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Second Flore - Page 2

  • Ce qu'il reste

    varvello, ce qu'il reste, masqueDepuis que l’idée me taraude d’écrire un jour un polar, je les lis avec un œil différent.
    Jusqu’ici, je dois dire qu’aucun n’a mérité que je me décarcasse à écrire ici une chronique. Il y en a de bons, de très bons, de moins bons et de beaucoup moins bons, mais bon, hein, c’est la loi du polar, ça passe vite et ça se renouvelle assez peu.
    … Lorsque soudain, recommandé par la grande Violaine Chivot, en voilà un qui sort vraiment de l’ordinaire. Folie !

    En août 1978, l’été où j’ai rencontré Anna Trabuio, mon père a entraîné une fille dans les bois.

    Cette histoire du père, narrée par le fils, fait le fil rouge du roman, tandis qu’en parallèle le jeune Elia raconte ce fameux été 78, celui de ses 16 ans, entre amitiés sulfureuses et premiers émois qui ne le sont pas moins. Et ses parents qui se déchirent, parce que le père, un soir…

    Et tout au long du livre, on ne se demande pas "Qui a tué ?" mais "Va-t-il vraiment la tuer ?", avec le fol espoir qu'il n'en soit rien, qu’un twist final vienne nous dire que non, que le jeune Elia n’aura pas ça à supporter ça.

    Tension garantie, et sans grosse ficelle. Au fond, je crois que les polars que je préfère sont ceux qui ne sont pas vraiment des polars. Parce qu’au-delà de la trame principale, l’évocation du village italien dans un été trop chaud est parfaite, avec ses secrets, ses rancœurs et ses rendez-vous près de la station-service, avec le jeune Elia au centre de tout.

    La couverture est toute de rouge et de gris, mais au fond c’est un livre aux couleurs du Masque : du noir bien sûr, et du jaune soleil. Brillant.

    Elena Varvello, Ce qu'il reste, ed. du Masque, 2018

  • L'Ombre sur la lune

    l'ombre sur la lune, agnès mathieu daudé, gallimardEn octobre dernier, au Prix de la page 111, j'ai donné des points à la p.111 de L'Ombre sur la lune, d'Agnès Mathieu-Daudet. Indifférence de mes camarades, quelques railleries même, j’avais l’impression de défendre un tableau figuratif au milieu d’une convention Kandinsky.
    Je n'avais pas beaucoup insisté.
    Et pourtant mince, je me disais, il y a pourtant quelque chose, dans cette page, sous la légèreté apparente.
    Mais pour être sûr de ne pas m’être laissé berner par une simple tension narrative (et je peux te dire elles manquaient sacrément de tension, les pages 111 de 2017), il fallait que je lise le roman entier.

    ... Eh bien voilà, c'est fait, et me voilà rassuré.
    Une ironie douce, une profondeur dans le détachement, un brin d’absurde : j’ai pensé à Julia Deck, à Caroline Lunoir, à Emilie de Turckheim, à... (inscris ici ton auteure préférée dans le genre)
    Si j’étais critique je n’hésiterais pas à évoquer une "voix féminine du roman français", ou quelque chose comme ça - un ton en tout cas que je n’ai trouvé dans aucun roman étranger.
    Heureusement que je ne suis pas critique.

    En tout cas, avec celui-là, vous verrez du pays : la Sicile, Paris, Madrid, Séville, des musées, un stade de foot, un peu de mafia, une Chinoise de deux mètres, une corrida, une aire d'autoroute et des plages désertes : un voyage en première classe.

  • La ville gagne toujours

    omar robert hamilton, sarah gurcel, la ville gagne toujours, gallimard2011. Au Caire, "la rue" a renversé Moubarak depuis plusieurs mois, mais l’armée a pris sa place et des révolutionnaires en veulent plus. Qui exactement ? Quoi ? On ne le saura jamais vraiment. Et c’est encore plus fort.
    Mariam, Khalil et leurs amis manifestent pour la libération de camarades emprisonnés, ils diffusent des podcasts pour informer l’Egypte et le monde sur des violences policières et des mensonges d’État, ils prennent soin des blessés dans des hôpitaux "sûrs", ils montent des collectifs pour veiller à la sécurité des femmes place Tahrir et ailleurs, espèrent souvent, désespèrent parfois, tentent de mener une vie normale aussi, un peu.
    Ils sont des fourmis de la révolution dans la très très grande ville, des pions actifs et héroïques dans le jeu de l’armée et des Frères musulmans qu’ils combattent pareillement.

