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Second Flore - Page 9

  • Le caricaturiste et le cireur de pompes

    9782021139181.jpgJe n'aime pas beaucoup les citations dans les critiques de livres. Elles rendent rarement justice à leur auteur quand on les sort de leur contexte – à moins de valoriser le sens de la formule, bien sûr. Mais la recherche de la formule plombe bien assez comme ça la production romanesque française, je trouve.
    Heureusement, Juan Gabriel Vasquez, tel l'impossible, n'est pas français. Aucune recherche de petite-phrase-qui-fait-mouche dans ses "Réputations", que de l'intelligence, de la précision dans le mot et la pensée, et une construction simple et parfaite.

    L'histoire ? Simple. A Bogota, un caricaturiste politique du genre inflexible est sur le point de se faire décorer pour l'ensemble d'une œuvre qui lui a pourtant valu moult inimitiés par le passé. Le soir-même, un fantôme resurgit, et le doute s'installe. Je n'en dis pas plus, je déflorerais. Et puis pour une fois, je laisse parler l'auteur. Deux extraits, je vous promets que le reste est du même tonneau.

    "Depuis quand les cireurs du centre-ville avaient-ils des horaires fixes ? […] Mallarino avait changé, les cireurs aussi. Il n'allait presque plus en ville et avait pris l'habitude de regarder le monde sur des écrans et dans les pages des journaux [...] à croire qu'il estimait que son mérite l'y autorisait et qu'à présent, après tant d'années, c'était à la vie de venir le chercher."
    (J-G. Vasquez, Les Réputations, p. 15)

    "La vie est le meilleur caricaturiste qui soit […] Ceux qui comprennent ce que je veux dire savent que je ne parle pas seulement de particularités physiques, mais de la trace mystérieuse que laisse la vie sur nos traits, du paysage moral, oui, je ne vois pas comment le qualifier autrement, du paysage moral qui se dessine peu à peu sur notre visage à mesure que la vie s'écoule et qu'on commet des erreurs ou qu'on voit juste, à mesure qu'on inflige des blessures ou qu'on s'efforce de ne pas le faire, à mesure qu'on ment, qu'on trompe ou qu'on persévère, parfois au prix de grands sacrifices, dans la tâche toujours ardue qui consiste à dire la vérité. Merci beaucoup." (p.55)

    De rien.

     

  • La concision selon Sureau

    françois sureau, le chemin des morts, concisionIl y a des noms, comme ça, qu'on connaît sans rien savoir. François Sureau, par exemple. Si on m'avait demandé j'aurais répondu que c'était un écrivain, mais un écrivain qui écrivait quoi ? Je n'en avais aucune idée. Simplement la vague intuition que parce que personne (amis et friends, médias ou revues) ne m'en avait jamais parlé, ce ne devait pas être un écrivain pour moi.
    Ce qu'on est bête et primaire, quand même.

    Heureusement, j'ai deux éditeurs au goût sûr. Et éclectique. L'autre soir, on aurait pu parler de SLC, fomenter un plan de conquête du monde et puis finalement non, on a parlé d'autres livres, ils soutenaient Maulin pour le prix de la page 111, puis ils ont insisté sur un livre qui n'atteignait pas la moitié de 111 pages. Le chemin des morts, de François Sureau. Ils ne m'ont rien dit dessus, ou presque, juste Lis-le. Ce n'était même pas un conseil, c'était une évidence.
    Il m'a fallu deux semaines pour m'y résoudre, et le trouver. Et puis cette première phrase :

    Les années quatre-vingt sont loin et me font penser à l'avant-guerre, mais à une avant-guerre que nulle guerre n'aurait conclue, et qui aurait simplement changé de cours.

    Je n'en dis pas beaucoup plus, les 55 pages du roman sont de ce calibre et ne faiblissent jamais.
    55 pages de souvenir d'un passage au Conseil d'Etat, à la commission des recours des réfugiés, au début des années quatre-vingt, et d'un cas en particulier : celui d'un réfugié basque, repenti de l'ETA et qui se dit menacé de mort de l'autre côté des Pyrénées. Faut-il le croire, au risque de désavouer la toute nouvelle République espagnole ? Atermoiement de l'homme, dilemme du juriste.

