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Second Flore - Page 2

  • New York Odyssée

    jansma, new-york odyssée, rue fromentin« Nous sommes venus en ville parce que nous voulions une vie désordonnée, voie ce que nos échecs avaient à nous apprendre, et ne satisfaire que nos désirs les moins raisonnables (…) Nous voulions explorer les possibles, sucer la moelle de la vie, crouler sous le travail jusqu'à notre dernier souffle. Si nos patrons se montraient mesquins, nous porterions un toast à leur méchanceté pure et entière à grand renfort de vodkas cranberry (…)
    Complexité, complexité, complexité ! Que nos vies soient alambiquées et sans point final ; que nos comptes soient dans le rouge et nos allocations réduites. Prenez nos cotisations, et que la Sécurité sociale coule ! En faillite depuis le départ de chez nos parents, nous allions construire notre propre sécurité. La retraite appartenait à l'ancien monde auquel nous ne croyions plus. »

    Kristopher Jansma, New York Odyssée, ed. Rue Fromentin (trad. Sophie Troff)

    Cinq amis, la vingtaine bien entamée, qui tentent de faire leur trou à New-York. Irène, l'artiste de la bande, semble cimenter l'ensemble. Sauf que page 50, on lui diagnostique un cancer, et la vie bascule.
    Le sujet m'aurait fait fuir, mais il y avait cette couverture, magnifique, et l’œil des deux éditeurs qui frisait quand ils parlaient du livre, persuadés qu'ils étaient de tenir une pépite.
    Ils avaient raison.
    C'est fin et ça claque, certains chapitres valent un roman entier, d'autres vous fichent la larme à l’œil. Et puis ce prologue, magistral, qui vous trousse une génération en 4 pages.
    Bing.
    Bon voyage.

     

  • Du plaisir de faire mentir ses préjugés (Sara Gran, La Ville des brumes)

    saran gran, la ville des bumes, le masqueIl y a quelques années, du temps où les éditeurs m'envoyaient encore des livres pour que je les chronique, j'avais détesté, mais alors détesté, le 1er polar/thriller de Sara Gran.
    C'était une histoire bien foutue mais mécanique, avec des embryons de personnages à peine collés sur des ressorts dramatiques visibles à l'oeil nu. Un scénario avec poutres apparentes, si j'ose dire – expression qui s'appliquait à pas mal de titres que les éditions Sonatine m'envoyaient en promettant invariablement un chef d’œuvre absolu.

    Et puis l'an dernier, au hasard des allées du Salon du livre, je suis tombé sur une jeune éditrice, que j'avais connue rue Fromentin et à qui Le métro est un sport collectif doit beaucoup. Elle venait de reprendre le célèbre Masque avec une complice chez Lattès – la collection dans laquelle j'ai lu tous les Agatha Christie entre 12 et 14 ans -, me parle de quelques livres dont elle est fière, et me cite en premier... Sara Gran.
    « Je te promets, ça n'a rien à voir avec le premier », assurait-elle.

    Il m'aura fallu 6 mois pour me décider à relever le défi... Mais donc, enfin, j'ai entamé le livre avec la légendaire objectivité dont je suis capable, prêt à l'abandonner à chaque page... Mais après le premier chapitre, je suis passé au deuxième, puis au troisième... Vous voyez le topo.

    Je ne vous raconte pas l'histoire (disons, une privée qui enquête sur la mort d'un ex. et qui se trouve obligée de remuer un passé longtemps resté dans un tiroir – le détail est là, si tu veux).
    "La
    Ville des brumes" n'a effectivement rien à voir avec les débuts scolaires de l'auteur. C'est que tout s'est épaissi, sauf le style : le mystère, les personnages, le regard de la narratrice sur le monde. C'est un de ces polars où l'enquête n'a que peu d'importance, où tout le sel est dans les personnages – ici l'héroïne désormais récurrente de Gran, Claire Dewitt, et les fantômes de son adolescence new-yorkaise, entre découverte des plaisirs interdits et frissons d'apprentie-détective.

    ... Allez, presque au hasard, cet extrait que je retrouve d'une rencontre tendue dans les toilettes d'un bar de New-York, période flash-back :

    Ce qui s'était passé entre Georgia et moi ne datait pas d'hier, pourtant ce n'était pas réglé. Il y avait un garçon, certes, mais les amitiés ne se brisent jamais à cause des garçons. On n'attendait rien d'eux. Les garçons n'étaient que d'innocents spectateurs dans les guerres des filles.