    Et c’est la grande force du roman : Omar Robert Hamilton n’a pas choisi de faire de ses personnages des héros de la révolution qui a chassé Moubarak, il chronique à leurs côtés les mois d’après, ceux des élections (manipulées ou pas ? ils ne savent pas, nous ne saurons pas), des manifs monstres contre Morsi, mais aussi ceux des déceptions, des défections, et du général Al Sissi qui s’installe au pouvoir.

    Le roman d’une révolution manquée qui pourrait être celui de tant d’autres, ailleurs dans le monde. Le roman d’une révolution qui invente ses codes et ses moyens d’action - son vocabulaire, aussi, loin des militants de chez nous, de leurs « luttes » et de leur convergence qui sonnent toujours à mes oreilles (suis-je le seul ?) comme l’expression d’un combat perdu d’avance, d’un combat qu’on n’aurait pas tant que ça envie de gagner.

    Mais je m’égare.

    La ville gagne toujours, grand roman d’une révolution tout court, à hauteur de rue et avec entre les lignes une intelligence folle. Et pas seulement entre les lignes. La preuve :


    « Peu importe ce qui se passe aujourd’hui : [les Frères Musulmans] ont un plan.
    - Donc on marche droit dans un piège, dit-il.
    - C’est trop tard pour y faire quoi que ce soit.
    - Tout le monde a un plan, sauf nous.
    - On n’a jamais de plan.
    - Ouais. Notre grande force.
    - Oui, c’est une force. »
    Il ne répond pas.
    « Tu préférerais quoi ? Préparer d’autres élections supervisées par l’armée ?
    - Non, ça me va très bien de passer ma vie à manifester contre tous les gouvernements de merde qui se succéderont parce que je suis trop pur pour m’essayer à gouverner.
    - Si ce que tu veux, c’est jouer à la politique, va donc te choisir un parti.
    - Ce que je veux, c’est savoir pour quoi je risque ma vie. Quel est le plan, le projet. Depuis quand c’est une question absurde ?
    - Mourir pour le plan, ça s’appelle être dans l’armée. Mourir pour quelque chose de neuf, c’est faire la révolution.
    - J’ai l’impression d’entendre parler une folle.
    - Eh bien reste ici, personne ne t’oblige à venir.
    - Je ne vais pas rester ici et vous regarder vous faire tuer à la télé. »

    Omar Robert Hamilton, La ville gagne toujours - Gallimard (trad : Sarah Gurcel), p. 211

     

    PS - à propos de distance, en écrivant cette note je repense à une des toutes premières chroniques de roman publiée ici. Le monde à hauteur de petite fille, disais-je à propos du Manège(s), de Laura Alcoba. C’était en 2007, mince. 11 ans, déjà. Et du coup, à la faveur d’un message récemment reçu, gonflé de rosé et d’encouragements (merci S.), revient l’idée de publier certaines de ces notes en recueil. Pas seulement sur les livres - peut-être pas du tout, d’ailleurs.
    « Blog, 2005 - 2020 », ça aurait de la gueule, comme titre, non ?
    Le premier qui prend cette balle au bond aura ma reconnaissance éternelle (en plus de fortune, voyages, amour et gloire, bien sûr)

  • Des Fleurs dans le vent, Sonia Ristić

    fleurs, vent, ristic, intervallesIl y a de grandes fresques que des auteurs étirent en plusieurs volumes. C’est un vrai savoir-faire, un secret d’auteur à succès.
    Et puis, parfois, un auteur réussit à condenser une fresque sur 200 pages, et c’est la grâce.

    Il y avait La Condition pavillonnaire, de Sophie Divry, par exemple. C’était en 2014. Et maintenant, Des fleurs dans le vent, de Sonia Ristic.

