12.06.2008

L'enlèvement des Saabines

71897778.jpg?v=1&g=SRM&s=1C’est une nouvelle qu’on construirait comme un tableau.

Ce qu’on verrait d’abord, c’est le grand calme d’une belle matinée de printemps : l’éclat du soleil dans un ciel sans nuages, les arbres couverts de feuilles frémissant sous une légère brise – on entendrait presque les oiseaux gazouiller.
Traversant le tableau, on suivrait une large rue bordant un stade, au bord on verrait peut-être une partie de football, le spectateur y devinerait un simple jeu de grands enfants, il serait attendri.
Ce n’est qu’incidemment que l’œil verrait qu’il y a des voitures le long de la rue – des véhicules immobiles, sagement garés, comme un élément de décor. Aucune automobile n’oserait rouler sur cette avenue si calme. Aucune, vraiment, sauf ce putain de véhicule de fourrière et ce connard en chasuble fluo enlevant la voiture de l’un des joueurs de foot, garée sur une place marquée Autocars alors qu’il n’y a pas un bus à dix bornes à la ronde.

(Ce serait une histoire vraie, bien sûr.)

« Merci pour le service public ! » j’ai dit en passant. Je n’ai pas pu m’empêcher. Je me souviens qu’un jour, dans un sous-sol du XIVe, une surconnasse derrière sa vitre blindée m’avait fait la leçon, Ah mais ce n’est pas un service public, Monsieur, c’est une entreprise privée, et qu’il avait fallu tout mon surmoi pour l’empêcher de tout casser – ou plutôt non, de choper son patron et de lui faire mal, très mal. C’est étonnant, comme la fourrière encourage les pulsions meurtrières. Même quand c’est juste la voiture d’un copain. Mais là…
- Ben, si vous avez un meilleur boulot, je prends, hein.
La sincérité de ce pauvre gars tout seul m’a désarmé. (ils étaient deux avant, non ?)

Mais son patron, putain, si je le chope…

Allez hop, respirons un bon coup pour voir le monde en peinture.

12.05.2008

Carte postale d’Angoulême

Ils sont beaux, les remparts d’Angoulême. Il y a quelques siècles, ils protégeaient la ville contre de méchants envahisseurs. Aujourd’hui les remparts se retournent contre elle. La bourgeoisie s’enferme dans les murs de la ville haute, les enseignes d’assurances y dépassent en nombre les boulangeries, pendant ce temps la ville basse vire en friche, les commerces aux vitres condamnées semblent victimes d’une épidémie.
Tout en bas il y a la Charente, magnifique et désertée. Puis un coude. L’oreille qui se tend. Un son qui parvient, du peuple au loin sur la passerelle. On dirait une île, c’est un festival. Musiques Métisses. A partir de là tout se mêle, tout s’emmêle et c’est bon.

Alors on va le faire en vrac, juste pour le souvenir…

L’énergie rock de Daby Touré, conquérant un public en dix minutes.
Rokia Traoré, éblouissante, public conquis qu’elle mène au bord de la transe.
Ismail Lo ou l’art de donner et de recevoir. Un Tajabone à se décrocher la mâchoire – quand sur mon pied tombe un dentier (oui).
Zeina Abirached et Fatou Diome, rencontre littéraire (réussie et populaire – une première).
Ségolène en visite, discours d'ouverture et visage fermé. A sa suite, quinze hommes au bas mot. Jolis costumes, ils auraient presque eu l'air exotique entre un baba cool et une danseuse algache.
Orage et déluge qui jouent les percussions pour Dee Dee Bridgewater sous le chapiteau (confirmation : la virtuosité sans émotion fait sacrément bâiller)
La magie guérisseuse de Ses mains, toujours.
Quelques goulées de mauvais blanc avec des locaux au sourire timide.
Soudain, à gauche, une vision de l'avenir.
Et puis ce pull qui se transforme en muleta au pied de la scène – corrida nocturne improvisée avec un gamin de trois ans, rythmée par Orchestra Baobab.

Derrière moi un critique musical au cerveau de sous-chef de rayon explique le monde à son voisin – Non mais tu vois, là, ce qu’elle fait, c’est plus de la world.  Mardi, il sera derrière son petit bureau. Entre temps il aura été piétiné, balayé par l’enthousiasme bon enfant du festival.
C’était une belle fête.