    55 pages qui en valent 200, écrites avec le recul de la sagesse et la liberté du retraité, où l'on s'amusera à noter ce qui ne change jamais chez les hommes (le fonctionnaire face à sa tâche, l'inertie face à l'exception)... et en creux, toutes les choses qui ont changé depuis trente ans et dont on s'étonne parfois qu'elles aient un jour été différentes. Sur le rapport aux frontières, par exemple. Et à l'étranger.

    [ci-gît un autre extrait que je retire pour mieux te laisser découvrir. Je n'en garderai que la conclusion : "Lorsqu'un juge adopte une solution, c'est bien souvent que la décision inverse lui paraît impossible à rédiger, pas davantage."]

    55 pages, dont une bonne quinzaine sont désormais cornées.

    Salut à toi, auteur en promo qui assure peser chaque mot d'un roman. Repèse bien tes mots, et lis François Sureau.

     

  • Marc Molk ou le musée autrement

    Molk, Plein la vue, Wildproject… Ainsi donc je voulais vous parler de Marc Molk et de son Plein la vue (La peinture regardée autrement). Promis, je tâcherai de rester concis, de toute façon ce sera à vous de voir.

    Le principe du livre est simple : 30 tableaux (des drapés XVIIe au porno-chic des années 2000 en passant par un Malevitch écaillé) et 30 chroniques, comme autant de regards. Et autant prévenir tout de suite : avec un format proche du poche, ce n'est pas un livre d'art dont on se cogne du texte, et qu'on laissera sans l'ouvrir sur la table basse du salon.
    Ainsi posé, évidemment, tout le sel du livre est dans la plume de l'auteur. Ça tombe bien, celle de Marc Molk – à la fois peintre et écrivain – ne manque pas de pigment. Mais j'ai promis la concision, fois d'adjectifs, illustrons.

    Dès le premier tableau, le ton est donné.
    Dire "joli", c'est passer pour un idiot, commence Molk, qui brode sur le l'Art avec une majuscule et semble nous prévenir de tout hédonisme de fainéant, avant de conclure en pirouette : Dire "joli", c'est militer pour la douceur de vivre, contre tous ceux qui veulent nous éduquer, nous instruire, faire de nous des petits singes savants, précis, des soldats vétilleux du "Beau". Monet, Hokusai, Chardin, Botticelli (…) avant tout et avant toute autre chose, c'est d'abord joli.

    Entre ici lecteur, et n'aie pas peur, le monsieur ne va pas te manger si tu ne sais pas quoi dire devant un tableau. Comme une invitation à la dégustation où l'on aurait droit de ne pas savoir parler de la robe d'un vin ni de ses tanins et où l'on oserait dire "il est bon".
    Et ce sera comme ça tout du long. C'est libre, c'est iconoclaste, ça met du poil à gratter dans le col des académiciens sans renier les beautés les plus académiques, ça saute gaiement dans les flaques mais jamais gratuitement. Marc Molk se met au niveau du spectateur pour mieux l'emmener avec lui dans sa découverte de la peinture. Et quand apparaît une référence ce n'est jamais pour écraser le lecteur mais pour lui donner envie d'aller plus loin. Pour donner envie, tout simplement.

    De chronique en chronique, il se promène dans un tableau ou s'arrête sur un détail, puis c'est un point d'esthétique, une invitation à l'imagination, le souvenir d'une partouze qui foire ou un mini-exposé d'histoire de l'art.
    Le livre n'a pas la prétention ni la cohérence d'un cours des beaux-arts, mais il en a l'intelligence, et la force – avec les digressions du bon prof sûr de son fait et qui sait tenir son auditoire.
    Sur la disparition progressive de la chasteté, par exemple, sous les coups de boutoir de la modernité.

    408772172367119024_1396267154.jpgLe temps n'était plus à la délicatesse, il fallait bien écarter les jambes à présent, tout voir et tout montrer. Le spéculum moderniste avait son intérêt, évidemment, la fin d'une certaine forme de cucuterie qui confinait à l'hypocrisie, un réveil des sens, l'affirmation de la valeur transgressivité. La pornographie ou la génitalité crue en peinture ont toute leur place, mais fallait-il pour cela vouer aux gémonies la suggestion, la douceur, toutes les fleurs bleues de la création, avec ce même intégrisme, en miroir, qui avait animé les hérauts du puritanisme ? Peu de caresses au vingtième siècle si on fait le compte.