    Ce n’est pas le premier roman que je lis d’elle. Il y a quelques mois, j’ai retrouvé le brouillon d’une note que je n’ai finalement jamais publiée ici sur son premier roman, La belle affaire (quelle couverture, quand même). C’était à l’automne 2015, et j’y regrettais que son livre ne puisse figurer parmi les finalistes du Prix de la page 111. (alristic, la belle affaireors que S. Divry, l’année précédente, y avait figuré en bonne place). Il y avait pourtant une écriture assurément singulière, éthérée, profonde et légère à la fois… Une seule page ne lui rendait pas justice, dommage.

    Trois ans plus tard, on retrouve cette écriture dans son deuxième roman chez Intervalles.
    L’histoire ? Elle tient en trois personnages. Summer, JC et Douma, amis d’enfance dans les années 70 et qui vont grandir ensemble jusqu’aux années 2000 où deux d’entre eux (c’est la 1e scène) attendent la sortie de prison du troisième. Vingt ans d’une amitié indéfectible, avec la fin du siècle en toile de fond : l’élection de Mitterrand, le sida, la chute du mur et les cartes scolaires qui vacillent, la guerre en Irak et les 2be3, Zyed et Bouna en 2005… Et les trois enfants de la Goutte d’Or qui cherchent leur voie dans tout ça, se perdent et se retrouvent, sans jamais rien trop souligner. Une grande fresque par petites touches, si l’on veut. 200 pages qui vaudraient bien trois tomes ailleurs.
    Bravo.

  • Les leçons du vertige (destins possibles d'un roman de septembre)

    290.04739336493_450_240.jpgJe n’ai jamais parlé ici de mes deux expériences de Rentrée littéraire.
    Il n’y a pas forcément grand chose à en dire, d’ailleurs.
    La première fois, je ne m’attendais à rien de spécial et il ne s’est rien passé du tout (ou presque). Je me suis dit : ça, c’est fait.
    La deuxième fois, j’attendais beaucoup et il ne s’est rien passé (ou presque), je me suis dit : plus jamais.

    Et dire que c’est le lot de 90 % des livres qui sortent chaque année en septembre…
    Voilà pourquoi on a toujours envie de souffler très fort pour pousser les romans qui ne semblent pas taillés pour la Rentrée.
    C’était le cas de Marie Charrel l’autre jour. C’est le cas de cet autre roman que je viens de finir - Les leçons du vertige, de Jean-Pierre Montal.

    Il faut imaginer l’éditeur en réunion de représentants (cette sorte de grand jury 3 mois avant la sortie où se joue en grande partie, devant des commerciaux fatigués, le sort d’un livre en librairie), il faut imaginer l’éditeur, donc, sommé de pitcher le roman en quelques phrases :

    Eh bien, c’est l’histoire de Pierre Varlin, la quarantaine, qui promet à son père vieillissant d11e retrouver sa tante pour recoller de vieux pots cassés. C’est aussi, en flashback, l’adolescence de Pierre à St Etienne, et son apprentissage du grand monde avec son oncle, fascinant noctambule. Le roman oscille entre les deux époques en s’offrant des détours par le Forez, Paris XVIe et l’engagement politique radical du frère de Pierre… Mais surtout, l’écriture, l’écriture… !

    Je fais confiance à l’éditeur pour s’en être sorti mieux que ça. Mais globalement, si vous n’êtes pas Gallimard, Grasset ou Minuit, si votre nom n’est pas déjà connu, vous avez peu de chances d’accrocher la meute si votre histoire ne se résume pas en deux phrases choc.
    Et pourtant, il faut le dire : ce roman est bon. Très bon. Si bon qu’on aimerait le mettre entre toutes les mains - les vôtres, tenez.

    Mais pour ça, que dire ?

    Qu’il y a du Claude Sautet dans ce livre, par exemple - un Sautet version 2017, à la fois intemporel et actuel, à la fois intense dans l’intime et diablement juste dans sa dimension sociale.
    Que c’est, au fond, un grand roman de l’engagement, si on est client de romans de quelque chose.
    Que c’est aussi un roman d’apprentissage - dans les boîtes de Saint-Etienne en 1985 ou à Paris en 2017, parce qu’on apprend à tout âge.

    Qu’on y trouve aussi des petits bars de province, des vieux amis, des trahisons, l’art de mener une foule depuis les platines d’une cabine de DJ, un nègre qui enquête après son point final, des activistes politiques - et un climax d’une quinzaine de pages où toutes les histoires se rejoignent avec une finesse parfaite.