    Voilà – il y a de ces paragraphes un peu partout, et ces personnages secondaires vraiment réussis (la palme à la relation entre Claire et son jeune assistant qui a tout à apprendre) qui finissent par largement excuser les quelques bouts de poutres apparentes qui surgissent ça et là dans le récit au gré des rails de coke que l'héroïne s'enfile comme certains auteurs enfilent les clichés.

    … Et je ne spoilerai certes pas la fin – disons seulement que j'y reviendrai.

    Bien joué, Violaine.

     

     

  • I want to be Julien Blanc-Gras

    julien blanc-gras, l'insécable.Brisons la glace tout de suite : oui, je connais Julien Blanc-Gras.

    J'ai battu Julien Blanc-Gras au ping-pong.
    J'ai souri à des blagues de Julien Blanc-Gras
    J'ai taclé Julien Blanc-Gras sur un terrain de foot
    J'ai porté le maillot de l'équipe de France avec Julien Blanc-Gras
    J'ai vu Julien Blanc-Gras saoul
    J'ai vu Julien Blanc-Gras en panne d'inspiration
    Je suis même monté dans la voiture de Julien Blanc-Gras un jour où elle a accepté de démarrer

    ... Et malgré tout ça, avouons-le, oui, je suis terriblement jaloux de Julien Blanc-Gras.
    J'aimerais être cool comme Julien Blanc-Gras.
    J'aimerais être un écrivain-voyageur, un vrai.
    J'aimerais avoir ce goût de l'aventure sans perdre le goût des choses simples.
    J'aimerais avoir ce détachement, le sourire en coin jamais malveillant.
    J'aimerais qu'un éditeur m'envoie à Addis Abeba, à Guadalajara ou à Knokke-le-Zoute pour lui écrire un livre.
    J'aimerais surtout écrire les livres de Julien Blanc-Gras.

    Oui mais voilà. Je ne suis pas Julien Blanc-Gras. Je ne serai jamais Julien Blanc-Gras. Un jour peut-être j'écrirai un roman de voyage (j'y travaille, promis).
    En attendant, il y a un bon côté à ne pas être Julien Blanc-Gras : c'est qu'on peut lire ses livres tranquille, au chaud. Et ça, c'est bon. Toujours. Parce qu'en un mot comme en cent, Julien Blanc-Gras, c'est le type avec qui vous iriez jusqu'au bout du monde – et ça tombe bien, c'est ce que proposent ses livres – et le dernier, donc, Briser la glace. Avec des ours blancs, des icebergs majestueux et menaçants, des coutumes locales parfois déroutantes, et une route qu'on ne suit pas toujours.

    Un peu de Groenland par la face chaleureuse, croyez-moi, en cette semaine, il n'y a pas mieux.

    Bon voyage, et joyeux Noël.

     

    (Julien Blanc-Gras, "Briser la glace", Ed. Paulsen, 2016)

     

  • Rule Britannia (parfois)

    de bons présages.jpgPréambule en forme d'aveu : Il y a sept ans (ne rajeunissons pas), c'est grâce à ce blog (salut à toi, Angéla "Happy few" Morelli) que j'ai découvert Doctor Who.
    Le dialogue avait été à peu près celui-ci :
    - Il faut que tu regardes Doctor Who, tu vas adorer
    - Hum. La science-fiction, ça m'emmerde, en général.
    - Oui, mais là, c'est anglais.
    Elle avait raison.

    Ce qui m'a frappé dès le premier épisode, c'était cette capacité phénoménale à manier conjointement le premier et le second degré : de l'ironie dans une scène, et dans la suivante, une tirade shakespearienne avant que le Docteur ne fasse triompher le Bien sur le Mal – et la même justesse dans les deux registres.
    C'est ce plaisir là que j'ai retrouvé ici. « De bons présages », c'est le premier roman de Neil Gaiman, écrit à quatre mains avec Terry Pratchett : deux auteurs qui s'amusent dans la littérature "de genre", pas en roue libre mais clairement en mode facétieux pour s'attaquer au Bien et au Mal – rien de moins.
    L'histoire en deux mots ? L'ange Aziraphale et le démon Rampa, qui s'affrontent sur Terre depuis des millénaires, sont mobilisés par leurs hiérarchies respectives pour préparer l'Apocalypse – parce que ça y est, enfin le Grand Soir est annoncé. Sauf que les deux Emissaires se plaisent plutôt bien, dans l'Angleterre où ils ont élu domicile : alors ils font un pacte pour tenter d'empêcher le pire.

