, dis-tu (ne mens pas, je t'entends d'ici).
    Eh bien, sache qu'elle est belle, cette histoire. Je l'ai lue en cherchant un peu Sigolène entre les lignes, comme si le roman faisait suite à son premier livre autobiographique, J'ai déserté le pays de l'enfance. Nous étions encore un peu chez Charlie, mais il y avait des sourires, dans le Caillou, du désespoir tendre, de l'espoir aussi, et on y partait en Corse. On se refaisait une santé collective.

    Et puis l'été est passé, on a chacun ramassé nos petits cailloux pendant que le monde grondait tout autour... et c'est là qu'arrive le deuxième roman de Sigolène.
    Courir après les ombres, il s'appelle.
    vinson, courir après les ombres, plon, nouvelle maquette, bravo lisaIl se passe loin de Paris, dans la corne de l'Afrique. C'est l'histoire de Paul, Français désabusé qui s'est mis au service de la Chine, pour l'aider à établir des bases navales un peu partout le long des côtes de l'Orient et de l'Afrique – non sans négocier au passage des deals léonins sur les matières premières. Paul qui, quand il ne pille pas les ressources minières de la corne de l'Afrique, poursuit une chimère : celle des "écrits jamais écrits" d'Arthur Rimbaud, l'espoir fou que le poète enfui à Aden soit resté poète et non marchand d'armes.

    Courir après les ombres, c'est aussi Harg, le Djiboutien qui seconde Paul dans ses chimères et côtoie les pirates. C'est Mariam, la petite pêcheuse qui un jour a cru attraper Paul dans ses filets. C'est Cush, qui fuit l'Afrique dans une barque, c'est Louise qui fuit tout court sur un tanker.
    C'est tout ça, c'est le monde comme il va en ce moment, avec ses destins singuliers et les grandes puissances qui tirent les ficelles au-dessus, pour piller les sous-sols et déverser leurs déchets nucléaires dans les eaux africaines.
    C'est un monde que Sigolène décrit avec sa douceur intransigeante, qui donne envie de vivre dedans quand même à condition de se battre un peu. C'est à la fois grand et fin, réaliste et symbolique, construit et poétique. Et oui, disons-le : ça me ferait plaisir que tu le lises.

    ... Ah, et signalons-le aussi, on en parle trop peu souvent : le livre pour une fois est à la hauteur de son histoire. L'objet, je veux dire, avec sa couverture soyeuse et ses pages qu'on a plaisir à tourner. Les éditions Plon ont réussi leur coup en revoyant intégralement maquette et charte graphique. Il était temps, franchement, ils partaient de très loin. Les ombres de Sigolène Vinson le méritent bien, en attendant 2016.