    Bref.

    Ce roman pourrait être chez Gallimard (entre nous, l'auteur en remontrait à pas mal d'auteurs de la Blanche) et on en parlerait, de ce père, de ces fils et de ce groupe radical qui proclame : "l’homme est de retour" ; on s’offrirait même peut-être une polémique : Montal est-il un visionnaire ou un "regretteur d’hier", comme l'écrit LivresHebdo ?

    Ce roman pourrait aussi être américain, il ferait 500 pages et non 300 parce que l’auteur prendrait ses aises et on se pâmerait devant cette façon exceptionnelle d’entremêler les histoires, la famille et la politique, aujourd’hui, hier et demain, et cette vision sans fard d’un Pittsburgh dévasté par la crise.

    Mais non. Jean-Pierre Montal est français, Les leçons du vertige se passe à Saint-Etienne et non à Pittsburgh, l’écriture est dense et et son éditeur n’a pas l’oreille de François Busnel (enfin, je crois).

    Allez, j’arrête là. D’autres l’ont déjà salué, tout de même, et tant mieux. A vous, maintenant. Vous me direz.

     

    Jean-Pierre Montal, Les leçons du vertige, éd. Pierre-Guillaume de Roux

  • Julien Blanc-Gras, Dans le désert

    Mon rêve même pas secret, c'est d'un jour parler à une éditrice (ou un éditeur, hein) de la Biélorussie, de la Macédoine ou du Turkménistan et qu'elle/il me dise : « Ah mais oui, va donc voir comment on vit là-bas et fais-nous un livre ! »

    Bien sûr, je serais dépendant de ce que je trouverais sur place. Pendant longtemps, cette pensée m'a bloqué. Mais maintenant je sais que ce n'est rien. Ce qui compte n'est pas de trouver, c'est de chercher.

    blanc-gras, dans le désert, qatar, petit salaudPrenez Julien Blanc-Gras. Il part au Qatar pour y trouver "l'homme de la rue" au-delà des clichés. Problème : l'homme de la rue est rarement qatari à Doha, le Qatari moyen n'existe pas vraiment, et il est fuyant... Comment dès lors faire un roman de 200 pages – et un bon roman, si possible ?

    Voilà une douzaine de pages que je suis au Qatar et je n'ai toujours pas adressé la parole à un Qatari. Ah si, peut-être au douanier de l'aéroport. Quoique, à la réflexion, non, nous ne nous sommes pas parlé.

    Eh bien oui, c'est possible. Il faut le talent insolent de l'auteur pour parler avec légèreté de sujets qui le sont moins, son regard pour trouver le sel dans une conversation peu épicée avec trois types au coin d'une rue, son inconscience pour s'aventurer dans un raid en 4x4 avec des inconnus, sa sympathie opiniâtre pour finalement trouver... je ne dévoilerai rien, mais on finit toujours par trouver quelque chose.

    Un jour, mon rêve même pas secret se réalisera, je le sais. En attendant, les jours de septembre froid, pour me réchauffer, je lis Julien Blanc-Gras. Et vous ?

  • Ta Rentrée en slip

    lamour-est-une-maladie-ordinaire.jpgArrivé à l’apogée de son amour avec Marie, le narrateur décide de se faire passer pour mort afin que leur amour reste éternellement pur.
    Evidemment, quelques chapitres plus loin, il rencontre quelqu’un d’autre…
    Il y a plein de choses dans ce roman : un cimetière, des bars, une agence immobilière, de l’amour, encore de l’amour, de l’humour, des sdf, un brin de fantastique, et surtout, surtout : de la fantaisie.
    L’Amour est une maladie ordinaire, c’est un peu comme les bons Woody Allen : quelques ingrédients qui s’emboîtent à la perfection, un zeste de surprise pour relancer le rythme quand il le faut, et le plaisir d’une intelligence avec le sourire en coin.
    Osez le slip, et portez-vous bien.