    Et l'on passe ainsi de Vallotton à Picasso, on retrouve Max Ernst ou Otto Dix, on découvre Böcklin ou Forstner, on se réjouit de voir réhabilité ce Bouguereau que l'on ne connaissait pourtant pas en ouvrant le livre, on s'enhardit à regarder avant de lire...

    19-AXEL-PAHLAVI_SAINT-MICHEL_2009_huile-et-acrylique-sur-toile_250x200.jpgTenter de plier un tableau tout entier à une interprétation, quelle qu'elle soit, est un réflexe d'une intergalactique bêtise. Il est normal de se raccrocher aux branches, d'élucider les références que mobilise une image, de fournir un nom, au moins provisoire, aux émotions que l'on ressent, mais il faut s'en défier. Un seul critère compte vraiment : Est-ce que ça le fait ? (…) Le reste, c'est du baratin, c'est de la mousse pour draguer les filles, pour se draguer soi-même et finalement pour se protéger du chaos que les forces invisibles les plus belles peuvent mettre en notre esprit. Véritablement regarder, c'est accepter le chaos pour ce qu'il est (à propos du Saint-Michel, de Pahlavi)

    Marc Molk n'est pas ce prof dont on sent qu'il brûle de mettre des notes à la fin du cours. C'est le type à la fois pleinement dans sa passion et pleinement dans la vie, avec lequel on rêve de passer de temps en temps quelques heures dans un musée.
    … Et c'est exactement ça, ce livre. Une promenade dans la meilleure des compagnies, de l'intelligence sans fard, de la chaleur sur papier glacé, et pour le prix d'une seule entrée de musée.

     

  • Du prix (non unique) des livres

    tumblr_nccoac08Ju1tlfazio1_r2_500.pngOn ne parle jamais ou presque du prix d'un livre. Tu me diras, quand on aime on ne compte pas, mais à ce compte-là on pourrait en parler quand on n'aime pas, par exemple. Mais non, dans les critiques, il n'est jamais question du prix. On pourrait penser que c'est parce que les critiques n'achètent pas les livres qu'ils commentent, mais c'est faux : les blogueuses/eurs littéraires n'en parlent pas plus – et pourtant, même inondées de services de presse, la plupart restent de grandes clientes des librairies. On fait comme si tous les livres avaient le même prix, comme si c'était ça, le fameux prix unique du livre.

    Or non, tous les livres n'ont pas le même prix. Et même si l'inflation est restée faible ces dix dernières années, pour qui n'a pas un budget illimité, une traduction à 25€ et un roman à 15€, ce n'est pas pareil.
    Je sais bien ce qu'il en est pour les traductions : il a fallu acheter les droits, payer le traducteur (avec ou sans aide publique)... Mais quand Eho publie La Conversation de Jean d'O., par exemple, personne ne souligne que 15€ pour 120 pages écrites très gros, ça fait quand même très cher du mot. Trop plouc, sans doute.

    … Mais pardon, plouc ou non, je ne voulais pas aller dans ce sens.
    Je voulais surtout noter que personne ne remarque non plus quand un éditeur fait un vrai effort sur le prix. Les éditions Allia, par exemple : 6 ou 9 euros pour des romans certes courts mais parfois géniaux, avec le velours de la couverture et une qualité de papier incomparable avec celle d'un poche. En entend-on parler ? Si peu ! Pas de quoi donner envie à d'autres éditeurs de suivre la même voie, en tout cas.
    Parce que tout de même, avec tous les coûts de la longue chaîne du livre (si tu n'as pas d'ordre de grandeur en tête, retiens que l'éditeur touche moins de 45% du prix HT du livre que tu achètes, avec quoi il doit payer l'impression, l'auteur (8 à 10%) et la promotion de l'ouvrage (s'il lui reste un centime)), avec tout ça, donc, baisser le prix relève d'une sorte de folie.

    Et pourtant, régulièrement, certains s'y essaient. De gros éditeurs, sur le modèle de Taschen, tentent parfois un coup, en pariant sur de gros volumes de vente – mais en littérature, rarement...
    Pour prendre un exemple que je connais bien : il y a deux ans, quand est sorti Le métro est un sport collectif, Rue fromentin a tenté un pari : ils ont à la fois investi dans la qualité (papier et couverture), et fixé un prix modique : 12 euros, franchement, c'était osé. Alors qu'il aurait été si simple de le mettre à 15 ou 16 € (quitte à prendre un papier plus bouffant pour donner une impression de volume (c'est si facile))... Mais au final, qui a salué leur initiative ? Personne, je crois. Pas même des amis, ou les visiteurs de salon du livre. Nada.