    Sur cette base solide, les deux auteurs peuvent s'amuser à revisiter leurs classiques : un échange de bébés (raté) pour commencer, un livre de prédiction facétieux, une sorcière bien-aimante, une bande de gamins qui joue dans le coin, le Bien et le Mal qui s'emmêle les pinceaux – pour terminer comme il se doit par une Grande Confrontation où l'on interroge le Plan Ineffable du Très Haut, avec pirouette parfaite (je me retiens de spoiler, là).
    Et le tout drôle, enlevé, loufoque souvent, intelligent toujours.

    « Le gouvernement, il étouffe tout, parce que c'est le gouvernement, répondit simplement Adam. Ils font comme ça, les gouvernements. Y a un grand immeuble à Londres, il est plein de livres avec toutes les choses qu'ils ont étouffées. Quand le Premier Ministre arrive pour travailler, le matin, la première chose qu'il faut, il lit une énorme liste de tout ce qui s'est passé pendant la nuit, et il met un gros tampon rouge dessus.
    - Eh bien moi, je crois plutôt qu'il commence par prendre une tasse de thé et ensuite, il lit le journal », fit Wensleydale qui, en une occasion mémorable pendant ses vacances, avait visité à l'improviste le bureau de son père, où il avait conçu quelques certitudes. « Et il discute de ce qui s'est passé la veille à la télé.
    - Ouais, bon, d'accord, mais après ça, eh ben, il prend son grand livre et le gros tampon.
    - Où y a marqué 'à étouffer', ajouta Pepper »

    (Neil Gaiman & Terry Pratchett, De bons présages, trad. Patrick Marcel - J'ai Lu)

     

    Voilà.
    Et ce n'est qu'un dialogue chopé presque au hasard.
    Sur une bio en ligne, on peut lire : "Neil Gaiman est un écrivain fantastique". C'est exactement ça.

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    PS - j'écris ça, et là, bim! je lis que Gaiman s'est lancé dans une adaptation du roman en mini-série pour la télé anglaise.
    Keep calm and Enjoy.

     

  • Carte postale de Kobe

    Du Japon où on n'a encore passé que quelques heures, on a déjà retenu la propreté, l'organisation collective, les piétons qui font la queue au feu rouge quand il n'y a pas de voitures. Arpentant les rues d'Osaka, on a croisé mille échoppes pour manger sur le pouce, des réparateurs de vélos, des vendeurs de masques hygiéniques, des machines à sous, des magasins d'à peu près tout, mais pas une seule librairie.

    Et puis ce soir-là, à Kobe, peu avant minuit, je tombe sur cette enseigne : Exciting Book Store.
    C'est ouvert.

    On m'avait bien dit qu'il n'y avait pas de voleurs au Japon, mais à l'intérieur, c'est la caverne d'Ali Baba.
    C'est une librairie, pas de doute : il y a des livres un peu partout. Mais on trouve aussi des poches de faux sang, des crackers, des casquettes de base-ball (le sport n°1 ici), des bonnets péruviens (le chantre du cool), des porte-clés, des t-shirts... Un vrai labyrinthe de mini-rayons, comme un immense bordel sauf que tout est parfaitement rangé : on est au Japon, quand même.

    On passe un présentoir de lunettes de soleil et on tombe sur Jack Kerouac, Sur la route, dans une belle édition à moins de 1000 yens (10 euros) qu'on lit à l'envers et de haut en bas. En avançant, on croise Philip K. Dick sur une table, un livre sur Gaudi, J.D. Salinger en pile, Hitler en bande-dessinée, une bio de David Bowie. Dans le fond, à côté d'un étique présentoir de cartes postales (prends garde, voyageur, on trouve de tout, au Japon hormis des terrasses pour boire un verre, des endroits où s'abriter de la pluie et des cartes postales), le plus vaste rayon de ce rez-de-chaussée : celui des guides pratiques et des manuels en tous genres. On n'est pas étonné : dans le bus pour venir, vers 20 heures on côtoyait des écoliers en uniforme qui, cahiers de maths ouverts, se dirigeaient vers leur "seconde école".
    En vedette : les manuels d'anglais. Parce qu'il faut bien le dire : ils ont envie de communiquer, les Japonais, ils sont cordiaux et serviables comme personne, mais entre leur timidité naturelle et leurs douze phonèmes, ils ont un mal fou à parler anglais. Alors on leur propose des livres pour apprendre et se décoincer. Le best-seller dans le genre : How to use bitch (200 pages pour maîtriser un maximum de phrases anglaises où l'on peut utiliser le mot bitch), ou cet autre où je pioche au hasard cette phrase : Excuse me, I didn't get this right, could you shake yout tits ? (je n'invente rien)