    François Szabowski, L'Amour est une maladie ordinaire, Le Tripode

  • Marie Charrel, la ligne claire

    charrel yo laur.jpgC'est une arrière-grand-tante dans une famille qui tait ses secrets. Une femme peintre née en 1879, épouse d'un as de la Grande guerre, amie de Nungesser, morte sans descendance à Ravensbrück sans que personne ne sache vraiment pourquoi elle a été déportée.
    De cette arrière-grand tante, Marie Charrel ne connaît que quelques tableaux – les mignons petits chats avec lesquels elle s'est fait une petite réputation au début du XXe siècle, puis des portraits de femmes algériennes, plus sombres et lumineux à la fois – et les silences des neveux. Alors elle part en quête de ce qui pourrait rester de cette fameuse "Yo Laur", entre les lacunes des archives et l'Alzheimer des derniers témoins nonagénaires.

    Partant de là, le roman est double.
    Une enquête d'abord, entre les lacunes des Archives et l'Alzheimer des derniers témoins nonagénaires. L'auteure voyage dans le passé, à Alger, à Ravensbrück, elle découvre des trésors oubliés dans des coffres oubliés de maisons familiales où se cachent aussi de vieux fantômes, et on suit ça avec elle comme un jeu de piste.
    Une fiction, aussi. Entre deux recherches, l'auteure insère comme des extraits d'une autobiographie imaginaire, tout en ellipses et en sensibilité pour tenter d'approcher le plus fidèlement possible ce qu'aura été la vie de Yo Laur, des lolcats Belle-Epoque aux dessins de charbon qu'on fait sortir clandestinement du camp de concentration.
    ... Et tout ça, sans jamais tomber dans le piège classique qui consisterait à faire à tout prix de son sujet une héroïne, ou un talent fabuleux à côté duquel le monde serait passé, bla bla bla.
    Et c'est encore plus fort comme ça.

    Yo Laur n'est pas une grande peintre. Sa technique frôle la perfection mais elle n'appartient pas à l'avant-garde. Ses tableaux n'ont pas la force de Delacroix ou de Fromentin. Ils ne délivrent pas de message. Ils offrent un regard sur le monde. Ils ne bouleversent pas l'ordre établi : ils témoignent.
    Yo Laur n'est pas une grande peintre. C'est une femme libre. Une audacieuse (...).

    Avec ce livre entre les mains, j'avais l'impression étrange de tenir un objet fragile au milieu d'une rentrée littéraire de bulldozers.
    Le roman d'une tenante de la ligne claire dans une époque qui, quoi qu'elle en dise, préfère l'esbroufe. Un roman qui ne se paie pas de mots, qui creuse son sillon en cherchant la vérité et non l'effet, qui va en profondeur sans le souligner, un roman parfaitement construit sans jamais dire "Regardez comme je suis complexe", un livre à multiples niveaux où réel et fiction se répondent sans s'alourdir de ce métatexte qui fait saliver les critiques.

    On prend tellement pour léger ce qui se lit facilement. C'est pourtant ça, le talent de l'élégance : donner une forme simple à ce qui est profond, parvenir à contenir son sujet alors qu'on sent qu'il déborde, ménager les silences et laisser la place au lecteur.

    Je suis ici pour vaincre la nuit est un objet fragile, disais-je, au milieu d'une Rentrée de bulldozers. Je genre de livre qui donne envie de se battre comme on protège un plus petit que soi (alors qu'il n'a de petit que l'apparence), un roman qui mérite qu'on le prenne par la main – je vous promets qu'il le rend bien.

     

    Message personnel
    C'est aussi ça les livres qui comptent : ceux qui vous renvoient à vous-même sans le faire exprès. Tout au long de ma lecture, une petite voix ferme et bienveillante ne cessait de me dire qu'il serait peut-être temps d'arrêter de peindre des petits chats pour courir le monde et trouver mon sujet comme Marie Charrel, à l'évidence, vient de le trouver. Il est sans doute là, quelque part, en tout cas pas sur un écran d'ordinateur. Restera ensuite à trouver la bonne distance, et un peu de courage.

    On n'en est peut-être pas si loin.