    Dans les écoles de commerce, on appelle ça l'élasticité-prix : la rapport entre l'évolution du prix d'un produit et le volume des ventes. Disons-le clairement : que la couverture soit souple ou cartonnée, je ne connais rien d'aussi peu élastique qu'un livre. Et c'est dommage.

    … Et au fait, me demanderas-tu, pourquoi parler de ça maintenant ? Eh bien parce que de temps en temps, bille en tête face à l'implacable, un éditeur entreprend de braver le destin et les statistiques économiques. Wild project... Garde ça en tête quand je te parlerai du livre de Marc Molk que je suis en train de finir. J'aurais pu t'en faire l'éloge s'il avait coûté vingt euros. Il n'en coûte que douze, et c'est encore plus beau.

  • Non, la littérature française n'est pas parisienne, ni nombriliste

    ... et nous avons les chiffres pour le prouver.

    littérature française, clichés, statistiques, page 111Depuis que j'ai l'âge de lire des magazines, je crois avoir toujours lu des articles sur le déclin de la littérature française. Des analyses qui manquent souvent, et cruellement, de bases tangibles. Il y a bien eu, en début d'année, ce long et réjouissant article de Laurence Marie, du Bureau du livre à New York. Mais pour un tel travail, combien de tribunes basées sur de vagues impressions ?

    Résumons l'accusation : la littérature française oublierait de parler du monde. Elle serait parisienne, nombriliste et tournée vers le passé.

    Pour voir si le cliché résistait à l'analyse, j'ai ressorti les 178 pages collectées cette année pour le Prix de la page 111. 178 pages, c'est peu. Mais 178 romans différents, voilà qui est sans doute plus représentatif de la production littéraire française que la liste des meilleures ventes.
    Et donc, après un tamisage aussi objectif que possible, il apparaît que...

    • Oui, la littérature française est ouverte sur le monde

    Première surprise. Sur 165 pages 111 "localisables", 99 se passent en France (60%), 12 entre la France et l'étranger (oui, sur une seule page), 6 dans un pays imaginaire. Et 48 (soit presque 30%) ont pour décor un pays étranger.
    > Si l'on en juge par la seule page 111, on arrive donc à ce constat : près de 40% des romans français de cette rentrée se passent, au moins partiellement, hors de France. Beau score, non ? Je serais curieux de savoir ce qu'il en est dans d'autres pays.

    • Non, la littérature française n'est pas parisienne

    Soyons honnêtes : sur les 99 pages 111 franco-françaises, un bon tiers ne peuvent pas être précisément géolocalisées. Reste tout de même 65 pages (bel échantillon statistique) dont on peut clairement dire, par exemple, si elles se passent à Paris ou ailleurs.
    > Résultat, façon rugby : Paris 16 - Ailleurs 39 (dont 2 outremer). Victoire des régions avec bonus offensif.
    Mieux : si on réintègre dans le calcul les romans qui se passent à l'étranger ou dans un monde imaginaire, seules 10% des pages 111 de cette Rentrée peuvent être localisées à Paris. Et pan sur le cliché.

    • Non, les auteurs français ne parlent pas que de livres et d'écrivains

    C'est l'effet collatéral de l'impression d'une littérature parisienne : les livres français parleraient beaucoup d'autres livres, les auteurs se regarderaient le nombril. Très franchement, c'est l'impression que j'avais eu l'an dernier. L'autre jour, Jérôme G., de Paris, en faisait sa tendance pour 2014...
    > Eh bien, disons-le : en vrai, c'est faux. 10 pages sur 178 parlent de livres ou d'écriture (et je mettrais bien mon clavier à couper qu'il y en avait plus en 2013). Peut-être simplement en parle-t-on plus volontiers dans la presse spécialisée...