    … Et j'allais oublier : tout ça se fait en musique (le Japon urbain n'est qu'une immense bande-son), avec un peu partout des tablettes branchées à des haut-parleurs qui diffusent de la pop nipponne, des imitations Britney Spears, du hard-rock au rayon pantoufles et du piano avec les livres d'entreprise.

    Je crois être arrivé au fond du magasin et au bout de mes surprises quand je découvre l'escalier. Je monte, et là, bim : dans une explosion de couleurs, un immense mur de mangas, des milliers d'histoires sous blister. Une collection complète d'histoires d'amour et de lycée, de super-héros, de baston, d'adolescents torturés et de jeunes filles rebelles ou rougissantes. Au milieu de tout ça, des t-shirts, encore des t-shirts, des figurines, des distributeurs de bonbons et ce qui ressemble à des trucs pour l'haleine...
    On redescend l'escalier un peu sonné, le tout était plus petit qu'une grande librairie à Paris, mais c'était déjà un voyage. On se perd pour retrouver le chemin de la sortie en croisant quelques derniers présentoirs : tapis de souris, sodas, nouilles instantanées... Tout ce qu'il faut pour rester chez soi, au fond – et c'est là qu'on repense à ce qu'on nous racontait sur les Japonais qui ne font plus l'amour, et l'explosion des vierges trentenaires au pays des love hotels.

    A la caisse, enfin, une créature androgyne piercée et maquillée de noir prend mon billet, tandis qu'un jeune homme en t-shirt et chemise à carreaux emballe mon manga et me rend la monnaie : tout cela sans un mot, ou presque, mais avec le sourire, et à deux mains, et en musique.

    Bienvenue au Japon.

    exciting book store, kobe
    (cette photo n'est pas de moi, tu sais bien que je n'en prends jamais)
    (ou alors, elles sont ratées)

  • Le roman français en 2016, vu par ses pages 111

    Ce soir, mardi 1er octobre, sera remis le 5e Prix de la page 111.

    RD 111.jpgComme chaque année depuis 3 ans, le Bureau des Statistiques de la page 111 s'est livré à une analyse complète des pages 111 de la Rentrée. Au total, plus de 200 pages étudiées (pour les timbrés, la notule méthodologique est en bas de ce post), et quelques trouvailles étonnantes, qu'il s'agisse de vérités immuables soudain dévoilées, ou de variations qui en disent peut-être beaucoup sur l'époque – ou qui ne disent rien du tout, nous laisserons chacun juger.
    Voici donc le résultats les plus saillants de cette Rentrée 2016.

    Le roman français s'empare (enfin) du temps présent

    C'était une constante depuis que le lancement du Prix : plus de 40 % des pages se situaient dans le passé (de la Grèce antique à Raymond Barre).
    En ces temps troublés, on pouvait craindre un refuge des auteurs vers le passé... Eh bien non ! En 2016, le roman français s'attaque au présent : plus de 67 % des pages "contemporaines", c'est un record.
    Et comme un corollaire : le nombre de pages qui évoquent la Seconde Guerre mondiale est en chute : 3 % des pages, contre 5 % les deux dernières années. Nos appels répétés à mettre fin à cette Guerre auraient-ils enfin été entendus ?
    On notera en revanche que le futur et l'imaginaire ne sont pas plus présents que les années précédentes. Tristesse.

    prix de la page 111, statistiques, présent, passé
    (cliquer sur les graphiques, et plus rien ne sera flou)

    Et il le fait au présent

    Est-ce parce que le présent est "de plus en plus complexe" ? Le fait marquant de 2016, c'est le déclin du passé simple. 24 % des pages 111 au passé simple contre 33 % en 2015.
    Le présent progresse encore (47 % en 2016, 4 points de mieux qu'en 2015), parfois associé au passé composé (19 %, +3 points).prix de la page 111, statistiques, temps de la narration

    Quant à l'imparfait et au plus-que-parfait, ils confirment leur score de 2015 : 8 % des pages 111, qui l'eût cru ? Intrigué, j'ai poussé l'investigation : il s'agit rarement de hardiesse stylistique (même si Sylvain Prudhomme, finaliste en 2014, renoue ici avec sa narration au plus-que-parfait), mais plutôt de passages en flashback... ou de pages parfaitement immobiles, truffées de verbes d'état sans le moindre verbe d'action. Car admettons-le : il est quand même beaucoup de pages 111 où il ne se passe pas grand'chose. 