30.04.2008

Eternité de la jeune fille

652871220.jpgTss, Tss, faisait le gros lourd de la porte de Clignancourt, mais la Princesse du Printemps, cheveux au vent sur débardeur léger, n’allait pas se retourner. Tête droite elle s’engageait déjà dans le passage vers la lumière de la place.

Tss Tss, l’attendaient au bout deux clients au bar. De dos je l’ai vue sourire, sans un mot. Elle traversait la ville en princesse moderne, fière de n’appartenir à personne – ou alors à qui elle veut. She’s the boss.

Dans le métro aérien j’ai retrouvé son épaule, qu’elle avait jolie. Au bout du bras un téléphone, sur lequel elle écrivait.
Mon papa chéri. Je pars en week-end avec mon nouvel amoureux. J’esp…

Salut à toi, jeune fille, et que le printemps soit à la hauteur.

[La pluie aussi a ses princesses. Salutations aux trois petites punkettes du concert de Nick Cave, à leurs fous rires cachés derrière le noir à paupières, leurs joints en cachette et leurs pogos de jeannettes. From her to eternity, chantait Nick. Il avait tout vu.]

(Illustration : Virginie Talavera, I'm the boss)

10.04.2008

Fruits et légumes

Dans la jolie barquette en plastique, les fraises avaient l’air jolies. Mais une fois mangée la grosse tentante sur le dessus sont apparus les premiers poils. Il n’y en avait qu’une, toute grise, qui avait pris sur elle toute la pourriture du lot. Celles d’à côté commençaient à être gâtées aussi, on sentait qu’elles résistaient pour que celles du dessus survivent jusqu’à une bouche avide.
La nature favorise donc les sombres de la grande distribution. Adam Smith aurait adoré. Triste constat.
J’ai repensé à ce frigo post-ado où deux citrons achetés ensemble avaient été oubliés, longtemps, jusqu’à ce que le proprio du frigo, sans doute alerté par un petit fumet acide, les découvre un jour, serrés l’un contre l’autre.
L'un d’eux était vert-gris, tout rabougri ; l’autre à côté était encore bien jaune, préservé par son copain. La nature est incroyable.

***

Quelques minutes après avoir jeté la barquette de fraises à la gueule du capitalisme sournois dans le vide-ordures, j’étais de retour en sous-sol. Sur la banquette d’une baignoire chauffée de la ligne 7. Au fond, un cadrounet déguisé bien comme il faut, gueule et veste grises, cravate rose pâle, i-pod aux oreilles, on aurait pu lui épingler une pancarte "Hors service".
Face à lui, deux paires de jambes étendues, gainées de jeans moulants délavés dépassés tombant sur des baskets à dix balles. Une gueule cassée, la cinquantaine burinée, faciès émacié assorti à la crasse du jean. A côté de lui, sa fille, du genre qu’on ne remarque pas mais qui baignée dans un VIe arrondissement passerait vite pour jolie.
Les jambes se replient, je m’installe, la jeune fille regarde distraitement la couverture jeune et polie de Standard, puis revient à son père.

- ça fait longtemps qu’on n’a pas été comme ça, tous les deux…
Il a du mal à enchaîner mais on sent qu’il fait des efforts – pas autant qu’elle, toutefois, racontant la vie avec la mère, le beau-père, tout ça…
- Et toi, au fait, ça va ? Ta journée, ça a été ? (c’est la fille qui parle)
- Ouais... Tranquille...
- T’as fait quoi.
- Oh, des trucs. (Il se redresse). J’ai vidé ma boîte mail, par exemple. Parce que c’est dingue, chaque fois que tu fais un tric sur e-bay, t’as un mail, alors fallait…
Dans le film que je tournais en parallèle, la fille se rend bien compte que son père coule, c’est peut-être vrai d’ailleurs mais l’important c’est qu’elle ne veut pas le voir, alors elle tourne la tête, vise une affiche sur le quai et le coupe, enthousiaste.
- Regarde, un truc sur les Stones !
- Ah ouais, les Stones. Je me souv...
- C’est un film. On ira, dis ?

Et la vie continue jusqu’à l’arrêt suivant, où ils descendront ensemble, le père s’embrouillant dans les correspondances. A ma droite le jeune costard n’était déjà plus là, on ne l’avait pas vu sortir.
Elle était presque jolie, vraiment.

(Aucun rapport entre les deux histoires, bien sûr. (Vous n’avez pas honte ?)
Ou alors... Mais vraiment, vous avez l'esprit tordu…
Mais qui était le fruit pourri dans la barquette ? Franchement, je sais pas.)