    • Nombril, pas nombril ? A voir

    J'aurais aimé dégager une stat sur le nombre d'autofictions, mais avec les seules p.111 c'est impossible. On peut quand même retenir ce chiffre : 53% des textes sont écrits à la 3e personne, et 45% à la première. A noter 3 narrations à la 2e personne... et une page étonnante où se mêlent je, il et vous. Tout ça pour dire qu'on ne peut rien en conclure. A moins de comparer avec d'autres pays (décidément, il va falloir le monter, ce PP111 à l'étranger)

    • C'est vrai, la littérature française est (un peu) tournée vers le passé

    Bizarrement, il est plus difficile de situer une page 111 dans le temps que dans l'espace. 47 pages ne laissaient aucun indice sur leur temporalité – ce qui en laisse tout de même 138 pour l'analyse. Bilan : 71 pages contemporaines (59%), 51 dans le passé (40%)... et une seule dans le futur.
    > Pas sûr qu'on puisse en conclure que les auteurs français ne se tournent pas vers l'avenir. L'absence de futur révèle peut-être surtout les stratégies des éditeurs et des distributeurs, qui (comme pour le polar) cantonnent romans d'anticipation et SF dans des genres sans leur donner accès au label "littérature générale".
    En revanche, même si le présent reste majoritaire, le tropisme du passé se fait clairement sentir quand on enchaîne les pages 111... 8 sur 175 qui évoquent la deuxième guerre mondiale, ce n'est jamais qu'un petit 5%, mais il pèse lourd. Pour le reste, on trouve à peu près toutes les époques, de la Grèce antique aux années 80, avec une forte présence du souvenir comme moteur narratif. Là encore, je serais curieux de savoir ce qu'il en est ailleurs.

    • Et sinon, en vrac

    prix de la page 111, françois perrin, fou et roi de la statistque J'ai tenté de pointer d'autres critères plus ou moins objectifs, mais le text-mining manuel a ses limites.
    Parmi ce qui peut être significatif, retenons une trentaine de pages 'immobiles' où la narration n'avance pas d'un poil, et 14% de pages riches en dialogues. C'est probablement moins que l'an dernier... mais on se fout un peu du chiffre. L'important, c'est l'unanimité du jury pour noter qu'à part quelques exceptions, le niveau des dialogues dans ces pages 111 est faible, faible, faible.

    … Et pour conclure en restant dans la statistique subjective, notons ce phénomène étonnant : d'année en année, on pourrait penser que sur 200 pages la qualité moyenne se lisse. Mais l'autre soir, 100% des membres du jury (effectif:8) étaient d'accord pour dire que la qualité moyenne des pages 111 était meilleure qu'en 2013. Tendance ou hasard ? On verra l'année prochaine...

    En attendant, à mercredi sur les ondes.

    [EDIT : le podcast de l'émission est en ligne chez Nova. Enjoy

  • Des livres en général et de leur page 111 en particulier

    Où l'on entre un peu dans la cuisine d'un prix pour rire...
    et où l'on terminera par un quiz tout à fait sérieux.

    Prix de la page 111, logo, créationC'était une blague de potaches, c'en est toujours une, mais elle fait potache d'huile : mercredi prochain, pour la troisième année, sera remis le Prix de la page 111.
    Le principe ? Couronner la meilleure page 111 de tous les livres écrits en français, chaque page 111 étant considérée comme une œuvre en soi. Interdiction donc, par exemple, de lire la p. 110 ou de jeter un œil en haut de la 112. Et si on a lu le livre en entier, prière de faire abstraction de ce qu'on a pu en penser.

    Evidemment, c'est pour rire. C'est bien pour ça qu'on fait ça sérieusement.
    Par exemple, en rassemblant un maximum de pages 111 parues à la rentrée. Bilan : entre les pages envoyées par les éditeurs, celles des romans que les uns et les autres avaient reçus ou achetés, et tous les livres que nous sommes allés scanner en librairie (merci à toi Joseph G., merci à vous L'Art de la joie!), nous nous sommes retrouvés cette année avec un joli total de 178 pages (soit une moitié de la production francophone annoncée (et franchement, on se demande où est l'autre moitié)).
    178 romans : combien de jurés de prix sérieux auront lu le quart de ça cet automne ?

    Restait à les lire, à éliminer, à choisir, le plus honnêtement possible... Et donc l'autre soir, entre bretzels et saucisson, nous nous sommes retrouvés pour délibérer dans la joie, la bonne humeur et la mauvaise foi. Je vous passe les règles de sélection, nous avons mis au point un procédé à la fois implacablement objectif et parfaitement propice à la rigolade, que nous pourrions breveter n'était notre désolante et collective phobie administrative.