    Voix narrative : Je n'a pas changé

    Remarquable stabilité du Je dans le roman français !
    44 % des pages 111 sont écrites à la 1e personne. En 2014 et 2015, c'était déjà 45%.
    Et pourtant, les choses bougent ici aussi. La narration à la 3e personne poursuit son lent déclin : pour la 1e fois, elle représente moins de la moitié des pages 111 de l'année (49%). A noter aussi : l'apparition spectaculaire du Nous (4,23 % des pages, contre 0 les années précédentes). Est-ce à dire que le salut de notre époque troublée passe par le collectif ? Il reste du chemin, quand même.

    prix de la page 111, statistiques, voix narrative

    Et plus que jamais ouvert sur le monde

    C'était une de nos découvertes en 2014 : près de 40 % des pages 111 se passaient, au moins partiellement, à l'étranger. La tendance s'était confirmée en 2015 : 42 % hors de France. Et en 2016 ? Eh bien, ça s'accentue encore ! Sur 170 pages localisables, 62 se passent hors de France, et 11 naviguent entre la France et l'étranger. Soit 43 %. Trois années de suite, ce n'est plus un hasard, ni un effet de mode. Non, les romans français ne parlent pas de Saint-Germain des Prés, ni de Chateauvallon !

    prix de la page 111, statistiques, paris province étranger

    A noter que pour les pages franco-françaises, le match Paris/Province tourne une fois encore, largement, à l'avantage des Régions : 21 fois seulement on reconnaît la capitale sur 170 pages, la messe est dite à St Germain.

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    ... Pour le 2e volet de l'étude - "De quoi parlent les pages 111 en 2016 ?" -, rendez-vous ce mardi soir sur Radio Nova, à 21h pour la remise du prix (lecture des 6 pages finalistes et débat violent entre les jurés avant le vote final). A bientôt.

     

    Note méthodolgique
    Depuis 2012, le Prix de la page 111 récompense la meilleure page 111 de toute la Rentrée littéraire francophone, en considérant la page 111 comme une œuvre en soi (oui, c'est absurde ; c'est bien pour ça qu'on le fait sérieusement). 363 romans français étaient annoncés pour 2016, nous en avons trouvé 203, dont 7 étaient inférieurs à 111 pages.
    Les calculs sur la voix narrative et le temps de narration sont réalisées sur 100 % des pages lues (lorsqu'il ne s'agit pas d'une page de titre, ou d'une bibliographie, etc). Les autres pourcentages sont calculés sur les pages qui laissent un indice consistant sur leur localisation ou la temporalité (par exemple, 26 pages ne laissent aucun indice sur la période à laquelle elles se déroulent ; elles ont été exclues du champ de l'analyse).
    A noter, pour les puristes (mais si vous êtes arrivé à cette ligne, vous en êtes un (salut)), que pour le bien de la Statistique, on a pu utiliser ici des éléments qui ne figuraient pas sur la p. 111 elle-même (résumé, livre entier quand on l'avait lu, article de presse...). Une liberté que nous ne saurions nous permettre lorsqu'il s'agira de remettre le Prix lui-même. C'est dit.

     

  • L'édition indépendante : au présent, à la première personne... et un peu partout.

    (Les chiffres et les lettres, suite)

    Hors concours prix édition indé En cette Rentrée, j'ai eu l'honneur de participer à la 1e édition du prix Hors-Concours, orchestré par la dynamique, joyeuse et gastronome Gaëlle Bohé. Un prix original, destiné à mettre en lumière la production "indépendante", où la pré-sélection se faisait sur la base d'extraits proposés par les éditeurs, choisis dans un de leurs romans de l'année.
    Cet été, j'ai donc reçu un recueil de 50 extraits de romans français d'éditeurs dont les noms sont rarement sur les tables de la fnuc.
    Du parfait matériau pour poursuivre notre analyse statistique de la littérature française ! J'allais pouvoir les passer à la même moulinette hautement scientifique que les pages 111 du prix du même nom, avec cette question : si on s'en tient au texte, et rien qu'au texte, en quoi la production 'indépendante' se distingue-t-elle de l'édition classique ?
    C'est parti.