08.03.2008

Un peu d’air en sous-sol

Fatigué d’être resté trop longtemps enfermé, je suis sorti hier voir la ville avant de la traverser de part en part. Trouver un peu d’air en sous-sol – j’avais oublié mon livre, j’étais prêt à accueillir la vie qui se présenterait.
Elle s’est présentée assez vite, d’ailleurs, sous la forme d’une jupe écossaise étonnamment laissée sur un siège. Faut revenir demain, elle va enlever le bas, m’a dit en souriant la Mama qui me rejoignait sur le siège. Elle lisait le torche-cul râpeux de Bolloré, Direct Matin – c’est quand même bien pratique d’être informé gratis, hein ?
Elle y aura peut-être lu cette fabuleuse légende – celle qui accompagne une photo de la présidente du Medef : "Laurence Parisot incarne une vision moderne du patronat". Ah, la légendaire indépendance du journaliste à la recherche de la vérité ! Sur la page d’à côté, la photo est légendée "Bertrand Delanoë, maire de Paris".

Un peu plus loin, un peu plus tard, tranquillement assis en fond de rame, je regarde les hommes tomber et les femmes sur le quai. L’une d’elles met un pied dans la rame, lève la tête, ressort – Putain, y’a trop de croque-morts ici ! Et elle monte dans le wagon suivant, avec ses cheveux en bataille et son discman dernier cri. Mon voisin a continué à faire la gueule, j’ai rigolé.
Non loin de là, deux jeunes collègues croquaient à pleines dents longues une vie sans goût.
Arrête ton char, disait la jolie cadrette. La seule chose que tu lis, c’est la fiche de paie.

Et la ligne 8 a continué son chemin vers Balard.
Un livre sur le métro, sans doute pas. Mais écrire dans le métro, ça oui. Une idée en l’air. Elle se précise.

28.02.2008

Cartes postales du bout du monde (3)

Egarée par la poste, retrouvée ce matin…

De retour du bout du monde et de la solitude de la mer hivernale, j’aurais pu prendre en pleine face la foule grouillante de Porte de Clignancourt à l’heure de l’ouverture des puces. Mais non, en fait. Il a fallu attendre le soir pour que vienne le choc, en croisant boulevard Saint Germain la modernité triomphante toute en maquillage et sapes staïlées – fou comme ça sonnait faux.

Dans les beaux quartiers de Paris des poupées bien nées ouvrent des blogs pour parler de mode et contempler leurs derniers achats. Au bout du monde, quand à la fin de la journée vous croisez (miracle!) une jolie blonde, elle sort de 24h de garde à vue pour avoir dévalisé, avec une copine, les boutiques de frusques du centre commercial voisin. Tristes poupées du bout du monde éblouies par les paillettes.

[PS private : dans les bars du bout du monde, on se fait aussi humilier aux fléchettes]

24.02.2008

Petite ceinture et grandes poussettes

eff4bbfff4d25ec2d4dd183a42f2ed17.jpgDe La Villette à Porte Maillot, le PC3 traverse le Grand Nord parisien. Populations mélangées, colorées, peu de petites vieilles en tailleur, pas mal de poussettes. Et une frontière invisible mais sensible – celle qui sépare l’Est populaire et l’Ouest bourgeois, et qui passe, en gros, entre la Porte Pouchet et la Porte de Clichy.
Et ce matin, Porte Pouchet justement, les deux mondes qui se confrontent.
Le bus est plein sans être bondé, une jeune mère, arabe, va pour descendre avec sa poussette, mais elle se heurte à une vieille bique septuagénaire, bien blanche. Tension silencieuse, la jeune femme finit par descendre, et la vieille carne qui regarde à la ronde, cherchant la complicité des voyageurs : "Non mais elle pourrait laisser monter, quand même !"
Les voyageurs de toutes les couleurs regardent leurs pompes pour ne surtout montrer aucun signe d’acquiescement. Je reste silencieux comme les autres. En fait, je pense surtout à cette quadragénaire montée dans le sillage de la vieille. Sa fille, manifestement, elle arbore le même nez pincé. J’aimerais savoir si elle a honte de sa mère, s’il est possible de se dégager de quarante ans de bourgeoisie raciste, si l’époque peut vaincre petit à petit les déterminismes sociaux.