    Au final, il reste huit pages. Elles seront lues, commentées, débattues en direct sur l'antenne de Radio Nova, mercredi prochain 1er octobre, à partir de 22h.

    Les finalistes, donc :
    Philippe Arsenault - "Zora, un conte cruel" (Equateurs)
    Patrick Deville - "Viva" (Le Seuil)
    Sophie Divry - "La Condition pavillonnaire" (Notabilia)
    Fiston Mwanza Mujila - "Tram 83" (Métailié)
    Olivier Maulin - "Gueule de bois" (Denoël)
    Sylvain Prudhomme - "Les Grands" (Gallimard)
    Joy Sorman - "La Peau de l'ours" (Gallimard)
    Antoine Volodine - "Terminus Radieux" (Le Seuil)

    Le vainqueur sera connu mercredi à 23h51.
    Mais avant ça, faut que je vous reparle un peu de ces pages 111.
    C'était quand même dommage d'avoir là toutes ces pages, et de ne rien en faire. Alors comme j'avais un samedi devant moi, sacrifiant au fétichisme statistique qui règne dans notre jury comme sur l'époque, je me suis piqué d'en tirer quelques chiffres. Histoire de voir, par exemple, s'il ne serait pas possible de tordre le cou à quelques clichés – ou alors de leur donner un peu de corps, au-delà des arbres qui cachent des forêts de livres.
    Je vous en parle très vite, le temps de remettre des piles dans ma calculette.

    Et d'ici là, hop, un petit quiz :
    A votre avis, quelle proportion de romans français sont écrits à la première personne ?
    Et sur 178 pages 111, combien se passent à Paris ?

    Réponses mardi.

  • Ça pourrait bien être votre jour de chance

    arton143-163x250.jpgLes roquettes intelligentes et bien intentionnées du Pacte de l'Atlantique Nord commencèrent à gronder au-dessus des installations industrielles de la région. De notre appartement à flanc de colline, on avait une merveilleuse acoustique. La censure qui régnait sur tous les médias débitait des fables d'Esope sur les objectifs atteints, notre défense anti-aérienne menait des actions énergiques. Nous avons commencé, sans nous en rendre compte au début, à nous habituer.
    Mileta Prodanovic - Ça pourrait bien être votre jour de chance (Un livre collatéral et absolument politiquement incorrect)

    C'est l'histoire d'une ville qui s'appellerait Belgrade, dans un pays mal entretenu des Balkans dirigé par un nationaliste mégalomane, et qui soudain se retrouverait noyée sous les bombes américaines.
    Le livre se passe en 1999, d'ailleurs, dans la vraie Belgrade sous le feu de vraies bombes américaines - une des premières expériences de frappes chirurgicales (avec plates excuses lorsqu'un hôpital ou une colonne de réfugiés sont touchés parce que la technologie n'est pas pas encore complètement au point). Mais l'Histoire, la vraie, n'est ici qu'en toile de fond. Le roman se passe en huis-clos, avec pour personnages le narrateur, sa femme et leur chienne Milica... qui parle, depuis que par la grâce d'un tirage au sort (jour de chance!) elle a gagné une carte verte pour émigrer aux USA.
    Confinés dans leur appartement, les trois protagonistes ne vivent la guerre que par le biais de la télévision qui relaie les propagandes des deux bords. Et s'engage ainsi le débat entre le narrateur (serbe pur jus) et sa chienne (qui se sent déjà un peu américaine et rêve d'écrire un best-seller), ponctués par les "bombardements humanitaires" et la félonie des appareils ménagers made-in-Yougoslavie qui rendent l'âme les uns après les autres (hormis le congélateur Obod, né sur le karst monténégrin et élevé dans la tradition de la poésie épique). Et, parfois, un éclat qui tombe juste là.

    Je suis impressionnée par l'énorme travail de renseignement de l'agence qui se trouve derrière cette guerre, a dit ma femme. Comme s'ils connaissaient notre projet d'aménager une salle de bain dans les combles.