    (Note technique : mieux vaut sans doute cliquer sur les diagrammes pour que la Vérité apparaisse moins floue)

    Des romans qui se baladent dans le monde entier

    Indé - France étranger.png

    Qui l'eût cru ? 44 % des extraits 'indés' se passent hors de France. C'est la même proportion, voire un peu plus, que les romans de la Rentrée 2014 (40%) et 2015 (42%).
    Et si nous avions débusqué là une vérité immuable de l'édition française, tous éditeurs confondus ? Mazette.

    Des romans qui osent regarder devant

    Indé - Passé présent etc.png

    L'analyse des pages 111, ces deux dernières années, montrait une littérature française volontiers tournée vers le passé.
    L'édition indépendante se distingue assez nettement dans ce domaine, avec seulement un quart des textes qui regardent dans le rétro, et 12 % qui osent le futur ou la dystopie.

    La voix du « je »

    60 % de textes à la première personne : l'édition indé est clairement une écriture du "je".
    A titre de comparaison : la proportion de "je" dans une Rentrée littéraire s'établit depuis deux ans à 45 %.

    Indé Voix narrative.png

    Et alors ? demanderas-tu. Bonne question. On attendra de futurs échantillons (car il y aura d'autres éditions, n'est-ce pas Gaëlle?) pour conclure quoi que ce soit.

    Indépendants et imparfaits

    Narration au passé ou narration au présent ? Là-dessus, l'édition indépendante ne se distingue pas du reste de la production. 46 % de textes écrits au présent, c'est assez proche du 43 % qu'on observait sur les pages 111 de la Rentrée 2015.

    Indé temps narration.png
    Là où une différence apparaît, c'est dans le nombre, assez surprenant à vrai dire, de textes écrits à l'imparfait. 14 %, tout de même ! Et il ne s'agit pas forcément de hardiesse stylistique : c'est aussi le signe d'une narration qui n'avance pas beaucoup, où les verbes d'état prennent le pas sur les verbes d'action.

    Edit vs 111 - présent passé.png
    On pourrait presque conclure là-dessus : ce qu'on aime aussi dans l'édition indépendante, c'est son imperfection, mais ce ne serait que pirouette...

    La famille, la mort, les souvenirs... et la 2e guerre mondiale

    Est-ce l'époque ? Est-ce la légendaire noirceur de l'auteur qui se débat avec ses démons et ceux du vaste monde ? Notre échantillon d'édition indépendante n'est pas plus joyeux que les pages 111 lues depuis trois ans.
    La famille arrive en premier (24 % des textes),  – avec une prédilection pour les lourds secrets. Suivent la mort (22%), la guerre (16%), la maladie (12%)... Youhou !

    Mais ce qu'on retient surtout, de ces 50 lectures, c'est l'immense diversité des thèmes abordés. Des belles voitures et un abattoir, un groupuscule politique et un fils qui regarde la télé avec sa mère, une piscine chic et une tour en démolition... Classer serait vain ; le projet d'une rentrée littéraire, comme dirait Serge Joncour dans le dernier Décapage, c'est de s'y perdre. Hop.

    (Ah oui, le chiffre qui tue, quand même : 10 % des textes parlaient encore de la Seconde guerre mondiale. Il serait peut-être temps qu'elle prenne fin)

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    Le Prix Hors Concours sera remis le 9/11. Les finalistes ?

    Fabien Maréchal, Dernier avis avant démolition (Antidata)
    Laurence Biberfeld, Ce que vit le rouge-gorge (Au-delà du raisonnable)
    Gilles Marchand,
    Une bouche sans personne (Aux forges de Vulcain)
    Bruno Doucey,
    Le carnet retrouvé de Monsieur Max (Bruno Doucey)
    Carl-Keven Korb,
    Une nuit pleine de dangers et de merveilles (Le chemin de fer)
    Brahim Metiba,
    Ma mère et moi (Mauconduit)
    Benoît-Marie Lecoin,
    Ringo (Le Murmure)
    Anna Dubosc,
    Koumiko
    (Rue des promenades)

    Alea jacta est. A toi de jouer, Lauren Malka.

  • La déesse des marguerites et des boutons d'or

    millar, groves, intervalles, marguerites et boutons d'orIl y a des livres comme ça qui vous tombent dans les mains pile au moment où vous en avez besoin.