  • Le Jour d'avant, Sorj Chalandon

    (avec du Jaenada et du Bollaert dedans, c'est un peu long mais quand même,
    elle s'annonce chouette, cette Rentrée)

    chalandon, le jour d'avantJe ne saurais dire depuis quand je me suis mis à lire des romans avec un œil d'artisan.
    Toujours est-il que c'est devenu comme un réflexe : quand l’œil gauche ne demande qu'à plonger dans l'histoire, le droit ne peut s'empêcher de décortiquer, de repérer les procédés, de se demander « mais comment fait-il/elle ? »
    Ça peut être gênant, quand les ficelles se voient trop. Il y a quelques années, après avoir abandonné plusieurs livres sans les finir, j'ai eu peur que ma capacité d'émerveillement se soit émoussée à force d'écrire moi-même.

    … Et puis non, en fait. Parce qu'il est encore, et toujours des auteurs qui me bluffent.

    En cette Rentrée, par exemple, prenez La Serpe, de Phlipppe Jaenada. J'avale cul-sec les 300 premières pages, je me laisse prendre comme toujours, j'ai l'impression qu'il est allé au bout de son histoire mais il lui reste 350 pages, et là, mystère : comment va-t-il faire ? Et là, boum, en quelques paragraphes le vieux chameau retourne son livre façon judoka, et c'est reparti. Je n'en dis pas plus, d'autres vous en feront des éloges admirables et ils auront raison – et mon petit doigt me dit que quand l'hiver sera venu, le roman pourrait se retrouver sous bien des sapins – ça tombe bien, il tient chaud.

    … Et puis Sorj Chalandon, donc. Lui non plus n'est pas un écrivain bluffeur. Grand reporter, vieux compagnon de Libération, c'est un écrivain les deux pieds sur terre, que la vie intéresse plus que les phrases.

    Je l'avais suivi en Irlande avec Mon traître, au Liban avec Le quatrième mur, nous voici dans le Ch'nord, à Liévin, en décembre 1974. La dernière grande catastrophe minière en France – 42 morts.

    La quatrième de couverture est romanesque en diable :

    « Venge-nous de la mine », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je lui ai promis, poings levés au ciel (…) J'allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J'allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n'avaient jamais payé pour leurs crimes. »

    It's throwing some, comme on ne dit pas au Pays-de-Galles !

    Et pourtant. Pendant 150 pages, j'ai vraiment cru qu'il s'agissait d'un récit, que Sorj Chalandon était vraiment né à Vaast-les-Mines, que son frère aîné était réellement devenu mineur et que la mine l'avait tué.
    Je n'ai pas souvenir d'avoir lu un texte à la première personne qui sonne autant comme un récit – les détails, la mémoire fractionnée, la voix intérieure... Et puis ce ton. Factuel sans jamais rien en rajouter, aux antipodes du "je" compassionnel que je ne supporte plus, où le pathos qui dégouline au coin des phrases est toujours celui de l'auteur et non celui du personnage.

    Il faut avoir beaucoup vécu, beaucoup observé et beaucoup écouté, pour oser un « je » qui soit aussi vrai, pour que l'accent du Nord perce dans les dialogues avec un minimum d'artifice. Less is more, less is surtout tellement mieux.
    Passé ces 150 pages, le romanesque reprend le dessus, la surprise fonctionne et on y est encore, non pas dans la mine mais autour, dans les corons, au café où les anciens mineurs trinquent et crachent leur silicose, avec cette relation ambiguë à la mine, au patron, au boulot, au charbon.

    Je n'en dis pas plus parce que less is enough – j'oserai juste en bonus, pour tenter de vous donner une idée de la force du roman, cette vidéo.
    Le narrateur du livre n'approuverait peut-être pas, lui qui constate, quarante ans après, que la mine n'est plus qu'un vieux souvenir du côté de Liévin. L'auteur, je ne sais pas. J'en doute un peu. Mais tout de même.

    Nous sommes au stade Bollaert, à Lens. Dans le public, ils sont tous anciens mineurs, fils ou petits-fils de, ou cousins de. Les puits sont comblés mais la mine ne laisse personne indifférent. Et les voilà qui depuis quelques années, à 20 ou 30 000 voix, reprennent le refrain des Corons avant la reprise de chaque match – sans (trop) crier, par respect.
    Il n'y a rien d'aussi fort qu'une foule qui chante avec retenue, hormis quelques films, et quelques rares romans.

    Au Nord...