    Prodanovic a choisi l'absurde pour parler de la guerre moderne dont il a essuyé les plâtres. Il a le cynisme flamboyant d'un assigné à résidence, l'imagination débridée, l'écriture mal rasée et la formule aiguisée, pour mieux démonter les rouages de la propagande contemporaine, qu'elle vienne de l'OTAN avec ses bombes bien élevées, ou du couple Milosevic avec ses boucliers humains et ses poèmes patriotiques.
    Je ne chercherai pas à résumer le roman – c'en est un, pourtant, un vrai, qui fait revenir à la mémoire une guerre qu'on avait, d'ici, suivie en live. Sa richesse n'est pas dans le pitch, mais dans la langue, les saillies qui font mouche et la lucidité du regard. Où l'on se prend à imaginer la force d'un tel texte à sa publication en 2000, alors que Belgrade pansait encore ses bâtiments éventrés. Où l'on prendra aussi, à quinze ans de distance, quelques leçons d'un auteur ayant grandi sous le socialisme et qui peut témoigner, l'ironie aux lèvres, que le mensonge fonctionne bien mieux au grand jour, prononcé avec fierté et le regard direct.
    Jiveli.

     

    PS - A noter aussi, la postface de la traductrice, sur le contexte du livre et son voyage jusqu'au français. Où l'on découvre par exemple que le texte n'a pas écrit après les bombardements, comme je le pensais, mais (encore plus fort) pendant, comme une parade à la folie. Où l'on entre aussi un peu au cœur du travail de traduction – et pas besoin de parler le Serbe pour s'y passionner.
    Il faudrait interdire les préfaces, et généraliser les postfaces pour les livres traduits. Merci Intervalles et bravo Chloé Billon (et inversement).

     … et PPS : à propos de traduction, si vous êtes encore là, allez donc jeter un œil à ces battles de traducteurs organisée au festival America. Je n'y étais pas, malheureusement, mais il en reste ça : un texte anglais, deux traducteurs, deux traductions, un pdf à encadrer.
    Charles Recoursé, tu roques.

    (Bon, je n'arrive pas à coller un lien direct vers les pdf, mais vous êtes grands, il suffira d'un clic)

  • La Condition pavillonnaire, le Tu et le Nous

    98808854.jpgCe livre n'avait a priori rien pour me plaire. Une histoire linéaire (la vie d'une femme de l'enfance à la mort), un personnage ordinaire et une narration à la deuxième personne – le genre de procédé qui ne fonctionne jamais, même dans une courte nouvelle.
    Ce livre n'avait rien pour me plaire et il y en avait tant d'autres sur la table que j'aurais pu choisir, mais un ami de confiance quoique critique littéraire l'a pris dans une pile et me l'a mis en main, comme un marché : lis celui-là, de tous ceux que j'ai lus de la Rentrée, c'est le meilleur.

    Alors j'y suis entré. D'emblée tout m'a semblé à la fois ordinaire et singulier, je tournais les pages sans savoir pourquoi, mais aussi sans me le demander. L'ennui de l'enfance, les premiers flirts, la première fois, les amies de la fac, l'installation en studio, le déménagement en pavillon - jusqu'à l'adultère qui donne un souffle romanesque quand le livre aurait pu ronronner (oui c'est un spoiler, j'assume). Du début à la fin on sourit aux références, parce que ce sont les nôtres ou qu'elles auraient pu, et qu'avec l'auteur on les revisite avec ce soupçon d'ironie qui décale le regard et évite le déjà-vu.
    (Et puis zut, un auteur qui commence sa Deuxième partie par cette seule phrase : Et c'est ainsi que tu voulus changer de téléviseur, allez savoir pourquoi, j'applaudis.)
    La lecture m'a rappelé le Camaraderie, de Matthieu Rémy. Comme lui, Sophie Divry montre qu'il n'est pas besoin de sujets bigger than life pour transcender le quotidien, qu'il suffit d'intelligence, de bienveillance et d'une phrase assurée.

    Et la narration en tu, alors ? Eh bien, elle fonctionne, et jusqu'au bout.

    Et tu te souviens que c'est ainsi ; à force d'accumuler réunions au presbytère, devis de traiteur et discussions sur le balcon que la date du mariage fut fixée, les faire-part envoyés ; afin qu'à l'instar des trois cent cinquante mille couples hétérosexuels de cette année 1978, vous puissiez vivre une journée unique.