    Depuis des semaines, j'étais englué dans une histoire où je ne m'amusais plus. Moment classique dans l'écriture : le propos (ce que toi, petit auteur, tu crois devoir dire au monde) prend le pas sur la narration, tout devient un peu trop long – les phrases, les paragraphes et plus encore le temps qu'on y passe. Bref : j'étais bloqué.
    Alors, comme un cadeau, m'est arrivé ce livre de Martin Millar – un auteur écossais dont, je l'avoue, je n'avais jamais entendu parler.
    La couverture était parfaite, comme une promesse de dérision et d'intelligence. Et la promesse est tenue dès le premier chapitre.

    Mais il faut quand même que je vous raconte. Le livre se passe à Athènes, en 421 av. JC. La guerre avec Sparte dure depuis dix ans, une Conférence de paix est prévue pendant les fêtes de Dionysos... Mais généraux et marchands d'armes complotent pour faire capoter les pourparlers : ils ont payé Laet, la déesse de la bêtise et des mauvais choix, pour qu'elle sème chaos et bellicisme dans la Cité. Le camp de la paix, lui, doit bricoler. Pour contrer l'influence de Laet, Athéna n'a pu trouver qu'une Amazone belliqueuse et peu stratège, et une nymphette un brin volage et très naïve, dont le seul pouvoir (tremblez guerriers!) est de faire pousser des boutons d'or.
    Pendant ce temps, Aristophane, le dramaturge grognon, compte bien gagner le premier prix de comédie avec sa pièce intitulée La Paix mais rien ne se passe bien pendant les répétitions, et la tension monte : car du succès ou de l'échec de sa pièce pourrait bien dépendre le sort de la guerre...

    Et voilà. Mon résumé est trop long, l'histoire peut sembler compliquée. Elle ne l'est pas. Elle ne l'est pas parce que Martin Millar s'y entend comme peu d'auteurs pour rendre tout limpide, variant les points de vue dans des chapitres courts, se concentrant sur l'essentiel, et surtout sur ce qui peut faire rire, sans jamais perdre son fil (son côté Thésée, sans doute).
    C'est ainsi qu'on suivra les répétitions de la pièce d'Aristophane, les discussions du peuple dans une taverne, les amours déçues d'Aristophane avec la plus belle courtisane de la ville, les tribulations d'un jeune poète qui désespère de faire entendre ses vers, le duo de l'Amazone et de la nymphette, les coulisses de la conférence de paix...

    Mais ce n'est pas en en disant plus que je vais convaincre qui que ce soit.
    La déesse des marguerites et des boutons d'or, c'est un voyage dans l'Athènes antique ET une farce politique, à la fois très terrienne et spirituelle, où les résonances avec aujourd'hui fonctionnent parce qu'elles ne sont jamais soulignées.
    Bref, un livre parfait, que j'aurais pu dévorer mais que j'ai dégusté pour que l'écriture en cours s'en imprègne, comme si j'attendais un miracle qui remettrait ma narration sur de bons rails.
    C'est réussi.
    Merci.

    Sur ce, je viens de voir que l'auteur a publié d'autres romans chez Intervalles, dont ces Petites fées de New-York préfacées par Neil Gaiman himself. Je cours l'acheter, je sens qu'il aura les mêmes pouvoirs magiques.

    PS - J'allais oublier : la traduction (de Marianne Groves) se met magistralement au service du texte. Après plusieurs expériences gâchées par des traducteurs peu inspirés, ça fait du bien.

  • De quoi parlent les pages 111 ?

    Deuxième volet de notre étude hautement scientifique des pages 111 des romans français de 2015, en attendant de décortiquer la Rentrée 2016...

    c'est fou,non ?C'est une des tartes à la crème de la Rentrée Littéraire : le journaliste qui demande à un collègue critique : "Et alors, cette Rentrée, quelle tendance ?" Et le critique, bonne pâte, bricole une tendance en reliant deux ou trois livres en vue, dont un au moins qu'il aura lu.
    L'analyse des pages 111 ne sera pas beaucoup plus scientifique. Parce qu'évidemment, à ne lire qu'une seule page (c'est la règle de base – la p. 111 comme si c'était une œuvre en soi), on peut passer à côté de l'essentiel. Prenons l'exemple de la 7e Fonction du langage, de Laurent Binet. Un roman sur Roland Barthes, la sémiologie et l'année politique 1980-81 (pour faire court) ; si on en reste à la p. 111, on dira surtout que c'est une histoire de billard, de diabolo menthe et d'étudiante à la Sorbonne. Evidemment, ça biaise un peu.
    Reste qu'en répétant l'opération sur 180 romans différents, on finit quand même par approcher un peu de vérité sur les thèmes (on pourrait plutôt parler "motifs", au sens musical du terme) qui reviennent le plus souvent dans la littérature française.