Sur le trajet du retour, combat de poussettes à nouveau. Des bambins pleurent, on se frotte un peu, on s’organise, il reste un peu de place. Porte Pouchet une petite voix m’interpelle, c’est une gamine de huit ans, dix ans au plus – S’il vous plait monsieur, ma maman va monter avec mon petit frère dans sa poussette. Et avec le sourire on se pousse pour laisser monter la petite famille. Je comprends bientôt que la mère ne parle qu’arabe, que sa fille lui traduit les inscriptions sur la porte.
Merci Monsieur, me dit-elle quand je descends porte de Clignancourt.
Merci petite, ma journée a vraiment commencé avec toi. Que la vie te protège des vieilles biques et autres bâtons dans les roues du bus. Que la force douce soit avec toi.

18.02.2008

Cartes postales du bout du monde (2)

Au bout du monde les gens se saluent quand ils se croisent.

"Alors on travaille ?" me demande un beloteur qui vient fumer sa clope sur terrasse la terrasse fraîchissante.
Je travaille, ou, sur une sorte de conte.
- Un conte pour enfants ?
- Non, pour adultes.
- Ah ouais. Dis-donc. Et ça parle de quoi ?
Alors je raconte, un peu.
- Eh ben. C'est pas ma came, mais si vous devenez millionnaire, vous viendrez me payer une bière !
Je viendra, oui - mais on aura fait pas mal de belotes avant, je crois. On continue sur autre chose, il écrase sa clope dans le grand cendrier.
- Bon, ben, bonne chance hein !
Bonne chance, oui. Merci, gars. 

15.02.2008

Cartes postales du bout du monde (1)

On commencerait juste par cette image – le bout du monde en février. Une plage, un ciel bleu malgré le froid, personne aux alentours, la mer au loin (très loin) à marée basse, et entre les bâches des pieds qui sentent la liberté et qui, tout en gardant le pas léger, écrasent avec délectation des coquillages sur le sable dur.
Dur.

Petit à petit on se rapproche de la mer, le bruit des vagues vient crescendo – le bruit des vaguelettes, surtout, tout juste bonnes à créer des sensations pour un Playmobil surfeur.
Les vagues, donc.
Au bout du monde on se rend compte de choses essentielles que la ville noie sous ses impératifs productifs. Par exemple, que l’homme n’est pas le seul animal qui aime jouer dans les vagues au bord de l’eau. Il y a aussi de petits oiseaux blancs, comme des mini-mouettes qui se rassemblent en colonie pour courir avec leurs mini-pattes en lisière de mer, s’amusant à défier les vaguelettes qui viennent mourir à leurs pieds. Quelques téméraires parviennent à rester sur leurs pieds en enjambant la vague, tandis que la plupart s’envolent en groupe, pour revenir l’instant d’après, au même endroit, pour affronter la vague suivante.
On s’amuse d’un rien, au bout du monde.
Et c’est bon.

11.12.2007

Vacance(s)

Allez, un petit dernier pour se sentir encore un peu loin…

Le miracle des vacances se résume en deux images :
1. Roissy, terminal C, un jeune type impatient passe quelques derniers coups de fil dans le hall de l’aéroport, lit le journal en regardant l’horloge murale à chaque fin d’article.
2. Le même dix jours plus tard, dans un autre aéroport où on l’a convoqué deux heures avant le décollage. Il ne subit plus l’attente, il s’en fout. Il ne lit plus le journal, il est plongé dans un livre. Il ne regarde plus l’horloge, il regarde les gens.
Voilà.

Merci à Benoît Luciani et à David Lodge d’avoir accompagné mes deux voyages.
320f7e827adbbfd9da5f943cdcfa8677.jpgBenoît Luciani a écrit Mise à mort – un parfait mini-thriller, plongée intelligente dans le monde du poker et qui ne se termine pas par un All-in retentissant où une quinte flush bat un carré. Mes vacances ont commencé à l’heure pile où, une daube hollywoodienne au-dessus de ma tête, j’ai sorti le livre de mon sac. Deux heures après, point final, sourire, Paris était loin et le portable éteint.

1e429d5b36a893d6f569bc19ea702b3e.jpgDavid Lodge a écrit L’auteur ! L’auteur !  Henry James essayant de devenir auteur dramatique dans l’Angleterre victorienne, par un auteur très inégal, c’était un risque. Mais bien vacancé on prend souvent les bons risques. 500 pages d’affilée dans l’avion du retour (tiens, je vous en recauserai), merci M. Lodge.

Mesdames et Messieurs nous allons maintenant entamer notre descente vers Roissy-Charles de Gaulle. La température extérieure est actuellement de…

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