    Vous la sentez, l'ironie de cette dernière ligne ? Voilà le livre : tout en douceur, sans rechercher la formule (pas besoin de ça quand on a la plume ferme), une écriture de l'intime qui ne dit pas je, qui ne dis pas tu, mais qui dit nous, et qui dès lors parle à tous quand tant d'autres sur le même thème s'enlisent dans l'anecdote.
    Ainsi donc, si vous me demandez quel roman français je vous conseillerais pour la rentrée, eh bien...

  • Et si on mettait un peu de folie dans tout ça

    - Eh, Secondflore, tu disais que tu te moquais de l'actu et que tu attendrais tranquillement l'hiver pour lire le Carrère... Mais j'ai mes sources, je sais que tu l'as lu ! Petit cachottier, va.
    - Ok, j'avoue. Quand il a été mis hors-Goncourt, ça m'a intrigué.
    - Et alors, alors ?
    - ça t'intéresse vraiment de savoir ce que je pense du Carrère ?
    - Ben ouais.
    - OK. Mais je ne vais pas t'en faire une chronique – tu sais que mine de rien, ça prend du temps, tout ça ? En un mot : j'ai lu tout Carrère depuis la Moustache et je le tiens pour un très grand (le plus grand en France assurément, depuis que Michel H. a lâché l'affaire), vu le thème j'étais tout frétillant... mais bon, avouons-le, c'est inégal – il reste cette maîtrise de la narration, cette honnêteté sans fard vis-à-vis de lui-même... et l'envie qu'il m'a donnée d'aller me replonger dans le Nouveau Testament, et de chercher la vie, la vraie, derrière des textes d'avant-hier. Bref : peut-être le sujet est-il par nature impossible, peut-être la marche était-elle trop haute, quoi qu'il en soit il y a cent fois plus de force là-dedans que dans tout ce que j'ai pu lire de la sélection de chez Drouant. Sur quoi je ne ne t'en dirais pas plus, je risquerais de m'énerver et je préfère ne pas.
    - Et sinon, alors, pour s'enthousiasmer un peu, tu as lu quoi ?
    - Voilà une bonne question ! Pour commencer, je te donnerais bien envie d'un peu de folie.
    xla-vie-revee-de-rachel-waring_1.pagespeed.ic.rnMbA4bW2v.jpgJe te recommanderais bien la folie légère de La vie rêvée de Rachel Waring (Stephen Benatar, Le Tripode). L'histoire d'une petite bonne femme solitaire qui après un (petit) héritage décide de toute envoyer promener et quitte Londres pour Bristol, où elle se met à chercher l'amour, et à se l'inventer, quitte à passer pour une folle en abordant les inconnus dans la rue. Le tour de force du roman est de donner à voir la folie douce (et croissante) de la narratrice à travers ses seuls yeux : la plus pure définition de l'ironie dramatique, et une ironie jamais mordante, toujours tendre, qui crée l'empathie et donne envie, quand même, d'être un peu plus fou qu'on n'est.
    goat-mountain_david-vann_gallmeister.jpgJe peux aussi te confier à la folie ordinaire des hommes avec David Vann. Son Goat Mountain revient vers les motifs du fameux Sukkwann Island, en plus complexe (aux figures du père et du fils s'ajoutent un grand-père (phénoménal) et un ami-de-la-famille) et avec une économie de mots encore plus grande, quatre hommes autour d'un cadavre, des fusils à l'épaule et le texte à l'os. L'assaisonnement biblico-rédempteur qui ouvre les chapitres est moins convaincant, mais peut-être suis-je trop sévère quand on touche à cette matière-là – en tout cas n'aie pas peur, ça n'enlève rien au reste.
    - Tu crois vraiment que j'aimerai ?
    - Je ne peux peux pas le savoir à ta place, mais si tu te piques d'écrire, vas-y voir. N'essaie pas d'imiter Carrère, tu te brûlerais les ailes ; mais de Benatar et Vann, dans deux styles complètement opposés, tu auras des leçons à prendre (j'en ai pris). Et si tu préfères la normalité à la folie, t'inquiète, je vais t'en causer bientôt avec Sophie Divry. A moins qu'on ne commence par Mileta Prodanovic, pour rire un peu et éviter de devenir fou dans une ville en guerre. Tu verras, il y a plein de bons livres quand on sort de l'autoroute. Allez, salut.