    Et alors, tu nous les donnes, ces thèmes ?

    OK, OK ! On y va.
    Je peux même te faire un splendide diagramme la prochaine fois je ferai un camembert, parce qu'une Rentrée littéraire, dirait un éditeur qui a le nez creux, ça ne s'analyse pas, ça se sent.

    pages 111, thèmes, retrée littéraire 2015
    (c'est toujours un peu flou, les statistiques littéraires ;
    mais tu peux cliquer sur le diagramme, et la vérité apparaîtra)

    Ainsi donc, le thème N°1, celui qui écrase tous les autres, celui qu'on retrouve dans plus d'une page sur cinq, c'est la Famille. Des relations mère-fille, des frères et sœurs, un père disparu, des querelles d'héritages... On se croirait parfois dans un grand feuilleton sur France 3.
    A noter en sus, beaucoup de naissances : 4 accouchements (pour un seul avortement) et 5 femmes enceintes, sur 180 pages, c'est pas mal.
    Mais l'autre grand thème, c'est la mort, et le deuil. Il en est ouvertement question dans 16 pages – ajoutez 4 assassinats et un infanticide, et nous arrivons à 21, soit 12 % du total. Thème connexe : la guerre est présente dans 10 romans, sans forcément qu'on y tue à la page 111.

    Travail-Famille-Patrie vs Sex, drugs & rock n'roll

    ob_8f6820_livre-coeur34.gifHeureusement, l'Amour... L'amour, oui, est au cœur de 18 pages sur 180. Et quand je dis l'amour, je parle du thème (j'ai compté dedans les pages où deux amoureux se quittent), pas de faire l'amour. Parce que pour ce qui est du sexe, on repassera : une seule scène, et trois pages plus ou moins sensuelles, mais sinon, ceinture ! Très peu de drogues et très peu de rock n' roll dans ces pages 2015, d'ailleurs. Et globalement, sans qu'on puisse vraiment tenir de comptabilité sur le sujet, l'impression très prégnante de pages où l'on ne rit pas beaucoup.
    L'époque est sombre, la littérature aussi.

    Parmi les autres thèmes, on pouvait retenir : l'enfance, les migrations, le travail... Mais tout cela n'a pas beaucoup de sens en soi : on pourrait surtout louer cette magnifique diversité qui fait que la littérature français parle aussi de cirque, de bizutage, d'entrecôtes-frites et de socialisme, de prison et d'astrologie, qu'on y trouve un iphone dans une église, un caméléon, des critiques musicaux et de la currywurst...
    Pour les tendances, on repassera attendra l'analyse des pages 2016.

    Et si on mettait fin à la IIe Guerre mondiale ?

    A propos de comparaisons d'une année sur l'autre, tiens, une dernière réflexion troublante.
    En 2014, sur 178 pages étudiées :
    - 9 pages évoquaient directement la IIe Guerre Mondiale – les combats, les camps, un méchant nazi ou l'oncle Henri qu'était résistant...
    - … et 9 pages évoquaient directement la littérature, les livres ou l'acte d'écrire.
    Ces deux chiffres (en gros, 5% du total) nous semblaient en retrait par rapport à l'année précédente, mais en l'absence de donnée scientifique, nous ne pouvions rien en conclure.

    Et en 2015, alors ? Eh bien, c'est simple. Sur 180 pages étudiées (presque le même nombre qu'en 2014, donc) :
    - 9 évoquent la IIe Guerre Mondiale,
    - et 9 mettent en scène la littérature, ou l'écriture.
    Etonnant, non ?
    Aurions-nous mis le doigt sur une vérité immuable de la littérature française ?

    Pour le savoir, nous attendrons la semaine prochaine l'analyse complète des pages 111 de cette Rentrée 2016.

    Mais avant cela, nous pourrons exercer notre furia statistique sur un autre échantillon : par la grâce du Prix "Hors Concours", des extraits de 50 romans publiés par des maisons d'édition indépendantes me sont parvenus cet été. Je vais me faire un plaisir de les passer à la même moulinette.

    Résultat mardi.